RÉCIT FRANÇAIS
Extrait du Moniteur universel du 49 juin 4793. Séance de la convention du 17 juin.
On lit la lettre suivante :
Citoyen président, je n'ai pu vous rendre compte plus tôt de là relation des journées des 7 et 9, ù cause des occupations multipliées1 qui me sont survenues. Je vous l'envoie avec d'autant plus de plaisir, que cette journée, qui s'est passée sous les yeux des représentants du peuple, est une de celles qui, par la force et la position de l'ennemi et par la valeur de nos troupes, méritent le plus d'être insérées dans les annales de la république.
Le 7, à la pointe du jour, mon corps d'armée de plus de dix mille hommes, se mit en marche pour l'attaque d'Arlon, l'avant-garde et la cavalerie com-
(ij Extrait des éphémérides de M. Hausmau Godfroid,
mandées par le général Tolozan, l'infanterie organisée en trois brigades ; la première commandée par le général Laubadère ; la seconde par De$perrière$, chef de brigade, et la troisième par le général Château-Thierry. Mon parc marchait entre la première et la seconde brigade. La grande route offrant ù l'ennemi des positions trop avantageuses, je me déterminai à prendre ma marche par Halanzy, laissant les levées qui sont derrière Baltincourt à ma droite. Un corps de troupes sorti de Longwy eut ordre de se poster entre Aix et Ha- Umzf, pour ménager ma retraite au besoin. Les postes avancés de l'ennemi» à la vue de mon avant-garde, se déployèrent jusqu'au-delà de Rachecourt j un corps de cavalerie et d'infanterie sembla vouloir présenter le combat au général Tolozan ; mais à la vue de l'artillerie légère, il se dispersa par notre droite dans les bois ; nous y joignîmes une partie de cette infanterie près é'Habergff ; là elle fit une vigoureuse défense, nous tua deux hommes et nous en blessa quatre ; mais nos braves hussards du 8* régiment et nos chasseurs du I», malgré leur feu, l'entourèrent et lui firent quarante-quatre prisonniers ; nous poursuivîmes le reste par delà le ruisseau de Buvange. Une partie de l'infanterie légère avait à peine passé le ruisseau, qu'elle fut vigoureusement chargée par la cavalerie ennemie, qui allait, en raison de son nombre, infailliblement la culbuter. La présence d'esprit et l'intrépidité du général Tolozan déconcertèrent l'ennemi ; il le chargea ù la tête des chasseurs qui firent des prodiges de valeur ; nous eûmes dans ce choc vigoureux, huit chasseurs et six hussards blessés; la cavalerie ennemie perdit son chef, un chef d'escadron, un officier et dix-huit chasseurs; nous fîmes huit prisonniers et nous primes quinxe chevaux ; la chaleur étant excessive avait obligé de retarder la marche de la colonne pour la laisser reprendre.
J'envoyai sur le champ les trois cents carabiniers au général Tolozan* pour soutenir son avant-garde. A l'approche des trois escadrons de ce vaillant corps, l'ennemi gagna les hauteurs de la ebaussée qui conduit à Arlon, et de là fit tomber une grêle d'obus et de boulets sur la cavalerie qui conserva lopins grand ordre et fit la meilleure contenance. Une colonne étant arrivée sur les hauteurs d'Udange, je me déterminai à y faire bivouacquer mon corps d'armée. Ma position étant très-favorable, nos chevaux d'artillerie très-fatigués et mon avant-garde harassée, j'envoyai donc au général Tolozan l'ordre de se replier sur moi et de prendre sa position à ma droite, ce qui fut exécuté devant l'ennemi par ce brave officier général et ses bonnes troupes, dans le plus grand ordre. Nous perdîmes dans cette retraite un officier de la légion de la Moselle et deux chasseurs de cette légion. Comme il avait beaucoup plu la nnit et que la pluie continua le 8, je me déterminai à remettre au lendemain l'attaque d'Àrlon, que je voulais faire de vive force. •
Le général Beauregard, qui venait de Sedan par Montmédy, avec un corps de deux mille soixante-deux hommes, fit, le 8, sa jonction avec moi» et le le*»
demain 9, le temps devenu beau, je me décidai à attaquer. Le corps du général Beauregard marcha par la gauche i'Udange, passa à Wolkrange, et Tint prendre la gauche de la ligne à la hauteur de \z chapelle Sainte-Croix, en faisant replier devant lui les différents détachements de hulans, de chevaux-légers et de chasseurs tyroliens qui voulaient lui disputer le passage du bois. H a perdu, à plusieurs reprises, quelques hommes à ces différentes attaques. Mon corps d'armée passa sur un pont que j'avais fait faire au-dessus de Buvange, en avant du ruisseau devant lequel avait eu lieu, le 7, le choc de la cavalerie. Dès que l'avant-garde, qui avait fait retirer les postes ennemis avancés, eut déployé en avant, la colonne le passa, arriva presque à la hauteur du bois, en avant de la chapelle, lequel j'avais fait fouiller. J'ordonnai au général Lanbadère de déployer sa brigade à la gauche du chemin. Je me portai en avant pour reconnaître la position des ennemis. Le citoyen Lombat, ingénieur de Longwy, et mon adjudant-général Boumard, mon aide-dc-camp et mes deux adjoints me suivirent. Nous n'eûmes pas fait deux cents toises, que nous vîmes en action les batteries ennemies. Nous observâmes alors que Pennemi occupait une position superbe sur une hauteur au devant d'Arlon ; sa ligne qui tenait une demi lieue, était appuyée à la chaussée de Luxembourg par la gauche. Son artillerie, d'après tous les rapports, était de trente pièces de canon, dont beaucoup de 17, de 13 et de 9 ; leur force était de sept mille hommes d'infanterie et de quinte cents chevaux, six cents émigrés et six cents éclaireurs.
Cette reconnaissance faite, j'ordonnai à Desperrières d'avancer avec la * brigade et de longer les bois et la droite du chemin, jusqu'à ce que ia tête de la colonne eut atteint celle des bois, qui était le point où je voulais faire mon développement général, attaquer les ennemis dans leur position et de suite à Arlon. J'ordonnai à Lanbadère de tourner les bois par la droite et de me faire avertir lorsqu'il serait arrivé à la tête du bois. J'ordonnai au général Toloza* de soutenir avec sa cavalerie la droite de la première brigade ; j'ordonnai an général Château-Thierry de se porter avec la troisième brigade sous la gauche et de conserver entre sa colonne et celle de Desperrières, la distance «Tune brigade. Le général Beauregard, qui était déjà chargé de la gauche, se porta avec son corps à la hauteur des colonnes ; je fis soutenir les différents mouvements par mon artillerie légère, commandée par le brave Larbier et mes - quatre pièces de position ; mais malheureusement mon calibre ne pouvait répondre à c<*lui de l'ennemi qui, outre cela, était bien supérieur en nombre; aussi la brigade de Desperrières, qui était déjà arrivée, eut pendant plus de trois quarts d'heure le feu le plus vif à soutenir, attendu que la colonne de Lanbadère avait des obstacles à vaincre que la nature du terrain multipliait i chaque pas. Lorsque je fus averti que cet officier général avait déjà commencé la charge, j'ordonnai le développement de la colonne à la î* brigade, qui l'exécuta sous le feu de l'ennemi avec la même tranquillité qu'elle avait essuyé
la canonnade. Les deux colonnes de gauche restaient en colonne, le terrain ne permettant pas le déploiement, et marchèrent à la hauteur de la ligne de bataille des deux premières brigades. La cavalerie du général Deauregard vint se joindre ù celle de Tolozan, et l'artillerie volante se mit h la gauche de la £• brigade pour soutenir de son feu l'attaque vigoureuse que toute l'armée se disposait à faire. La charge fut baltue au même instant dans le reste de la ligne, qui s'ébranla au cri de vite la république t
Les ennemis continuèrent, pendant plus de la moitié de l'intervalle, le feu d'artillerie le plus vif. Mais la brigade de droite, se livrant à la charge avec trop d'ardeur, elle devança la ligne et fut reçue par un feu vif de l'ennemi, sentant que, si nos colonnes pénétraient, sa retraite était entièrement coupée. Ce feu arrêta la première brigade dont la gauche s'ébranla, et fut sur le champ chargée par la cavalerie ennemie; le danger devint très-pressant. Je fis aussitôt déployer les deux colonnes serrées de la £• brigade et les porter au secours de la droite, ce qui fut exactement exécuté. J'y fis aussi porter l'artillerie ventre à terre. La colonne de Château-Thierry suivit ce mouvement de la 2e brigade. Pendant ce temps, Beauregard marcha droit sur Arlon, y établit des postes, traversa la ville et s'empara des hauteurs pour la couvrir. Quand l'artillerie volante y arriva, les canonniers venaient de charger un bataillon carré de quinze cents Autrichiens qui faisaient le feu le plus violent. Leur perte égala leur bravoure; mais le brave Sorbier, ayant fait mettre au galop en batterie les obusiers, à quatre-vingts pas du bataillon carré, leur tira quatre coups d'obus à mitraille, qui fit un ravage épouvantable dans leur colonne ; alors les trois colonnes qui arrivèrent au pas de charge, achevèrent de les débander et de les mettre en déroute.
Les ennemis avaient si bien cru nous arracher la victoire, que le reste de leur infanterie revenait par la gauche, soutenu par une nombreuse cavalerie, pour regagner les hauteurs. Mais la dernière colonne de la 2* brigade s'y étant portée et mise en bataille, détruisit tout leur espoir avec quelques coups de canon, et leur infanterie et cavalerie rentrèrent dans les bois et de là s'enfuirent à Luxembourg dans le plus grand désordre, laissant en notre pouvoir cinq caissons et trois pièces de canon. Le combat a duré six heures. Je ne me suis plus alors occupé que de ma position nécessaire à l'évacuation des magasins. Les représentants du peuple ont beaucoup contribué par leur présence à cette victoire. Le citoyen Dumas, administrateur des vivres, mérite les plus grands éloges. Il a fait sortir des magasins d'Arlon, pour les verser dans les nôtres, six mille sucs d'avoine appartenant à l'empereur, trois mille sacs aux habitants, quinze cents quintaux de foin, quinze cents quintaux de paille ; de plus, l'armée a vécu en abondance des magasins des ennemis, les 9, 10,41, 12 et 13; deux cents sacs de farine de pur seigle non blutée, ont été versés dans une église, et les représentants do peuple les ont fait distribuer anx habitants
de toutes les classes qui en avaient le plus grand besoin. Nous avons eu cent qualre-vingt quatorze tués et six cent trente-deux blessés. La perte de l'ennemi surpasse de beaucoup la nôtre.
Le reste de la lettre contient l'éloge des officiers qui ont le mieux concouru à cette expédition, et en général de tous les soldats. BRUNET sollicite des grades pour les officiers.
Extrait du Moniteur universel du 26 juin 1793.
Les Commissaires de la Convention au Président de la Convention.
Metz, ig juin.
Nous nous empressons de vous rendre compte des faits qui ont eu lieu depuis notre lettre qui vous annonçait la prise d'Arlon. Nous pouvons aujourd'hui vous donner sans crainte des renseignements sur les motifs de cette action.
L'on avait projeté dans le Nord une attaque pour le succès de laquelle on avait cru que l'armée de la Moselle devait faire une diversion. Le général Houchard, qui voulut bien seconder le mouvement du Nord, chercha à rendre le sien utile en se portant sur Arlon, pour y brûler les magasins qui s'y trouvaient.
Au jour convenu, douze mille hommes se portèrent sur Arlon, dans la confiance que les armées du Nord et des Àrdennes agiraient en même temps.
Mais l'arrivée du nouveau général dans le Nord avait changé tout le projet, et nous n'en fûmes instruits qu'après la victoire.
Ce changement aurait pu devenir funeste aux troupes commandées par le général Laage, mais leur courage a surmonté tous les obstacles que les ennemis, tranquilles dans le Nord, avaient accumulés autour d'Arlon. Notre victoire tient vraiment du prodige. Les détails que le général vous a donnés vous convaincront que des Français seuls pouvaient emporter de vive force un poste aussi inaccessible, et défendu par une force imposante et une artillerie aussi formidable.
Tous les bataillons ont rempli leurs devoirs avec un dévouement bien digne de la cause qu'ils ont à défendre. Quelques individus ont trahi la leur; mais nous travaillons à les connaître, et nous sommes parfaitement secondés par les troupes qui n'ont rien de plus à cœur que de se purger de tous ceux qui pourraient souiller leur gloire. Nous en ferons une justice aussi prompte qu'exemplaire. Elles se réunissent à nous pour rendre justice à l'intrépidité des carabiniers. Trois cents de ces braves, réunis à soixante et dix-neuf du ci-devant régiment de Bourgogne cavalerie, faisant partie du corps du général
Beauregard, ont chargé trois fois consécutives un bataillon carré de quinze cents hommes. Us l'ont obligé de fuir, mais c'est en perdant un grand nombre des leurs, et en en voyant un grand nombre encore couverts de blessures effrayantes. Un seul en a reçu vingt- six, c'est le citoyen Rouvert, lieutenant; treize de ces blessures portent sur la tête et les treize autres sur les bras.
(Suivent quelques détails sur des traits particuliers de courage et d'humanité).
Le rapport continue ainsi :
En entrant dans la ville d'Arlon, l'on s'est occupé à réaliser le but que l'on s'était proposé en marchant sur cette ville ; mais le succès que nous venions d'obtenir, inspira assez de confiance pour déterminer à faire enlever les magasins appartenant aux Autrichiens, au lieu de les brûler.
Après les avoir conduits à Longwy, nous étendîmes plus loin notre surveillance ; il ne nous parut pas suffisant d'avoir enlevé aux ennemis les approvisionnements qu'ils avaient déjà faits ; il était tout aussi urgent de leur ôter la facilité d'en faire de nouveaux. Nous ordonnâmes des visites domiciliaires, et nous Ornes enlever tous les grains que nous trouvâmes chez les habitants d'Arlon, en laissant ce qui était nécessaire à chaque famille pour sa subsistance jusqu'à la moisson prochaine; nous nous procurâmes encore par ce moyen, mille neuf cent vingt-cinq sacs d'avoine ; nous nous réservâmes d'en régler le prix lorsque nous serions de retour à Metz.
Nous nous en occupons, et nous ferons passer quelques-uns de nos assignais dans une ville qui n'a encore vu que ceux que Galonné a fabriqués dans ses murs (i).
Toutes ces opérations ont été terminées le 12 et ce n'est que quand leur présence est devenue inutile, que les troupes de la république ont quitté leur position, sans que l'ennemi ait osé reparaître.
Voici maintenant la contre-partie ou le récit autrichien.