LIVRE PREMIER
Description de l'Auvergne
Le nom des peuples d'Auvergne est le même que celui que nous trouvons dans les anciens auteurs. Ils nous les ont fait connaître sous le nom d'Arverni. Les Grecs l'écrivent de même Apoospi/o/. C'est ainsi que nous le voyons écrit dans Strabon et dans Ptolémée ; Plutarque et Etienne de Byzance y font quelque changement. Du mot Arverni on a formé les noms du pays d'Auvergne, Arvernia et Alvernia. Le premier est l'ancien et le second n'a commencé que dans les siècles du Bas-Empire. Le nom français d'Auvergne ne diffère des autres que par la terminaison qui n'est qu'un adoucissement de la langue française, par la suppression de la lettre R. On doit attribuer ce changement aux siècles dans lesquels on disait Alvergne pour Auvergne, et ceux qui se piquaient de parler latin rendaient ce mot par celui d'Alvernia. De sorte que VAl des Latins s'étant depuis changé en Au parmi les Français, d'Alvergne on a fait Auvergne. Par la môme raison que d'altavQ on a fait autel, à'altus haut,
d'alba aube, de Gallia Gaule, d'alter autre, de salhis saut, et d'une infinité d'autres qu'il est aisé d'observer dans les auteurs.
Si nous en croyons Winebrand (1) dans la vie de saint Alyre et l'auteur anonyme de celle de saint Austremoine, nous tirerons l'origine du mot Arvernia, Auvergne, de deux mots latins, arva verna, campagnes qui jouissent d'un printemps continuel, parce que la Limagne qui est une des contrées de la basse Auvergne, est un des plus beaux pays du monde. Ces deux auteurs se sont sans doute trompés, puisque le nom d'Auvergne était connu plusieurs siècles avant qu'on eut aucune connaissance de la langue latine dans ce pays. On doit plutôt chercher le nom d'Auvergne dans celui de quelqu'un de ses anciens rois, selon l'usage des anciens fondateurs des nations, que Joseph, Philon et Isidore remarquent avoir imposé leurs noms aux provinces qu'ils ont conquises ou habitées.
L'Auvergne est située sous la zone tempérée septentrionale, entre le 44^ degré, 40 minutes et le 46^ degré, 20 minutes de latitude, et entre le 19^ degré, 25 minutes et le 21° degré, 20 minutes de longitude (2). Sa situation, à l'égard de la terre, est dans cette partie de la France qui a été connue anciennement sous le nom de Gaule celtique, ou proprement Gaule, puis sous celui de première Aquitaine. L'Auvergne est aujourd'hui un des trente-sept gouvernements militaires ou une des trente-sept provinces de France, qui se trouve dans la partie méridionale de ce royaume. Lors des états généraux tenus à Paris en 1614, on divisa la France en douze grands gouvernements. L'Auvergne fut comprise dans celui du Lyonnais. Elle a pour bornes, au septentrion le Bourbonnais, à l'orient le Forez et une partie du Velay, au midi une partie aussi du
(1) Voyez Bibliothèque de Clermont, manuscrit 11° 712, folio 49, une dissertation sur Winebrand, religieux de l'abbaye de Saint-Alyre et auteur de la vie de saint Alyre.
(2) Il s'agit ici du méridien de l'île de Fer, qui est à 20 degrés plus à l'ouest que celui de Paris.
Velay, le Gévaudan et le Rouergue, et au couchant le Qucrcy, le Limousin et la Marche. On lui donne près de quarante lieues du nord au sud, depuis Saint-Pourçain jusqu'au delà de Chaudesaigues, et trente d'occident en orient, depuis le bord delà Dordogne jusqu'à Saint-Antheme, au delà d'Ambert.
On divise l'Auvergne en haute et basse Auvergne. On se tromperait si l'on croyait, par cette division, que l'on ne trouve que des montagnes dans la haute et de vastes plaines dans la basse, comme le prétendent plusieurs célèbres auteurs qui n'ont eu qu'une connaissance fort imparfaite de cette province, puisque les plus hautes montagnes sont dans la basse, comme le Mont-Dore et le Puy-de-Dôme , qui forment une chaîne de montagnes qui traversent une partie de la basse Auvergne. On peut juger par là que la division de cette province n'est point naturelle.
Cette division n'est purement que politique, formée sur le ressort qu'avaient les deux anciens bailliages de la haute et de la basse Auvergne, avant que le roi Jean eût attribué leur juridiction au bailliage de Saint-Pierre-le-Moûtier, et sur celui qu'avaient les deux élections de Glermont et de Saint- Flour, avant qu'on eût pris plusieurs de leurs paroisses pour former les élections de Brioude, d'Aurillac, d'Issoire, de Riom et de Gannat, et, enfin, sur les parties qui sont sous la dépendance des deux lieutenants du roi au gouvernement d'Auvergne. Comme ces deux parties ne sont bornées entre elles ni par des rivières, ni par des montagnes qui sont les bornes naturelles des régions , on ne peut pas la diviser plus commodément qu'en tirant une ligne depuis la montagne de la Margeride , par l'extrémité septentrionale des paroisses de Clavière , de Saint-Eustache (1), d'AIlanche , de Landeyrat, de Saint-Bonnet, de Sainte-Mandine (2), le long de la rivière de Rue, jusqu'au pont de Bort, sur la rivière de Dordogne. Le milieu de cette province, qui a dans sa lon-
(1) Sainte-Anastasie.
(2) Saint-Amandin.
gueur près de trente lieues, depuis Saint-Pourçain jusqu'à Langeac, est un des plus délicieux pays de l'Europe. Il est fermé par une ceinture de montagnes qui s'étendent à l'orient depuis Cusset jusqu'à Saint-Paulien, et, du côté du midi, depuis cette ville jusqu'à Maurs, d'où elles continuent par loccidcnt jusqu'à Château-sur-Cher. De ces montagnes où s'engraissent ces troupeaux de bœufs et de moutons, qui nourrissent toute la France, descendent ce nombre infini de ruisseaux qui font la beauté de cette partie de l'Auvergne si célèbre en France sous le nom de Limagne.
On trouve dans ces deux parties de l'Auvergne des cantons auxquels on a donné des noms particuliers et qui ont leurs villes principales. LeLembronois a Saint-Germain-Lembron; le Brivadois, Brioude; le Langhadois, Langeac; le Livradois, Ariane ; et la Limagne. Ils sont dans la basse Auvergne. On peut ajouter à ces cantons celui des montagnes où se trouvent le Mont-Dore et le Puy-de-Dôme. Dans la haute est l'Auriliacois, dont la ville principale est Aurillac ; le Carladais, qui prend son nom de l'ancien château de Cariât ; le Cantal ; et, entre les petites rivières de Cère et de la Rue, le canton de Mauriac où est la ville du même nom.
La capitale de toute la province est Clermont, connue du temps des anciens Romains sous le nom de Nemetum, de Nemossiis et à' Aiigustonemeiiim. Dans la suite, on lui donna le nom des peuples dont elle était le chef, on l'appela Arverni ou Civitas Arvernonim; et enfm, son dernier nom a été Clermont, depuis qu'elle fut rebâtie, après qu'elle eut été entièrement ruinée par Pépin le Bref. Elle est située dans la Limagne. On trouve encore dans la basse Auvergne, Riom, capitale du duché d'Auvergne; Montferrand, qui n'est qu'à un quart de lieue de Clermont; Aigueperse, chef du duché de Montpensier ; Saint-Pourçain , à l'extrémité de la province du Bourbonnais; Ébreuil et Cusset; Maringues, non loin de la rivière d'Allier, chef de la baronnie de Montgascon ; Thiers, peu éloignée du Forez, célèbre par son commerce; Lezoux et Billom, qui sont dans un pays abondant, à quatre lieues de
Clermont ; Courpière, Ariane et Amljert qui fournit les meilleurs papiers de l'Europe, toutes les trois sur la rivière de Dore; Vic-le-Comte , chef aujourd'hui du comté d'Auvergne; Vodable, chef du dauphiné d'Auvergne; ïssoire, sur la rivière de la Couze ; Brioude, fameuse par son église de Saint- Julien et par ses comtes (1); Langeac, sur la rivière d'Allier; Vieille-Brioude , sur la môme rivière, célèbre par son pont, qui est un ouvrage des Romains (2) ; La Chaise-Dieu, connue par son abbaye, chef d'ordre; Sauxillanges, par son prieuré de la fondation de Guillaume le Pieux, et Ardes, chef du duché de Mercœur, de qui dépendait la ville de Blesle. On trouve dans la haute Auvergne, Saint-Flour, évôché, qui en est la capitale, elle est sur la rivière de Lande (3); Aurillac, sur la petite rivière de Jordane, qui a un présidial célèbre ; Maurs, sur la rivière d'Iboly (4), sur les confins du Quercy; Vie, chef du Carladois; Chaudesaigues, fameuse par ses eaux chaudes; Murât, chef d'une vicomte ; Mauriac, qui a une prévôté et une élection ; Salers, au milieu des montagnes; Allanche, qui était autrefois une des dépendances du duché de Mercœur, et Monsalvy, où est un monastère régulier, dont le prévôt est comme chef d'ordre. On place aussi, dans la basse Auvergne, le petit pays de Combraille, qui a titre de baronnie, qui peut avoir huit lieues dans sa longueur et quatre dans sa largeur,
(1) Les chanoines-comtes de Brioude.
(2) Le pont romain, qui avait plusieurs arches, comme on peut le voir dans une des planches de la De artificialï perspectlva de Jean Pèlerin, n'existait plus à l'époque où écrivait Audigier. Il se trouvait en aval de celui, à une seule arche, bâti en 1454 aux frais de la comtesse des Bombes, femme de Charles I^"", duc de Bourbon et d'Auvergne, et qui figure au tome IV, 2« partie, p. 188, de V Antiquité expliquée de Dom B. de Montfaucon. Ce pont s'est écroulé en 1823 et il a été aussitôt reconstruit à la même place.
(3) Le Lander.
(4) La principale rivière qui arrose la plaine de Maurs est la Rance. Peut-être s'est-elle appelée autrefois l'Iboly ? Elle est, en effet, mdiquce sous ce nom, dan^^ la carte : Auvergne, du Theatrum niundi de Blaeu (1660) et dans celle des Provinces et gouvernemens du Lionnois^ Forez et Beaujolois , de la haute et basse Auvergne et du Bourbonnois^ par H. de Fer (1712).
dont les villes les plus remarquables sont Evahon ou Evaux, Chambon, Auzance, Lespau et Sermur.
L'Auvergne était autrefois d'une bien plus grande étendue, puisqu'elle renfermait une partie du Velay et une partie du Bourbonnais. La première du côté du midi et la seconde du côté du nord. On trouve souvent, dans les anciens auteurs. Le Puy et Moulins en Auvergne.
Outre le duché, le comté et le dauphiné d'Auvergne, on y comptait trois duchés: Montpensier, Mercœur et Randan, tous dans la basse Auvergne, avant que celui de Randan fût éteint. On y trouve plusieurs marquisats : Allègre, Effiat, Langeac et Combronde dans la basse Auvergne ; plusieurs comtés : Cariât, Aubijoux ; le vicomte de Murât; les baronnies de Montboissier, d'Apchon, de Pierrefort, et celle de La Tour, célèbre par le nom qu'elle a donné à l'ancienne maison de La Tour d'Auvergne.
L'Auvergne peut encore se diviser en deux diocèses qui sont ceux de Clermont et de Saint-Flour. Cette division n'a commencé qu'en 1317, que le pape Jean XII tira diverses paroisses du diocèse de Clermont pour composer celui de Saint- Flour.
Le diocèse de Clermont comprend plus de sept cent soixante paroisses, sous quinze archiprctres, qui sont ceux de Clermont, de la Limagne, de Souvigny, de Cusset, de Billom, du Livradois, de Sauxillanges, d'Issoire, de Merdogne, d'Ardes, de Mauriac, de Rochefort, d'Herment, de Menât et de Blot. L'étendue de ce diocèse se prend depuis au-dessus de Souvigny, dans le Bourbonnais, en tirant vers l'orient, le long du Forez, jusqu'à Bonneval, et depuis ce lieu-là, en allant vers le sud-est, sur une ligne qui passerait à La Chaise-Dieu, à Saint-Germain-Lembron, à Allanche, à Feniers, à Brassac, à Pleaux et à Reliac (1) près de la Dordogne, et, en remontant vers le nord , on tirerait une ligne qui conduirait jusqu'au delà de Souvigny, sur laquelle on trouverait le faubourg de
(1) Reilhac.
Bort, Chateau-sur-Cher, Montaigiit, Souvigny, La Prade et Neuvy, qui sont du Bourbonnais. Le diocèse de Saint-Flour comprend près de trois cents paroisses, sous cinq arcliipretrcs, qui sont ceux de Saint-Flour, d'Aurillac, de Langeac, de Blesle et de Brioude. Sa longueur est depuis l'abbaye de Saint-Pierre des Chases, jusqu'au delà de la ville de Maurs, et sa largeur depuis Blesle jusqu'à La Boche-Canillac.
On ne sait pas si les anciens faisaient quelque division de l'Auvergne. Ce que nous savons avec certitude, c'est qu'elle a fait toujours partie de la Gaule. Elle en était la plus illustre, du temps que les rois d'Auvergne étendaient leur domination depuis le Bhin jusqu'à la Méditerranée et jusqu'à l'Océan. Jules César, qui divise la Gaule en Belgique, en Celtique et Aquitanique, place l'Auvergne dans la seconde, qui était entre la Marne, la Seine, le Bhône, la Garonne, le Rhin et l'Océan. Auguste divisa la Gaule d'une autre manière. Il fit plusieurs provinces de ces trois grandes parties. Il partagea l'Aquitaine en trois, auxquelles il donna les noms de première, de seconde et troisième Aquitaine. Il comprit l'Auvergne dans la première Aquitaine avec le Berry, le Limousin, le Quercy, le Rouergue, le Gévaudan et le Velay. Clermont, sous le nom de Nemetum ou de Nemossus, et ensuite à'Augustonemetum , fut la capitale de l'Auvergne jusqu'à la prise de Bituitus, dernier roi des Auvergnats. Les Romains la ruinèrent après avoir envoyé à Rome ce puissant et malheureux roi. Alors Gergovia devint la première ville de la province. Celle-ci ayant été détruite selon quelques-uns par Jules César, Clermont, sous le nom d' Aiigiistonemetum , reprit son rang de capitale et devint le chef des peuples de l'Auvergne dont elle prit le nom , ayant été appelée Arverni ou Arvernorum dvitas.
L'empereur Constantin ayant partagé l'empire d'Occident en six diocèses, sous deux préfets du prétoire, l'Auvergne fut dans le diocèse des Gaules, qui comprenait dix-sept provinces. L'Auvergne était comprise dans la première Aquitaine , qui était une des dix-sept provinces soumises à un président. Ces
dix-sept provinces dépendaient d'un vicaire des Gaules, qui dépendait lui-même du préfet du prétoire des Gaules , qui gouvernait, sous les empereurs, les Gaules, l'Espagne et les Iles Britanniques.
Cette province étant presque tout environnée d'une chaîne de montagnes, il n'est point surprenant si elle est arrosée par un grand nombre de rivières et par une infinité de ruisseaux qui, tombant de ces montagnes, donnent une fertilité à la terre que l'on ne voit presque nulle part.
L'Allier (1) est la plus grande rivière d'Auvergne; il la coupe en long pendant trente lieues au moins, depuis les Chases jusqu'au delà de Saint-Pourçain. Il est bordé, presque dans tout son cours, par des collines couvertes par un agréable vignoble. Sa source est dans la montagne de Lozère, la plus haute du Gévaudan. Etant entré dans l'Auvergne, il passe à l'abbaye des Chases, à Langeac, à La Voûte-Chilhac, à Vieille- Brioude, à Nonette, à Coudes, à Mirefleurs, à Cournon, à Dallet, à Pont-du-Château,'à Beauregard, au port de Maringues, nommé Viale, et après avoir traversé une partie du Bourbonnais, il se jette dans la Loire au bec d'Allier, audessous de Nevers. Il reçoit dans son cours un grand nombre de rivières qui portent la fécondité à autant de vallons : Alagnon, qui arrose le vallon de Murât et de Mardogne; les trois petites rivières du nom de la Couze : la première qui coule dans le vallon d'Issoire, la seconde dans celui de Saint-Germain-Lembron et la troisième dans celui de Neschers; la Monne, qui fait la beauté du délicieux vallon de Tallende et des Martres; Tiretaine et Bedat, qui arrosent de vastes prairies qui sont entre Montferrand et Riom. L'Allier reçoit encore la Senoire (2), qui passe à La Chaise-Dieu; la Morge, qui est d'une grande utilité à Maringues ; la Dore et la Sioule.
Alagnon sort d'un petit lac du même nom qui est sur le Can-
(1) L'hydrographie de l'Auvergne a été traitée avec plus d'exactitude et de détails dans L'eau sur le plateau central de la France^ par H. Lecoq. (Paris, J.-B. Baillère et fils, 1871 ; in-8«.]
(2) Senouire.
tal et prend son cours dans un vallon bordé d'arbres, passe à Murât, au Pont-du-Vernet, à Massiac, à Lempdes, à Charbonnier , au-dessous duquel ses eaux vont se mêler avec celles d'Allier.
La Senoire , Simis aureus, prend sa source près de La Chaise-Dieu, passe à Paulhaguet, à Lavaudieu, et se jette dans l'Allier au-dessous de Vieille-Brioude.
Nous avons déjà dit qu'il y a trois petites rivières dans la Limagne connues sous le nom de Couze qui, en langue celtique, signifie ruisseau. La première est celle qui coule le long du vallon de Sansac ou Saint-Germain-Lembron. Elle prend sa source dans les montagnes qui sont au-dessus de la ville d'Ardes, et, après avoir baigné ses murs et ceux de Madriat, de Saint-Germain-Lembron et du Breuil, elle va se perdre dans l'Allier.
La seconde sort du lac de Pavin, au-dessus de Besse, passe près de cette ville, arrose le vallon d'Issoire où sont Saint- Floret, Saint- Vincent, Saint-Cirgues, Meilhaud et le château de Montplaisir, et après avoir baigné les murailles d'Issoire, porte ses eaux dans Allier, non loin du château de Parentignat.
La troisième sort du lac de Chambon, et, après avoir passé à Murols, à Champeix, à Neschers, à Beauvezeix et à Coudes, se rend dans Allier.
La Monne-Limane, qui prend son nom d'un village du même nom (1) auprès duquel est sa source, après avoir passé non loin d'Aydat, maison de campagne de Sidoine Apollinaire, à Saint- Saturnin, à Saint-Amant, s'épand dans le délicieux vallon de Tallende, arrose les belles prairies et les agréables vergers des Martres, après quoi elle se perd dans Allier, vis-à-vis de Mirefleurs.
La petite rivière de Scatéon, qui vient de Fontanas, non loin
(1) La Monne ou La Mône prend sa source entre les puys de Baladou et de la Croix , dans un lieu où il n'y a point de village. Le hameau de Monne, commune du Vernet-Sainte-Marguerite, voisin de ce cours d'eau, éët à 8 kilomètres du point d'origine.
du Puy-de-Dôme, se partage en deux bras inégaux au-dessus de Chamalières, dont l'un a le nom de Tiretaine et l'autre celui d'Artières. Celui-ci , après avoir coulé le long des murs de Clermont du côté du midi, après avoir reçu les eaux du ruisseau d'Aubière et celles qui formaient l'ancien lac de Sarliève, se jette dans Allier au-dessous des Martres-d'Artières. L'autre, après avoir baigné les murs de Clermont du côté du nord et ceux de Montferrand, arrose de vastes prairies, se joint à la petite rivière de Bedat qui prend sa source à Saint- Vincent (1) et donne un agrément infini au vallon de Blanzat et de Cebazat. Après avoir mêlé ses eaux avec celles de Tiretaine et de la Prade qui arrosent le charmant vallon de Marsat, les porte dans la rivière de Morge, à Entraigues.
La Morge est une petite rivière qui forme un port à Maringues et qui prend sa source près d'un lieu qu'on appelle Blancheys (2). Elle passe à Saint-Myon, fameux par ses eaux minérales, aux Martres-de-Morge, à Maringues. A un grand quart de lieu de cette ville, elle se jette dans l'Allier.
La Dore commence au-dessus de Saint-Victor (3), descend dans le Livradois sous Ariane, passe à Ambert, à OUiergues, et arrose le vallon de Courpière qui s'étend jusqu'à Puy- Guillaume, oh elle se rend dans l'Allier après avoir reçu les petites rivières de Dolore au-dessus d'Ariane, et de la Durolle qui baigne les murs de Thiers.
La Sioule, Sicanda, sort non loin du village de Vernines, roule ses eaux dans des endroits pleins de rochers, passe à Pontgibaud, au Port-Sainte-Marie, qui est une Chartreuse, à Menât, à Ebreuil, deux célèbres abbayes, et, après avoir coulé le long des murs de Saint-Pourçain, se rend dans Allier.
(1) La source la plus élevée du BoJat est au village de Sayat; elle ne reçoit que plus bas le^- eaux de source de Saiiit-Vinceiit; une autre origine de ce cours d'eau est la fontaine ou source de Nohanent qui s'échappe sous trois petites arcades romanes.
(2) Blancheix.
(3) Saint- Victor-sur-Arlanc, canton de.LaChAÎi^e-Dieu (Ilaute-Loira).
Le nom latin de la rivière d'Allier, qui reçoit toutes celles dont nous venons déparier, est Elaver ; c'est ainsi que l'appelle Jules César ; Sidoine Apollinaire lui donne le nom d'Elavis, Grégoire de Tours celui d'Elacris; l'auteur anonyme de la vie de saint Alyre la nomme Aleris , et celui de la vie des évêques d'Auxerre l'appelle Aligeri. Il retient son premier nom parmi les latins. Les autres noms ne sont qu'une suite des dialectes introduits de temps en temps parmi les peuples à mesure que la langue latine se corrompait. C'est pourquoi Grégoire de Tours, après avoir donné à cette rivière son ancien nom, ajoute que c'est le même que l'on nomma de son temps Elacns.
La Dordogne est une des grandes rivières de France. Elle prend son origine dans le haut du vallon des Bains du Mont- Dore. Elle ne doit son nom qu'à l'ancien nom latin Dxirania ou Diiranius ; c'est ainsi que l'appellent Ausone et Sidoine Apollinaire. Les autres auteurs font quelque changement dans son nom. Grégoire de Tours la nomme Dordonia, Isidore de Séville Dornonia, Eginhard Darnonia, et les autres auteurs plus récents Dwdonia, fondés sur la croyance où ils étaient qu'elle était formée de deux petits ruisseaux qui se joignaient ensemble, dont l'un était appelé Dore et l'autre Dogne, qui ont donné le nom qu'elle porte. Cette opinion, toute fausse qu'elle est, a quelque ancienneté, puisqu'elle avait déjà cours du temps d'Aimoin, qui l'assure ainsi que les Grandes Chroniques (1). Si la chose était ainsi, ce ne serait pas sans exemple. On sait que la Tamise, qui passe à Londres, ne prend son nom que de deux petites rivières, l'Isle et le Tam, qui se joignent au-dessous d'Oxford.
(1) Erreur d'Audigier. La Dore et la Dogne existent parfaitement et forment, en réunissant leurs eaux et leurs noms, la Dordogne. La Dore prend sa source dans une dépression marécageuse au pied du pic Sancy, point culminant du Mont-Dore, et, à peine formée, se précipite en une cascade assez élevée ; la Dogne naît sur les flancs du puy de Caca^^ogne. Ces deux cours d'eau, dont les points d'origine sont peu distant? Tun de l'autre, opèrent leur jonction aussitôt qu'ils atteignent le fond du cirque supérieur de la vallée des Bains du Mont-Dore.
Cette rivière descend le long du vallon des Bains, passe à Bort, coule dans le Périgord et la Guyenne, et se joint à la Garonne au Bec-d'Ambez, où est le confluent de ces deux rivières qui coulent leurs eaux, sous le nom de Gironde, jusque dans l'Océan, près de la tour de Cordouan. Elle reçoit dans son cours la Rue, la Gère et la Sele (1), qui sont des rivières d'Auvergne.
La Rue vient du col de Cabre et mêle ses eaux avec celles de la Dordogne, au-dessous de Bort.
La Gère prend sa source dans le Lioran et va se perdre dans la Dordogne, à l'extrémité du Quercy, après avoir passé à Vie en Carladais et à La Roquebrou, et reçu la petite rivière de Jordane qui rend le séjour d'Aurillac si agréable.
La Sele, qui commence un peu au-dessus de Calvinet, arrose la prévôté de Maurs, traverse une partie du Quercy, et puis se rend dans la Dordogne après avoir baigné les murs de Figeac.
La Truyère, que Sidoine Apollinaire appelle Triober, prend sa source dans le Gévaudan, reçoit la Lande (2) qui passe à Saint-Flour et se rend dans le Lot à Entraigues.
Le Lignon, en latin Ligno ou Linio, commence vers les confins de l'Auvergne, au-dessus de Noiretable, descend dans le Forez, et se rend dans la Loire, non loin de Feurs. Ses bords, embellis d'aulnes, contribuèrent aux tendres imaginations d'Honoré d'Urfé qui, dans son Aslrée, a rendu cette rivière aussi fameuse que les anciens poètes leur Alphée, leur Pénée et leur Erymanthe.
Le Cher, que les latins nomment Carus ou Caris, prend sa source près du village de Chez-Redon (3), traverse la Combraille, le Bourbonnais, le Berry, la Sologne et la Touraine, et se perd dans la Loire, vis-à-vis de Langers (4).
(1) Le Celé. Sele est l'orthographe des deux cartes citées plus haut.
(2) Le Lander.
(3) Dép. de la Creuse. Entre Chard et Mérinchal.
(4) Langeais. C'est l'Indre qui se jette dans la Loire, en face Langeais. Le confluent du Cher est un peu en aval de Tours, vis-à-vis de Saint- Mars-la-Pilè.
L'Auvergne est célèbre par le nombre de ses lacs et étangs, dont quelques-uns ont quelque chose d'extraordinaire. Le plus connu est celui de Pavin, qui est au pied du Mont-Dore, à une demi-lieue de Besse. Son eau est affreuse à voir par sa profondeur qu'il est difficile de trouver (1). Il est environné de rochers qui forment autour comme une muraille fort élevée qui lui donne la figure d'un ovale (2). A un des bouts s'offre une ouverture qui donne une issue à l'eau qui fait dans son cours la rivière de la Couze, qui va arroser le beau vallon d'Issoire et par laquelle on peut se glisser sur le bord de l'eau. Si on veut se donner la peine de tirer quelques coups de fusil, on entend, par le moyen des échos, le même bruit que fait le tonnerre quand il éclate à diverses reprises. C'est ce qui a donné lieu au peuple de croire qui si l'on jette dans ce lac une pierre, dans un temps calme et serein, l'agitation de l'eau causée par le mouvement de la pierre, fait élever une vapeur, d'où se forment ensuite la pluie et les orages suivis d'éclairs, de grêle et de tonnerre. Quoique la plupart de nos géographes aient publié cette merveille et le père Kircher aussi, sur la foi de quelques auteurs, il est pourtant assuré qu'il n'en est rien. A un petit quart de lieue de ce lac on trouve un grand puits qui a la forme ronde, que l'on nomme dans le voisinage le creux de Soucy. On prétend que l'eau se communique avec celle du lac, et on ne doute point de cette communication sur ce qu'on assure qu'un chien étant tombé dedans, on le vit, le lendemain , qui était sur la surface de l'eau du lac. Dans la crainte de quelque accident , on a bouché l'ouverture avec quelques grosses pierres (3).
Le lac d'Aydat , à trois lieues de Clermont du côté du
(1) Maximum de la profondeur, 74 mètres.
(2) La forme est pfutôt circulaire qu'ovale.
(3) Le creux de Soucy a été débarrassé, il y a quelques années, des blocs qui en obstruaient l'ouverture. On y est descendu en 1892. Sa profondeur totale est de 30 mètres 50 centimètres. L'amas d'eau qui occupe une partie du fond paraît se décharger à l'opposite du lac Pavin. Voyez Revue d'Auvei'gnë, 1892, page 390, article de MM. Paul Gautier et Bruyant.
sud-ouest, est celui dont nous avons une si agréable description dans une lettre de Sidoine Apollinaire, sur le bord duquel était la maison de campagne de ce grand évêque. Il la tenait de l'empereur Avitus, père de sa femme Papianille. L'eau du lac, selon la description que nous a laissée Sidoine Apollinaire , prenait son cours du côté du levant. Il contenait dix-sept stades en longueur. Une rivière s'y rendait dont le cours , étant interrompu par divers rochers, faisait blanchir les eaux d'une écume épaisse, et, après quelques chutes réitérées dans un petit intervalle, ses eaux se cachaient parmi des écueils et des précipices. L'on ne distinguait pas si elle le traversait ou si elle le formait (sic), mais il paraissait qu'elle ne sortait pas des conduits souterrains (1) et que le lac ne diminuait point et était toujours égal en hauteur. Il n'était pas quelquefois si abondant en poissons, parce qu'étant poussés dans un gouffre plus tranquille, où l'eau ne faisait que tournoyer, ils y étaient comme dans une prison, qui les environnait et qui leur faisait perdre leur couleur rouge et vermeille et rendait leur chair molle et blanchâtre (2). Le lac était, de plus, coupé et inégal et rempli de bocages à la droite, étendu égal et rempli de pâturages à la gauche, et dans le milieu on voyait s'élever une presqu'île (3). On remarque presque toutes les mêmes choses dont fait mention Sidoine Apollinaire dans le lac d'Aydat, au bord duquel était bâtie la magnifique Qiaison dont il nous a laissé une si
(1) Sirloine dit au contraire qu'il se déchargeait par des canaux souterrains, per colla suhterranea^ ce qui est exact et Test encore actuellement, l'eau s'échappant par des fissures de la coulée de lave à laquelle est due la formation flu lac, en barrant le vallon et retenant les eaux. Voyez les Lettres de Sidoine ApoUinaire^ livre II, lettre 2«.
(2) Sidoine ne dit point cela, mais bien que la blancheur de leur ventre fait ressortir la rougeur de leur chair, et qu'ils se développent rapidement dans les eaux tranquilles du lac oij ils sont emprisonnés par l'étroitesse des conduits souterrains.
(3) Une île eb non une presqu'île. Voyez, au sujet de lac d'Aydat : Avitacum. Essai sur l'emplacement de la villa de Sidoine Apollinaire ^ par l'aîbé Régi^ Grégut ; 3^ fascicule des Mémoires de l'Académie de C/er»ioni (2^ série), ■ ..
belle description. Les gens du pays montrent encore aujourd'hui Tendroit où elle était placée.
Le lac de Chambon, d'où sort la rivière la Couze, qui passe à Neschers, est fort grand et a beaucoup de rapport avec celui d'Aydat; ce qui a donné lieu au père Sirmond de placer à cet endroit TAvitacus de la maison Avitienne ; mais ce savant jésuite, à qui Aydat n'était point connu , s'est éloigné dans cette occasion de la vérité.
On trouve le lac de Cragus (1) près de La Vassin, célèbre abbaye, celui de la Moussinière près de Gompains, et celui de Lacassou, de figure ronde, sur une montagne (2). L'eau s'y trouve toujours au même état. On n'aperçoit ni ruisseau ni fontaine qui se déchargent dedans.
Le lac de Tagenac (3), près de la source de la rivière de Morge, a quelque chose d'affreux ; le peuple lui donne le nom de gour. C'est ainsi qu'on appelle en Auvergne un rutoir où l'on fait rouir le chanvre (4). On croit, sur quelque fausse tradition, qu'il y a dedans une ville submergée.
Le lac de Sarliève, qui ne subsiste plus, était au-dessous de la montagne de Gergovia et avait une grande étendue. Il était formé par un grand nombre de sources abondantes que Ton y voit. On a trouvé l'art d'en faire écouler les eaux qui en sortent par de grandes tranchées ou fossés, dont les bords sont fort élevés, qui les conduisent jusqu'à la rivière d'Allier. Il y a quelques auteurs qui ont cru, sans beaucoup de fondement, que le hasard avait formé ce lac, lorsque Jules Gésar assiégea pour la seconde fois Gergovia. Ils se fondent sur ce que rapporte Florus, que ce grand capitaine voulant se
(1) De la Crégut.
(2) Probablement Audigier veut parler du lac de la Godivelle, auquel se rapporte exactement sa description. Ce qu'on appelle le Lacassou, actuellement, est un amas d'eau as=iez profond, mais de faible dimension, peu distant du lac de la Montsineyre ou Moussinière.
(3) Tazanat ou Tazenat.
(4) Gour signifie aussi gouffre dans le dialecte local , et c'est probablement dans cette dernière acception qu'on l'entend en l'appliquant au lac de Tazanat.
rendre maître de cette ville importante, fit une tranchée soutenue de palissades dans laquelle il fit passer une rivière. Il ne la nomme point ; mais ils croient que ce ne peut être que celle d'Allier qui en est peu éloignée (1). Ces eaux, ajoutent-ils, avec celles qui naissent à Sarliève, formèrent ce lac, qui n'a disparu qu'en 1G29, par l'industrie d'Octavio de Strada, gentilhomme de Bohème, à qui le roi Louis XIII donna le terrain qu'il occupait, qui est aujourd'hui un des cantons de la Limagne des plus fertiles.
Les montagnes d'Auvergne, qui, par leur hauteur, semblent toucher le ciel et qui de loin paraissent affreuses, n'ont rien qui ne soit utile et agréable. Ce ne sont point des rochers secs et stériles. On s'y trouve, en été, comme par une espèce d'enchantement, au milieu des jardins qui ont le plus d'agrément. On y marche sur les anémones, sur les tulipes, sur les martagons, sur les immortelles et sur toutes sortes de fleurs qui parent le plus les parterres. On les voit couvertes de troupeaux de bœufs et de moutons que l'on conduit dans toutes les provinces de France, après qu'ils s'y sont engraissés pendant l'été et le printemps. C'est au-dessus de ces montagnes où s'offre ce prodigieux nombre de simples, d'espèce et de nature différentes , à ces hommes curieux qui viennent d'Allemagne , d'Italie et surtout des autres provinces de France , pour connaître et admirer cette prodigieuse diversité de plantes qui font la beauté et la richesse de ces lieux élevés.
Ces montagnes sont comme attachées à celles des Cévennes et ne font qu'une même chaîne avec celles du Velay, du Vivarais, du Gévaudan, du Rouergue, du Forez, du Limousin et de la Marche. Elles commencent près du Rhône et s'étendent jusqu'à la Garonne et vont finir dans le Berry. Ce qui fait que quelques-uns ont placé les Cévennes en Auvergne. Jules César dit qu'elles séparaient l'Auvergne du Vivarais (2) ; Pto-
(1) Le fond du lac de Sarliève est à un niveau plus élevé que le lit de l'Allier; ce qui infirme complètement cette supposition.
(2) César, De Bello Gallico, lib. VII, c. viii, 56.
léméc, que les habitants des Cévennes joignaient les Auvergnats ; Slrabon, que les Cévennes traversaient les plaines gauloises, et Ausone, qu'elles pénétraient bien plus dans l'Aquitaine que dans la Narbonnaise. Par tout ce que nous venons de dire, le célèbre Adrien de Valois, dans sa notice des Gaules, ne fait point difficulté d'attribuer le nom de Cévennes à nos montagnes d'Auvergne. Il n'infère pas mal aussi que le mot de Cévennes signifie, parmi les anciens Celtes, un mont en général , de sorte qu'on a pu le donner à nos montagnes et à celles des régions voisines. On voit aussi que celles qui séparent la France de l'Italie ont été nommées généralement Alpes, et celles qui sont entre la France et l'Espagne ont été appelées Pyrénées, quoique plusieurs de leurs parties reçoivent différents noms. Le Cantal est une des plus fameuses montagnes d'Auvergne. Elle semble dominer sur toutes celles du Houergue, du Vivarais et du Velay qui en sont comme les branches. Sa hauteur , au-dessus de la mer, est de 982 toises.
Le mont Saint-Côme et le Plomb du Cantal sont les parties les plus connues de cette montagne. De l'endroit le plus élevé, on découvre les Pyrénées qui en sont à soixante lieues. Il s'étend depuis Murât jusqu'au delà de Vie. Au pied du Cantal est une maison de la paroisse de Brezons qui, quoique petite, ne laisse pas d'avoir quelque chose de singulier. Le toit a deux pentes pour l'écoulement des eaux qui prennent des routes bien différentes. Celles qui tombent d'un côté vont se rendre dans un petit ruisseau qui se jette dans l'Alagnon qui, entrant dans l'Allier, va mêler ses eaux avec celles de la Loire et celles de l'Océan au-dessous de Nantes, en Bretagne. Celles qui prennent leur cours de l'autre côté sont reçues dans une petite rivière qui, par le moyen de la Truyère, du Lot et de la Garonne, vont se perdre dans le golfe de Gascogne. Les autres montagnes jusqu'à Salers ne doivent être regardées que comme des parties du Cantal, quoique nous les connaissions sous d'autres noms. On trouve , presque sur une même ligne , le Lioran , le puy de Corn-
pein (1), le puy de Grioii, le col de Cabre (2), le puy Mary, le puy de Perol (3), les Fauges et le puy Violan, non loin de Salers, qui a de hauteur, au-dessus de la mer, 853 toises.
Quoique le Mont Dore soit assez éloigné du Cantal, on peut assurer qu'il ne fait avec lui qu'une même chaîne de montagnes, puisqu'ils ne sont séparés que par d'autres qui leur cèdent en hauteur. On croit communément que le plus précieux des métaux a donné son nom à cette montagne et qu'il signifie mons aureus, à cause des mines d'or qu'il renferme, des simples rares qu'on y trouve et des abondants pâturages qui nourrissent une infinité de bêtes propres à l'usage de l'homme. Son nom latin que l'on connaît depuis plus de douze cents ans est mons Duranus ou Duranius que l'on trouve dans Ausone et dans Sidoine Apollinaire (4). 11 est composé de plusieurs montagnes qui forment plusieurs vallons d'une profondeur extraordinaire. On y trouve des loups. Diverses rivières y prennent leur source. Les eaux minérales n'y manquent point. Toute l'Europe connaît les bains du Mont- Dore. C'est la montagne la plus haute de l'Auvergne ; elle est élevée, au-dessus de la mer, de 1030 toises (5). Le Puy de Dôme, à deux lieues deClermont, n'égale point en hauteur le Mont Dore ni le Cantal ; il ne laisse pas d'être une des montagnes de France les plus hautes. Il a 853 toises au-dessus de la mer (6). Il ressemble à un pain de sucre. La circonfé-
(1) Le pas de Compains, et non le puy^ est une gorge étroite où coule la Gère; ce n'est point une montagne.
(2) Le col de Cabre n'est pas une montagne, mais bien un passage entre le puy de Bataillouze et celui de Peyrarche ou Pierre-Arse.
(3) Certains noms de montagnes, de rivières et de forêts, employés par Audigier, et qui paraissent avoir été peu usités, se retrouvent sur les cartes d'Auvergne de Blaeii et de de Fer.
(4) Les noms de Duranus et Duranius, dans Ausone et Sidoine Apollinaire, s'appliquent à la rivière de la Dordogne et non à une montagne. Il n'est nullement question du Mont-Do re chez ces deux auteurs.
(5) Le pic Sancy, point culminant du Mont-Dore, est haut de 1886 mètres.
(6) La hauteur réelle du Puy de Dôme est de 1463 mètres.
rence depuis le pied va toujours en diminuant jusqu'au sommet. On voyait sur un de ses côtés une petite chapelle, dédiée à saint Barnabe, qui est entièrement ruinée depuis fort peu de temps (1). On croit que quelques moines faisaient autrefois leur demeure sur le plus haut de la montagne. On y trouve les restes d'un assez grand bâtiment (2). La vue que Ton y découvre est une des plus belles qui soient en France. Elle s'étend du coté de l'orient sur toute la Limagne, du coté du nord jusqu'au delà de Nevers , et du côté de l'occident jusque bien avant dans le Limousin.
Les autres grandes montagnes que l'on trouve en Auvergne sont celles du Luguet, entre Ardes et Allanche ; de la Fageole, entre Massiac et Saint-Flour ; de la Mouche, près de Neyrebrousse ; de la Chaise-Dieu ; de la Margeride , entre Saint-Flour et Lane-eac.
L'Auvergne a des forêts d'une assez grande étendue oia se nourrissent un grand nombre de bêtes fauves. Celles de pins qui remplissent les cantons d'Ambert, d'Allègre et de la Chaise-Dieu donnent de la poix, du goudron et de la térébinthe (3). C'est aussi où l'on prend ces grands arbres qui servent à faire les mâts des vaisseaux du roi. Les autres qui sont les plus connues sont celles du comté d'Auvergne, près deVic-le-Comte, deLezoux, de Borne, deVédrines-Saint-Loup, de Serres, de Conros, de Pignères, de Cros (4), du Falgoux, de La Nobre, près de Bort, d'où le roi prétend tirer les mâts pour ses vaisseaux que l'on conduira à Rochefort par la Dordogne que l'on a rendu navigable depuis peu. On trouve
(1) Cette chapelle était placée au point culminant et non sur un des côtés de la montagne.
(2) Ces restes d'un assez grand bâtiment sont ceux que des fouilles récentes ont fait découvrir, qui remontent à l'époque romaine, vestiges d'un temple dédié à Mercure Domien, Mercurio Dumiati, comme l'indique une inscription votive et qu'on pense pouvoir identifier avec le temple de Vasso dont parle Grégoire de Tours.
(3) Térébenthine.
(4) Cros-de-Montvert.
iO
encore plusieurs forêts en Auvergne : celles du roi, près des sources d'Allagnon ; de Feniers, des Gardes, non loin de la rivière de la Rue; de la Roche-Marchalin, près du Mont-Dore ; de Murât et de Tortebesse, près de Préchonnet ; des Roches, près des sources du Cher ; de Droiiille, près de Roche-d'Agoux ; de Pierre-Brune, près de La Cellette ; d'Anglard, près de Saint-Gervais ; de Menât, près de l'abbaye du même nom ; de la Brosse, près Marsillat ; de Randan, près du lieu du même nom; de la Margeride, près de Clavières ; de Courons (1), près du village du même nom ; de Haute-Serre, près de Saint- Mary (2), non loin de la rivière de Gère.
(1) Conros.
(2) Rouannes-Saint-Mary.
Merveilles naturelles de l'Auvergne
L'Auvergne a des contrées qui présentent aux yeux des terres qui ne se ressemblent point. On remarque cette différence dans la basse comme dans la haute. En certains endroits, tout y est couvert d'arbres et de vignobles qui portent quantité de fruits et de vins délicieux ; en d'autres, la terre est grasse et arrosée d'une infinité de ruisseaux, où sont de belles et vastes prairies. Enfin, on en trouve d'autres remplies de montagnes d'une hauteur prodigieuse, d'où descendent ces grandes et petites rivières qui portent la fécondité à cette partie de l'Auvergne connue sous le nom de Limagne, et aux vallons qui s'offrent pour ainsi dire à chaque pas et font voir un des plus beaux pays du monde. Si la surface de la terre d'Auvergne ne montre rien que d'agréable, et si les yeux sont si satisfaits de tout ce qu'ils aperçoivent, on ne découvre pas moins de merveilles dans les entrailles de la terre lorsqu'on entreprend de fouiller dans son sein. C'est ce qui a fait dire à quelques auteurs, quoiqu'ils ne soient pas du pays, qu'on ne trouverait pas moins d'or dans les montagnes d'Auvergne que dans celles du Pérou. Quoique l'exagération soit outrée, on peut assurer qu'on en tirerait de plusieurs cantons.
On ne doute point qu'il n'y en ait même beaucoup dans le territoire d'Eparrou, entre Mirefleurs et Saint-Maurice, sur la rivière d'Allier, à trois lieues de Clermont, dans divers endroits du Mont Dore et du Cantal, et dans quelques lieux qui sont sur les confins du Velay. Il doit y en avoir dans le col de
Cabre, dans l'endroit qui donne naissance à la petite rivière de la Jordanne, puisque ses eaux roulent avec elles des paillettes d'or fin dont les habitants des lieux retireraient quelque profit, s'ils voulaient se donner la peine de les ramasser.
On a découvert, à ce qu'on prétend, depuis peu, une mine d'argent dans un faubourg de Glermont, du côté de Saint- Genès ; elle s'étend dans les jardins qui s'y joignent. Il y a vingt ans qu'on en fît la découverte par le moyen de la baguette. Quelques personnes engagèrent l'un des jardiniers à fouiller dans son jardin ; il le fit et trouva, à six pieds de profondeur, une terre brune éclatante, de couleur d'argent, laquelle donnait de très bon argent en petite quantité. On porta cette terre à un orfèvre qui témoigna en faire peu de cas ; mais, ayant découvert l'endroit d'oii on la tirait, il s'accommoda avec le jardinier, qui lui en donnait autant qu'il en voulait à vingt-cinq sous la bottée. On prétend que cent francs de cette sorte lui ont produit trente mille livres et qu'il a continué ce commerce jusqu'à sa mort. Ce qui est vrai, c'est qu'il a laissé une très opulente succession. Une personne ayant appris ce que nous venons de dire, se fit conduire dans ce jardin où on lui montra l'endroit où l'on avait creusé. Voulant s'assurer s'il était vrai qu'il y eût une mine, il pria un de ceux qui ont le don de la baguette d'y venir faire l'essai ; ce qui fut fait avec tant de succès, que douze baguettes rompirent entre ses mains dans une heure. Ce qui lui fit croire que la mine existe et qu'elle est même riche et abondante. Il est encore persuadé qu'elle n'est pas à neuf ou dix pieds de profondeur (1).
On croit qu'il y a encore une mine d'or et d'argent aux environs de l'abbaye de Menât qui est sur la rivière de Sioulc. On y a trouvé une mine de marcassites d'or et d'argent qui tiennent de l'un et de l'autre de ces deux métaux (2).
(1) Est-il besoin de faire remarquer que ce ne sont là que des fables?
(2) Les marcassites ou pyrites de Menât sont bien connues ; elles ne contiennent ni or, ni argent.
Le débris des seules marcassites excéderait la dépense que Ton pourrait faire en cherchant les mines d'or et d'argent. Royat (1), près de Clermonl, Monijoly, Enval, près de Riom, Saint-Jean-d'en-Iïaut,Chazelles(2),prèsdeTauves(3),etRoure, qui est un village près de Pontgibaud , à quatre lieues de Clermont, sont des endroits célèbres pour des mines d'argent. Un homme fort entendu dans la science des minéraux, avait entrepris de faire creuser sur une hauteur, près de Royat, mais il en fut détourné par des affaires de famille qui l'ont occupé jusqu'à la mort. On y trouve de la poudre d'or en abondance (4). Guy de Daillon, comte du Lude, auquel Jacqueline de La Fayette avait apporté en dot la terre de Pontgibaud, fit fouiller près du village de Roure une mine d'argent avec la permission d'Henri III. On en tira de quoi faire un service de vaisselle d'argent. Il abandonna cette entreprise dans la crainte que le profit serait moins grand que la dépense.
Les officiers de la Monnaie de Riom ayant ouï dire qu'il y avait une mine d'argent à Enval, près de cette ville, s'y transportèrent et firent plusieurs essais de ce qu'ils en tirèrent et trouvèrent en effet de l'argent fin qu'ils mirent plusieurs fois dans le creuset. Mais comme leur entreprise demandait un grand travail, étant obligés de creuser aux pieds des rochers de Saint-Jean-d'en-Haut, et qu'ils avaient peu de fonds pour le continuer, ils l'abandonnèrent.
(1) On trouve, en effet, près de Royat, à l'entrée de la vallée de Charade, un filon de barytine contenant des traces de i^alène, peut-être argentifère; quelques travaux de recherches y ont été faits. Le lieu en a gardé le nom de La Mine.
(2) Chazelles, dans la commune actuelle de Saint-Just-près-Brioude. Itier de Rochefort, doyen de Brioude, fit donation, en 1277, au chapitre de Saint-Julien, de la moitié des produits de cette mine, trouvée sur les terres du doyenné. [Gallïa christlana, éd. des Bénédictins, t. II, Inst., col. 144.)
(3) Au Pont-Vieux.
(4) Audigier veut-il désigner ici le filon de quartz qui se trouve à la suite de la montagne de Prudelles, et où l'on a trouvé quelques grains d'or riatif?
— ISO —
On croit qu'on trouverait des mines de plomb à Royat. Il est certain qu'il y en a une aux environs de la ville de Montaigut-en-Combrailles, près de la chapelle de Notre-Dame ; elle est même très abondante et d'une bonne qualité. 11 y a plus de vingt ans qu'on y travaillait avec succès. Les entrepreneurs y trouvaient de grands avantages ; mais, ayant été contraints de quitter la province, pour quelques affaires criminelles, tous leurs travaux furent arrêtés.
Il y a, dans un bois appelé de Corbirs (1), qui est dans le vallon de la rivière d'Auze, dans la paroisse de Mauriac, une mine de ploQib dont on a autrefois tiré des pierres qui marquaient sûrement qu'elle fournirait de ce métal. Mais il est très difficile d'en avoir parce que, outre qu'elle n'est pas abondante, elle se trouve entre des rochers fort durs et escarpés.
La tradition veut qu'il y ait eu autrefois dans la province des mines de cuivre très abondantes, puisqu'elles en fournirent assez pour former le fameux colosse de Mercure de quatre cents pieds de haut, auquel travailla pendant dix ans, dans la ville de Clermont, Zénodore, dont la réputation vola jusqu'à la cour de l'empereur Néron.
On a découvert près de Latour et en divers endroits aux environs de la ville de Brioude des mines d'antimoine qui sont très abondantes. L'antimoine est à longues raies et très propre aux opérations de la chimie. Un marchand de Brioude, nommé Vairon, avait entrepris de faire travailler à une de ces mines, et il eût continué si le produit eût égalé la dépense qu'il était obligé de faire (2).
On trouve des mines de fer à Ferrières, près de Thiers, et à un lieu du même nom, près d'Aurillac (3). La plus connue est
(1) Il doit s'agir ici de la mine de Crouzy, commune de Ghalvignac (Cantal).
(2) Cf. Voyage fait en 1787 et 1788 dans la ci-devant haute et basse Auvergne^ par le cit. Legrand; t. II, pp. 209 et suiv. Legrand d'Aussy donne des détails assez minutieux sur l'exploitation et le commerce de Faiitimoine en Auvergne, dont le sieur Vayron avait encore le privilège vingt ans après la mort d'Audigier.
(3) Plutôt Ferrières, près de Massiac.
celle de Compains (1), non loin de Besse. Le fer qu'on en tire est fort bon. Il y a vingt ans que Ton y travaillait avec succès, mais elle fut abandonnée par la mésintelligence qui se mit entre feu M. le comte de Brion, seigneur de cet endroit, et les entrepreneurs. Ce serait un grand bien pour cette province si on pouvait se passer du fer du Nivernais, dont les frais des voitures font doubler le prix d'une marchandise si nécessaire à tout le monde.
Au-dessous du château d'Usson, il y a dans une vigne une mine d'azur dont la matière est aussi rare en France qu'elle est précieuse. Il serait facile de la faire valoir beaucoup, puisqu'elle fournirait abondamment à la dépense que l'on serait obligé de faire pour la chercher (2). Elle serait d'une grande utilité à la province ; l'azur étant une matière dont les peintres, les doreurs, les tapissiers, les drapiers et les
chimistes (La fm de la phrase a été rognée lorsque le
manuscrit d'Audigier a été relié.)
Dans les montagnes du Mont-Dore, aux environs de la source de la Dordogne, on a fait depuis peu une rare découverte d'un minéral bleu d'une couleur azurée très riche. On veut qu'il puisse se fondre, et que par la fusion on le vitrifie, qu'en cet état il conserve toujours sa belle couleur. Cette matière, à ce qu'on ajoute, est d'autant plus précieuse, qu'elle n'est point sujette à se casser et qu'elle souffre les coups de marteaux. Les ouvrages qu'on en formerait n'auraient point de prix (3). Nous devons la connaissance de ce minéral à un bourgeois de Clermont nommé Benoît, qui assure avoir vu des gobelets de cette matière.
Sur le penchant de cette haute montagne, on trouve plusieurs minéraux, différents en couleurs. La matière des uns
(1) Il existe à une faible distance, à l'ouest de Compains, un filon de fer qui n'est signalé dans aucun auteur récent, et qui a été en efîet exploité. Près du village, on trouve encore des scories de fourneau, plus ou moins vitrifiées, résidu du traitement du minerai.
(2) Cf. Legrand d'Aussy, Op. cit., t. II, p. 223.
(3) Qu'est-ce que ce minéral bleu ?
est d'un jaune doré ; celle des autres est rouge, verte, noire et brune. Celle qui est de couleur d'or est excellente pour les ouvrages de peinture à fresque et à huile ; les marchands de Glerniont en font un assez grand commerce. Elle ne leur coûte pourtant que les frais de voiture. Dans cette même montagne, dans la grotte qui est au-dessus des bains, s'offre aux curieux une terre aussi noire que le jais qui souffre le feu sans rien perdre de sa noirceur. On y trouve aussi de l'orpin et de l'ocre. Au-dessous du château de Beauregard, qui est l'agréable maison des évêques de Glermont, sur le chemin de Lezoux, paraît une petite éminence d'où l'on tire sans cesse de cette dernière un minéral qui est d'un grand usage pour la peinture.
Le diamant naturellement clair, coupant le verre et presque aussi dur que le véritable, se trouve à Roche-d'Agoux, dans la basse Auvergne, près de la Gombrailles, dont la terre appartient à M. Rolet, trésorier de France à Riom. On y voit un rocher, duquel on coupe des morceaux au milieu desquels sont des pierres fort brillantes, qui ont presque le même éclat des diamants quand elles sont bien taillées. Elles faisaient autrefois le grand ornement des dames du pays, qui portaient au doigt des bagues où elles avaient fait enchâsser de ces sortes de pierres. Les manchettes des jeunes gens étaient aussi attachées avec des boutons d'argent, au-dessus desquels brillaient ces diamants de Roche-d'Agoux (1).
Non loin de Pegu, dans la haute Auvergne (2), il y a un endroit d'où l'on tire des pierres fines, qui approchent entiè-
(1) Ces prétendus diamants ne sont autre que du cristal de roche ou quartz, dont un filon important existe à Roche-d'Agoux. Les belles variétés de quartz, soit limpide et brillant, soit enfumées, étaient désignés sous le nom de Diamant d'Alengon. Les quartz ou diamants de Roched'Agoux étaient trô=^ anciennement connus et employés. Un inventaire de la comtesse de Montpensier, de 1474, mentionne « Ung diamant de Roched'Agoux. »
(2) Pégut n'est pas dans la haute Auvergne, mais près du Vernet-la- Varenne , non loin des autres gisements d'améthyste énumérés au paragfaphe suivant.
rement des améthystes, lesquelles, lorsqu'elles sont bien travaillées, ont un éclat qui surprend. Elles sont dures et d'une belle eau (1).
Entre Brioude et Issoire régnent certains coteaux secs et arides dans l'espace de trois lieues. Ce sont proprement des rochers qui ont peu de terre sur leur superficie. Ils sont sur les bords de l'Allier et regardent le midi. La terre qui les environne est sèche, mais la première superficie est sablonneuse. On trouve dans ces rochers des veines d'améthystes de différentes couleurs ; mais ce qui est singulier, c'est de voir dans la même veine des pierres diversement coloriées : les unes sont noires, les autres violettes et quelques-unes gris de lin. Il y en a aussi qui sont blanches comme du cristal. Les endroits où l'on en trouve le plus sont La Mongie, Sarlande, Brassac, La Chau de Bernât (2), Meilhaud, Sauxillanges et Usson (3). Les plus belles, soit pour la couleur, soit pour la grosseur, sont celles de Pegu, oi^i l'on a creusé une mine qui en a fourni en quantité à un lapidaire de Murât, mommé Auguste, qui les mettait en œuvre pour les marchands de Genève et de Catalogne. Il assure que ces Messieurs qui le faisaient travailler les transportaient dans le Portugal et même aux Indes, et qu'ils avaient fait, dans ces sortes de commerce, des fortunes considérables. Il y a très peu de temps qu'un marchand de Genève, nommé Rolland, en vint chercher et pria le sieur Auguste de lui en procurer le plus qu'il pourrait et des plus grosses.
On faisait un assez grand commerce de ces pierres à Murât.
(1) Savary des Bruslous, dans le Dictionnaire universel du Commei'ce (t. I, p. 87), dit, au contraire, qu'on ne les considère guère plus que les améthystes factices.
(2) Brenat. Voyez, au sujet des améthystes, le Voyage en Auvergne de Legrand d'Aussy, t. II, page 292.
(3) Lamontgie, Serlande, Lachaux, Brenat, Mayaux, Sauxillanges et Usson sont des localités placées sur la rive droite d'Allier, entre Pégut et cette rivière. Il n'y a point d'améthystes à Brassac ; quelques filons se rencontrent de l'autre côté de l'Allier, à Marnhac, près de Vezezoux (Ilautç- Loire), toujours sut la rivô droite.
On y vendait des bagues, des colliers, des croix, des pendants d'oreilles, des boutons. Il y a actuellement, dans cette ville, deux lapidaires qui s'occupent à ces sortes d'ouvrages.
On trouve aux environs de Salers, une espèce de cristal qui ne laisse pas d'avoir de la beauté. Un procureur de cette ville, allant se promener dans le bois de Mary, de la paroisse de Falgoux, détacha avec quelque peine d'un rocher, des pierres luisantes comme du cristal, avec lesquelles on coupait le verre avec la même facilité qu'avec un diamant (1).
On découvre aussi , dans la Dordogne et dans une caverne qui est au-dessous de Tinières , des pierres transparentes qui sont de différentes grosseurs et qui approchent du diamant (2).
Entre Mirefleurs et Saint-Maurice est un territoire nommé Eparrou qui produit cette précieuse terre que les anciens nommaient Lemnia terra, terre de Lemnos, parce qu'on la tirait de l'île du même nom qui est dans la mer Egée. On la connaît aujourd'hui sous le nom de terre sigillée, parce qu'elle porte le sceau du grand seigneur, sous la domination duquel est l'île de Stalimène. Il en envoie quelquefois aux rois et aux personnes d'une qualité très distinguée.
Les environs de la ville de Lezoux donnaient autrefois une terre qui approchait de la terre sigillée, dont on faisait divers ouvrages d'une grande beauté. On en voit encore dans quelques maisons qui font l'ornement du cabinet des curieux. Ce sont des vases faits en petites urnes, en forme de têtière, en soucoupes et en gobelets. La couleur de cette terre approche d'un rouge de pourpre.
On trouve du talc à Langeac, à Neuvéglise et dans plusieurs endroits de l'élection de Mauriac. Le territoire d'Éparrou, dont nous avons parlé, donne le plâtre en abon-
(1) On rencontre, dans les basaltes des environs de Salers, des cristaux d'aragonite qui ne rayent pas le verre.
(2) Ces pierres, semblables à des cailloux du Rhin, se trouvent dans les souterrains du château de ThinièreS) commune de BeauHeu (Cantal).
dance, pour orner les cheminées et les plafonds des salles et des chambres. Il y a enfin, dans le territoire de Mauriac, des endroits où l'on trouve une terre grasse et gluante cpii a beaucoup de rapport avec le bol d'Arménie. On n'en fait pourtant aucun usage.
Les mines de charbon sont abondantes en Auvergne. Les plus connues sont celles de Charbonnier, de Brassac, de Sainte- Horine, de Frugères, de Sauxillanges, de Lande (1) sur Alagnon, de Salevert (2) et de Bogros (3). Celles de Brassac sont les plus estimées. On en transporte le charbon par eau à Paris, à Orléans, à Nantes et à Bouen. Ce commerce était de conséquence dans la dernière guerre, où celui d'Angleterre n'était pas reçu dans nos ports. Dans les environs de Ccbazat, entre Clermont et Biom, on a fait depuis peu la découverte d'une mine de charbon de terre qui est estimée (4). Si la mine est abondante, il s'en fera un grand débit à cause de la situation du lieu.
On en trouve beaucoup le long de la Dordogne, du côté de Bort, mais on le néglige parce que le profit qu'on y peut faire est peu de chose. Il y en a une de découverte depuis longtemps auprès du village de Lampres (5), dans la paroisse de Champagnac, élection de Mauriac, à cinq quarts de lieue de Bort. Il y en a encore dans la paroisse de Bassignac et de Jaleyrac, mais on les a abandonnées, parce qu'elles sont peu abondantes.
On trouve des pierres ponces à Issoire et à Mezeix (6), et, à Langeac, certaines pierres de diverses couleurs qui brûlent insensiblement comme de la bougie, et d'autres blanches comme de l'argent, dont on se sert pour ôter la rouille du fer.
(1) Lempdes.
(2) Savennes?
(3) Bogros, commune de Messeix.
(4} Il n'y a jamais eu de charbon en cet endroit. Tout ce qu'on y trouve est du bitume.
.(5] Lam.pret.
(6) Mezei-?- - •• « '->-' -' -h..;. ••. • - .
La terre des environs de Brioude, de Vernassal, de Massiac et de Préchonnet renferme des carrières de marbre de diverses couleurs, qui servirait à construire des édifices somptueux s'il y avait dans la province de ces hommes qui ont été, de nos jours, les favoris de la fortune. Le bénitier de marbre blanc que l'on voit dans l'église des pères Minimes de Clermont a été pris dans celle de Brioude (1).
La grande quantité de colonnes de marbre de toutes les couleurs qui [ ] de ceux qui sont curieux de
visiter la célèbre abbaye de Saint-Alyre, dans un des faubourgs de Clermont, marquent, sans en pouvoir douter, que le marbre était autrefois fort commun en Auvergne. On voit dans l'église quatre colonnes qui ont bien quatorze pieds de long, dont le fût a quatre pieds dans la grosseur. Les autels sont couverts de grandes pierres de marbre, tout d'une pièce, d'une beauté surprenante, par les diverses couleurs qui y sont répandues. Le toit des trois côtés du cloître est soutenu par des colonnes de marbre, qui sont couplées de distance en distance. Les trois cotés de l'édise de Saint- Vénérand. qui est dans l'enclos du monastère, sont ornés de tables de marbre, sur lesquelles on a représenté en bas relief quelques histoires du nouveau Testament. Il est à présumer que l'Auvergne a fourni ce marbre qui fait un des plus beaux ornements de cette abbaye (2), car on doit faire peu de cas de la tradition qui se conserve parmi le peuple, qui veut que tout ce marbre ait été transporté de Trêves à Clermont par le démon, qui fut obligé en cela d'obéir aux ordres de saint Alyre, quatrième évêque de la même ville, lorsqu'il était à la cour de Maxime qui avait usurpé l'empire sur Gratien, fils de Valentinien. Ce tyran lui en avait fait présent en reconnaissance de ce que, par ses prières, sa fille avait été délivrée du malin
(1) Sur les marbres des environs de Brioude, voir Rondelet, Art de hâtir^ 11« édit., t. I'^'", p. 53, et Guettard, Mémoire sur la minéralogie de l'Auvergne (Mém. de l'Académie royale des sciences, 1759, p. 548.)
(2) Cela n'est pas probable. Sauf le calcaire saccharoïde de Savennes, prés de Bourg-Lastic, il n\v â pa^ de vrai mnrbfA en AlUTfjsrn?^.
esprit. On a été si fort persuadé de cette histoire, qui paraît fabuleuse, qu'on l'avait peinte dans le cloître, et que l'on a placé, sur une des grosses colonnes, une statue représentant l'esprit des ténèbres, ayant chaque épaule chargée d'une colonne de marbre.
Dans la paroisse de Chalvignac, de l'élection de Mauriac et près du château de Mireniont, qui appartient à M. le marquis de Malause, on voit de grands rochers d'un marbre gris blanc, desquels on a coupé plusieurs grandes pièces qui embellissent l'église et le cloître du monastère de Saint-Pierre de Mauriac et l'église de la paroisse. Ce marbre n'est pas d'une grande beauté, mais il ne laisse pas d'orner les endroits auxquels on veut donner quelque relief.
L'Auvergne est abondante en carrières de pierres qui servent à la construction des bâtiments. On tire des environs de Volvic, entre Glermont et Riom, une pierre de taille grise, qui a paru si belle, qu'on l'a employée pour les grandes réparations que l'on a faites à la magnifique église de Sainte-Croix d'Orléans. Villars, à une lieue de Glermont, sur le chemin du Puy de Dôme, abonde en carrières d'une pierre qui est d'un gris moins clair que celle de Volvic (1). On croit, sans beaucoup de certitude, qu'elle a servi pour la construction de la cathédrale de Glermont, On trouve encore des carrières de pierre à Saint-Flour, à Aubepierre, à Neschers. On en tire de blanches à Eparrou , de couleur approchant du jaune à Montpeyroux-sur-Allier. On ne connaissait guère que cette pierre jaune dans le ix^ siècle (2). On n'en voit pas d'autre
(1) Ce n'est pas à Villars que se trouvent ces carrières, mais plus haut et plus à Touest, près du hameau de la Fontaine-du-Berger. Elles étaient la propriété du chapitre cathédral de Glermont. La pierre qui a servi à construire la cathédrale de Glermont, provient de la coulée de lave de Thiolet, attenante à la lave de la Nugère oii sont exploitées les carrières actuelles, et qui avaient été établies antérieurement à ces dernières, mais ont été abandonnées lorsque celles-ci ont été ouvertes, c'est-à-dire après un court espace de temps.
(2) Avant Audigier, le président Savaron avait signalé l'emploi relativement récent, en Auvergne, des matériaux de couleur sombre (c'est-à-
dans les grands bâtiments qui restent de ce temps-là. Roffiac, près de Saint-Flour, donne du tuf. La Sauvetat, Pérignatoutre-Allier, Villeneuve dans le Lembron et mille autres endroits abondent en chaux.
Il faut que la terre d'Auvergne soit diversifiée au dedans de bien des manières, pour fournir à cette diversité infinie d'eaux qui sortent de son sein et qui font voir toutes en particulier quelque chose de merveilleux, soit dans les effets surprenants qui se présentent à nos yeux, dans lesquels la nature paraît se jouer de mille différentes manières, soit dans les remèdes qu'elles donnent à presque toutes les maladies que nous connaissons.
A Mazaye, non loin de Pontgibaud, on voit sortir deux fontaines chaudes en hiver, et extrêmement froides en été. On remarque surtout ces deux quahtés opposées dans celle qui est dans la paroisse des Pvoches (1). Dans la plus grande rigueur de l'hiver, elle est presque aussi chaude qu'un bain naturel, et dans les chaleurs excessives de l'été elle se chanere
dire d'origine volcanique) dans une des notes sur la 2« lettre du Livre second des Lettres de Sidoine Apollinaire [C. S. Apoll. opéra. Éd. de 1609, p. 110) : « Nota quod aedificia veterrima quae supersunt in Arvernia nostra, cementis candidis et quadris albis condita sunt, non subnigris, quae non ita dudum ex latumiis Violvici eruta sunt, nisi cementum lœvigatum, inductum et tectoriorwn frlcatlone lœvigatum, ut loquitur Vitruvius. »
(1) La cheire ou coulée de lave du puy de Côme présente, en effet, sur certains points, au voisinage de Pontgibaud, ce qu'on appelle les sources glacées. Ce sont des fissures d'oii s'échappent des courants d'air très froids et chargés d'humidité. Celle-ci se dépose sur les parois de la crevasse, et se vaporisant en partie, malgré sa température peu élevée, sous l'inflence des courants d'air, elle arrivée être assez refroidie pour se congeler et former au rocher un revêtement de glace. Dans les basses températures de l'hiver, ce phénomène prend une apparence contraire ; il n'y a plus de glace, mais bien de la vapeur d'eau qui s'échappe, sous l'apparence d'une fumée. 11 y a grande exagération à lui attribuer alors une chaleur voisine de celle des bains. En réalité ces courants d'air ont, été comme hiver, de 7 à 8 degrés, et s'ils semblent fumer dans cette dernière saison, c'est qu'alors ils sont relativement plus chauds que l'atmosphère. Refroidis par leur contact avec celle-ci, ils laissent condenser la vapeur d'eau qu'ils contiennent; c'est précisément le phénomène si connu des soupiraux des caves qui laissent échapper des flots de vapeur pendant les grands froids.
en glaçons qui donnent du froid dans le voisinage. On voit deux fontaines qui ont le goût du vin en deux endroits : Tune est à Saint-Mart, près de Clermont, Taulre près du château de Laqueuille. Ceux qui ne sont point témoins de cette merveille en douteront moins sur ce que dit Ovide, dans le quinzième livre de ses Métamorphoses, de la fontaine de Lyneste, en Macédoine , dont l'eau faisait chanceler ceux qui en avaient bu comme s'ils étaient ivres :
Huic fluit effectu dispar Lynestius amnis,
Quem quicumque parum moderato gutture traxit,
Haud aliter titubât quam si mera vina bibisset.
L'eau de la fontaine du dieu Bacrhus, dans l'île d'Andros, avait la même qualité, au rapport de Pline dans le chapitre second du trente-et-unième livre de son Histoire. L'eau de celle de Laqueuille n'enivre point, mais on la boit assez agréablement si on y ajoute une sixième partie de vin. Celle de Saint-Mart a un goût fort désagréable.
Montferrand, Malintrat, Cebazat sont célèbres par des fontaines bitumineuses. L'eau de la première sent fort mauvais quand elle est échauffée. Le bitume des autres est plus solide et plus propre à mettre en usage et est bien moins puant.
La plus fameuse de ces sources bitumineuses est celle que l'on voit sur une petite colline nommée Crouël, à une demilieue de Clermont, presque sur le chemin qui conduit de cette ville au Pont-du-Château. Au-dessus de cette colline sortent deux fontaines d'une eau assez claire et tiède qui se change en un bitume épais, gluant et adhérent, en sorte qu'il n'est pas possible de l'arracher des endroits où on l'applique (1). Les oiseaux s'y trouvent pris en buvant, même dans l'hiver. Le bitume se forme plus vite en été par la chaleur du soleil. C'est ce qui fait que sa fermeté se trouve proportionnée aux
(1) L'auteur fait ici confusion entre le puy de Grouël et le puy de la Poix, peu distants l'un de l'autre; ce qu'il dit se rapporte à ce dernier.
diverses saisons de l'année. On pourrait attribuer la cause de la conglutination de ces sucs mous et liquides à la matière grasse, huileuse et sulfureuse du terroir qui se mêle parmi les eaux de ces fontaines. On trouve, en divers endroits de la surface de cette petite colline, des croûtes de cette eau convertie en poix assez ferme. Les anciens ont connu deux fontaines huileuses et bitumineuses. Qui ne sait que ceux qui se baignaient dans le fleuve Liparis qui passait à Soli, ville de Gilicie, sortaient de l'eau tout huilés ; qu'à Euchinte et près de Dyrrachium, aujourd'hui Durazzo, et d'Apamée, il y avait des sources qui jetaient une grande quantité de poix mêlée avec l'eau; qu'à Babylone, il se trouvait un grand lac appelé Limne Asphaltes, lac bitumineux sur lequel nageait un bitume liquide, duquel Sémiramis se servit pour joindre les briques dont elle bâtit ces murs tant vantés de cette superbe ville ; qu'il y avait aussi en Syrie, près de Joppé, et en la partie de l'Arabie qui est proche de l'Afrique, des lacs fort larges qui jetaient de grandes pièces de bitume que les habitants d'alentour attiraient au bord. 11 n'est pas besoin de beaucoup de peine pour avoir celui qui se trouve dans l'eau de ces fontaines. Si on voulait travailler à le perfectionner, il pourrait servir à bien des usages.
Rien n'est plus surprenant que les eaux qui pétrifient que l'on voit près de l'abbaye de Saint-Alyre, dans un des faubourgs de Clermont. La saveur de ces eaux est aigrette, la couleur inégale, de même que la qualité. Elles paraissent tantôt tièdes, tantôt froides, quelquefois troubles, quelquefois claires, selon le changement de temps. La vertu qu'elles ont de pétrifier s'étend sur les matières molles, dures, unies et raboteuses, sur des branches d'arbres sèches et verdoyantes, sur des fruits, sur des fleurs, sur des herbes, et généralement sur toutes sortes de choses, avec cette merveille qu'en se pétrifiant elles conservent parfaitement leur première figure, représentant jusqu'aux parties les plus petites et Tes plus délicates dans les fruits et dans les fleurs.
Cette espèce de métamorphose n'est pas peu digne d'admi-
ration, puisque Georges Agricoîa de Misnie, qui a si bien écrit des minéraux et des minières, parle comme d'un prodige d'une fontaine à peu près semblable qu'il avait vue en Bohème. Pline fait aussi mention d'une fontaine que l'on voyait à Eurimène qui changeait en pierre les fleurs et les bouquets qu'on y jetait, et d'une rivière qui durcissait comme des pierres les briques et les tuiles, et enfin d'une autre rivière de l'ile de Scio qui pétrifiait jusqu'aux branches mômes des arbres qu'elle arrosait. Vitruve raconte aussi qu'en Cappadoce, proche du chemin qui était entre Mazaca et Tecana, il y avait un très grand lac dans lequel si on mettait tremper une canne ou quelque autre chose, on la trouvait, le lendemain, quand on la tirait, pétrifiée par la partie qui avait été dans l'eau, celle qui était dehors étant demeurée dans son naturel. On voyait, dit le même auteur, à Hiérapolis, en Phrygie, une grosse fontaine bouillante qui, dans les fossés qui étaient autour des jardins et des vignes, où elle coulait, engendrait une croûte de pierre de chaque coté du fossé, que l'on en tirait tous les ans et dont on se servait pour faire la séparation des terres.
Ce qui est singulier et qu'on ne voit peut-être dans aucun autre lieu de l'univers, est que l'eau de Saint-Alyre a formé insensiblement une muraille de plus de [240] toises de longueur, haute de [16] pieds et large de [12] en quelques endroits, à l'extrémité du côté du nord, elle est taillée en forme d'arche, sous laquelle passe le ruisseau de Tiretaine ; on lui a donné le nom de pont de pierre. Ce miracle de la nature a fait tant de bruit dans le monde que le roi Charles IX, la reine Catherine de Médicis, sa mère, et le roi de Navarre, depuis roi de France sous le nom d'Henri IV, ayant dessein de se rendre à Bayonne en 1564 (1), prirent le chemin d'Auvergne pour y voir cette merveille. Cette eau a donc la qualité de pétrifier tout ce qu'elle touche, pourvu qu'elle coule
(1) Le voyage de Charles IX en Auvergne eut lieu seulement en 1566 et au retour de Bayonne.
quelque temps par-dessus. Un religieux bénédictin, nommé le Père Guérin, avait un jardin rempli de diverses pétrifications. Toute sorte de fruits, de fleurs et tout ce qu'on pouvait imaginer se présentait aux yeux des curieux converti en pierre sans que la figure de la chose eût souffert aucun changement. On peut conjecturer que les parties de ce que Ton voit pétrifié ne sont nullement changées. Il ne s'y fait aucun dérangement, elles demeurent unies dans la même situation qu'elles ont naturellement. L'eau ne fait autre chose, en passant souvent par-dessus, que laisser diverses couches d'un bitume gluant sur les diverses surfaces de la matière, qui s'endurcit si bien avec le temps, qu'on ne peut le rompre qu'à coups de marteau, et alors on trouve dans son entier ce qu'on a voulu voir changer en pierre.
Depuis dix ou douze ans ces eaux sont en grande réputation dans Clermont, pour la guérison des maladies qui ont rendu si célèbres celles de Vichy.
On voit quelque chose qui n'est guère moins surprenant sur les frontières de l'Auvergne, du côté de Saugues, dans la haute Auvergne. Près d'un lieu nommé Plantât (1) coule un ruisseau dans lequel on trouve des huîtres que les paysans et les bergers ramassent en été pour en faire un mets assez délicieux. Ils ne vont à cette pêche que lorsque l'eau est fort basse. On découvre dans ces huîtres des perles de la grosseur d'un pois. Toutes donneraient quelque perle , si on ne les ouvrait point avant qu'elles fussent achevées de former. Si la coquille est ouverte avant que la perle ait commencé à se former, on trouve au milieu une figure ronde toute noire ; si elle a quelque commencement, cette couleur noire devient de la couleur de blanc d'œuf, et lorsqu'elle est dans sa perfection , elle prend la figure et la couleur des véritables perles. Un gentilhomme du voisinage, dans la longueur du temps, en avait ramassé un grand nombre dont il fit un collier qui fut
(1) Esplantas, village rlu canton de Saugues (Haute-Loire), faisait partie, autrefois, comme cette localité, du Gévaudan.
estimé cinquante pistoles à Montpellier. Dans un autre endroit de la haute Auvergne, auprès de Fournels, à une lieue de Chaudesaigues, on trouve, dans l'eau d'un petit ruisseau, des poissons très petits ressemblant à des moules, dans lesquels les bergers du pays rencontrent des perles très fines mais petites, dont ils font un amas dont l'argent qu'ils en ont les récompense de leur peine. Ce n'est point une chose rare dans ce canton. On en voit encore dans quelques ruisseaux du Gévaudan. Il y a cinq ou six ans qu'on en donna un assez bon nombre à M. Bochet, secrétaire des commandements de Son Altesse Royale M^"" le prince de Conti, lorsqu'il était en Auvergne pour prendre possession du duché de Mercœur au nom de ce prince. 11 se faisait un plaisir de les faire voir aux curieux de Paris (1).
Comme on rencontre beaucoup de montagnes en Auvergne, on ne doit point être surpris si on y trouve un si grand nombre de sources dont les eaux sont propres à guérir une infinité de maladies. Les eaux s'y offrent pour ainsi dire à chaque pas à ceux qui y viennent chercher le rétablissement de leur santé. Les environs de Clermont en fournissent seuls cinq sources. On les connaît sous les noms de fontaines de Jaude, du Champ des pauvres, de Beaurepaire, de Saint-Pierre et de Saint-Alyre. Les trois premières, qui ne sont pas fort éloignées les unes des autres, sont aussi fort peu différentes pour la qualité. L'eau de la petite source de Jaude est très limpide et de saveur un peu aigrette et vineuse, et laisse quelque impression de sécheresse à la langue. En vidant les bouteilles
(1) Ces coquilles appartiennent à l'espèce dite Margaritana Margaritifera (Dupuy), qui habite les eaux vives et froides des ruisseaux des pays de montagnes. Son nom significatif est dû aux perles de peu de valeur qu'elle renferme souvent. Legrand d'Aussy, dans son Voyage en Auvergne^ a donc tort de douter de cette production de perles. Dupuy, dans son Histoire naturelle des mollusques terrestres et d'eau douce, et Bouillet, dans son Catalogue des mollusques d' Auvergne , la signalent dans cette province. M. Payan-Dumoulin a consacré aux coquilles perlières des environs de Saugues et d'Esplantas une notice spéciale, dans le tome XXIII des Annales de la Société d'agriculture du Puy.
pour mettre cette eau à évaporer , il se trouve au fond quelques résidus de couleur feuille morte. Après l'évaporation , il reste une matière grisâtre qui contient du sel qui a du rapport au vrai nitre et qui, étant fondu au feu dans un creuset , prend la couleur rouge. L'eau du Champ des pauvres et celle de Beaurepaire sont en tout pareilles à celle de la petite source. Les sels de ces trois eaux , étant séparément fondus au feu dans les creusets , prennent une couleur rouge plus ou moins chargée, selon le degré du feu.
L'eau de Saint-Pierre, qui est près d'une porte de Clermont du même nom, est excellente pour les coliques (1). On en voit des effets surprenants. Dans quelque saison que ce soit de l'année, dès que l'on se sent attaqué de ce cruel mal, on en envoie quérir et on ne manque point de se trouver soulagé. Quand on la prend au commencement du printemps, elle est limpide, sa saveur est un peu aigrette et vineuse. Pendant l'évaporation de cette eau, il se fait à la surface des pellicules blanches qui se précipitent en petits flocons. L'on en tire du sel, semblable à une portion du sel de l'eau marine qui se cristallise au fond et dans l'humidité, et qui se mêle sans trouble avec les alcalis où sels fixes sulfurés des plantes dissoutes en commun.
A Vic-le-Comte, à quatre lieues de Clermont, on trouve plusieurs sources d'eaux minérales qui ont été autrefois en grande réputation. Elles sont sur le bord de la rivière d'Allier et dans le lit même de la rivière. On les appelle, sur les lieux, fontaines de Sainte-Marguerite et on les connaît ailleurs sous le nom des eaux de Vic-le-Gomte, à cause du voisinage de cette ville, quoiqu'elles en soient éloignées d'une demi-lieue et qu'elles soient au-dessous du village de Saint-Maurice. On leur donne le premier nom, parce qu'avant qu'on eût une
(1) La source Saint-Pierre, qui jaillissait dans le fossé même des fortitifications, a disparu sous les constructions du bâtiment du Poids-de- Ville. Ses eaux s'écoulent actuellement par les égouts.
— ir/j —
parfaite connaissance de ces eaux, les paysans y faisaient leurs prières à sainte Marguerite, à laquelle ils attribuaient la guërison de leurs maladies, ne croyant pas que les eaux seules pussent leur redonner la santé. Les sources sont au nombre de trois. La première est sur le bord d'Allier ; on lui donne le nom du Cornet, parce qu'elle coule par un petit tuyau de fer. La seconde est celle du Rocher, parce qu'elle sort entre deux rochers; elle se trouve souvent couverte par la rivière, de sorte qu'on ne peut y atteindre que sur la fm de l'été, lorsque l'eau a fort diminué par les grandes chaleurs. Cette source reçoit encore le nom d'eau des Graviers. La troisième est au milieu de la rivière, de sorte que l'on a été longtemps sans en avoir aucune connaissance. La rivière ayant changé de lit en 1664, on vit cette fontaine dans une petite île qui s'y forma au milieu de l'été. L'Allier ayant repris son cours ordinaire, elle disparut. L'eau de la première source est imprégnée de plusieurs matières telles que sont le bitume, le vitriol, le fer et le nitre. On y discerne le bitume à l'odeur qui approche de celle du soufre, au goût et à quelques petits nuages gras de couleur changeante, qui nagent au-dessus de l'eau, lorsqu'elle n'est point agitée. La substance du vitriol se remarque au goût piquant et aigrelet que l'on observe encore dans la nature du terrain d'alentour, d'où l'on tire du minéral en le séparant et en le purifiant de la manière que l'on purifie le salpêtre. La substance du fer se fait distinguer au goût et à la couleur orangée de la boue qui se forme de cette eau, semblable à la rouille du fer. Quant à la substance du nitre, on le remarque à la force qu'a l'eau de percer le ciment et la pierre, au limon qui reste après son ébullition, à la couleur semblable au nitre et au goût piquant et salé, tels qu'on le trouve dans les eaux nitreuses, lesquelles diffèrent peu des salées, étant seulement plus violentes, plus détersives et moins astringentes ; en quoi les eaux de Vic-le-Comte ont grand rapport avec celles de Spa, dans le pays de Liège. M. du Clos dit que l'eau de Vic-le-Comte, de la fontaine du Cornet, prise au printemps , est très limpide et de saveur aigrelette vi-
neuse (1). Elle ne laisse point de sécheresse à la langue, parce que, ajoute-t-il, l'acidité de cette eau et des autres semblables qui prennent avec la noix de galle, l'écorce de grenade, les myrobolants, etc. , comme font celles où il y a du vitriol, semble provenir de la participation de quelques vapeurs vitrioliques. L'on a voulu voir si, par la distillation. Ton en pourrait séparer quelque esprit de cette qualité, différant du reste de l'eau. L'on a donc mis de cette eau de Vic-le-Comte à distiller dans l'alambic de verre, à chaleur très lente, observant soigneusement s'il s'élèverait quelque vapeur acre, semblable à celle qui prend au nez de ceux qui boivent de ces eaux aigrettes et vineuses à la sortie de leurs sources. Mais ce qui s'est élevé et qui a distillé dès le commencement n'avait ni odeur ni saveur, et ce qui en restait dans l'alambic, au lieu d'acidité, avait seulement un peu de salure qui s'augmentait sur la fin de la distillation. Par ces expériences, réitérées sur d'autres eaux aigrettes, l'on peut juger que l'acidité de ces eaux provient de quelque subtile vapeur minérale qui ne se condense point, et qui change promptement son acidité en salure. L'on a aussi fait évaporer de cette eau en des vaisseaux ouverts, et l'on a observé que, pendant l'évaporation, il se faisait à la surface des pellicules très petites qui, tombant au fond, se mettaient en petits grumeaux pierreux. L'évaporation étant achevée, il en reste un ^^i^^ résidence (2) blanche, de laquelle on a tiré presque les deux tiers de sel qui était semblable au vrai nitre. Ce sel ayant été fondu au feu, dans un creuset d'Allemagne, ne s'est point gonflé et est devenu seulement grisâtre. La terre de cette résidence qui était blanche, ayant été embrasée au feu, est devenue rougeâtre. Elle se dissolvait en partie dans le vinaigre distillé.
La seconde source, qui est celle du Gravier. L'eau en est plus chaude que de celle de la première et moins pesante sur l'estomac. Elle est souveraine pour les coliques et d'autres maladies.
(1) Du Clos, Observations sur les eaux minérales de plusieurs provinces de France, etc. (Paris, de l'Imprimerie Royale, 1765.)
(2) De résidu.
La troisième source, qui a disparu et qu'on ne connaissait pas avant Tannée 1664. L'eau en était merveilleuse pour les rhumatismes et pour toutes les maladies de ce genre. On y venait prendre les bains ; on n'en peut pas douter, puisqu'on y trouva un bassin et les restes d'un panthéon, qui étaient sans aucun doute des ouvrages des Romains. Les eaux de Vic-le-Comte ont été autrefois en grande réputation. On y avait autrefois élevé de grandes allées en terrasse, bordées d'arbres qui régnaient le long de la rivière, pour la commodité des buveurs d'eau. C'est peut-être le lieu dont il est fait mention dans les tables de Peutinger, lorsqu'il parle du chemin de Lyon à Clermont ; comptant depuis ces eaux chaudes huit mille pas de distance, ce qui convient mieux à cet endroit qu'à la ville de Chaudesaigues, située dans la haute Auvergne, sur la route de Toulouse, et nullement sur celle de Lyon. L'éloignement de plus de Chaudesaigues à Clermont est d'au moins soixante mille pas. C'est pourtant le sentiment du célèbre père Sirmond, duquel on peut s'éloigner dans cette occasion (1).
De l'autre côté de la rivière, au-dessous d'un village nommé Couren (2), est une source d'eaux minérales connues sous le nom des eaux des Martres-de-Veyre. On a cru qu'elle avait une espèce de flux et de reflux. Mais ce n'est rien moins que cela. Ce qui est vrai, c'est que, sortant par secousses, elle fait un bruit qui lui a fait donner le nom de fontaine du Tambour.
L'eau de cette fontaine étant prise au rocher des bains, dit M. du Clos, en la saison du printemps, est très limpide, de saveur aigrette et vineuse. Elle laisse sur la langue quelque impression de sécheresse. Il se trouve, dans les bouteilles qui la renferment, quelque peu de résidence roussâtre. Il se forme, en l'évaporation, des pellicules blanchâtres très minces
(1) Jacq. Sirmond, C. S. Apoll. Sld. Opera^ Notœ ad Sidonium, lib. V, ep. XIV.
(2) Corent.
surnageantes, qui, en se précipitant, s'attachent autour des vaisseaux. La résidence de toute l'eau évaporée à sec est blanche, de saveur saline, et sa quantité fait jj^ du poids de l'eau ; il s'en tire presque la moitié de sel nitreux. Ce sel ayant été fondu au feu dans un creuset, devient de couleur bleuâtre. La terre, mise au feu et fortement embrasée, change fort peu de couleur; mais elle devient grumeleuse et contracte de la salure. Devant et après l'ignition, elle se dissout presque toute dans le vinaigre distillé et avec effervescence, comme fait la matière terrestre blanche et insipide qui résulte du mélange du vrai nitre ou de quelque alcali avec cette portion de sel commun qui ne se condense point au froid et dans l'humide.
Dans un lieu appelé Chanonat, à deux lieues de Clermont, au-dessous de Gergovia, on trouve des eaux minérales. C'est une eau froide qui, étant prise au printemps, selon M. du Clos, est très limpide et un peu aigrette. Elle laisse, après son évaporation, peu de résidence blanchâtre qui s'amasse par petits flocons. Il n'y en a qu'environ y^ô sans mélange d'aucun sel manifeste. Cette terre se dissout presque toute avec effervescence dans l'esprit distillé du vinaigre et devient rougeâtre au feu.
On voit deux sources d'eaux minérales entre Beauregard et Joze, au-dessous du bois du prieuré de Médagues, l'une appelée le petit Bouillon et l'autre le grand Bouillon (1). L'eau du petit Bouillon est très limpide, dit M. du Clos, et de saveur aigrette. Elle laisse sur la langue une impression de sécheresse. Pendant qu'elle évapore, il se forme à la surface de petites pellicules qui se précipitent par petits flocons et s'attachent aux côtés des vaisseaux. La résidence sèche de cette eau évaporée revient à yfg de son poids, dont on peut extraire
(1) M. Gaumet, médecin à Clermonf,, en avait fait l'analyse du temps de Massillon. L'évoque de Clermout avait eu recours à ces eaux contre des maux d'estomac auxquels il était sujet, et en avait reçu du soulagement. (Arch. dép. du Puy-de-Dàme, G. 143L)
plus de la moitié de sel roiissatre qui senl fort la lessive et qui est reconnu nitreux. Il devient bleuâtre après avoir été fondu au feu. La terre, séparée de ce sel, se dissout en partie avec effervescence dans le vinaigre distillé et ne change point de couleur au feu.
L'eau du grand Bouillon a une saveur vineuse plus forte que celle du petit Bouillon, mais ses résidences sont pareilles et son sel nitreux comme l'autre. L'eau du gros Bouillon est si abondante que l'eau qui en sort formerait un assez gros ruisseau.
Saint-Myon, au-dessous de la petite ville d'Artonne, est un lieu célèbre par deux fontaines minérales qui sont fort près l'une de l'autre (1). M. du Clos assure que l'eau de ce lieu, prise au printemps, est limpide, aigrette et vineuse. Pendant son évaporation, il se forme quelques pellicules blanches qui surnagent, puis se précipitent peu à peu et s'attachent aux côtés des vaisseaux avec quelques petits flocons qui se font au milieu de l'eau. L'évaporation étant achevée, il reste une matière blanche, grumeleuse, de saveur très lissiviale, dont le poids est gyô-de celui de l'eau. On en peut séparer presque les deux tiers de sel qui est nitreux comme celui de Fougues. Ce sel ayant été fondu dans son creuset devient seulement grisâtre. La terre de cette résidence se dissout avec effervescence dans le vinaigre distillé. Ayant été embrasée au feu, elle devient un peu rougeâtre. Elle ne prit point couleur à Paris avec la noix de galle, selon M. du Clos ; mais, selon M. Spon, sur les lieux elle devint d'une couleur de rose fanée. Elle rend la teinture de tournesol de couleur rouge et pourprée. La dissolution du vitriol blanc la rend un peu jaunâtre. Ce sont des eaux froides qui ont peu d'égales pour rafraîchir et pour désopiler.
(1) Ces eaux appartenaient, en 1772, à M. le marquis de Capony, seigneur de Vaux et Limacrne, et elles étaient sous la surveillance de M. Dufour, médecin et trésorier de France à Riom. On en transportait jusqu'à Moulins. (Arch. dép. du Puy-de-Dôme, C. 143L)
On trouve, à Châtelguyon, près de Riom (1), une eau minérale qui, à ce que prétend M. du Clos, est limpide étant prise au commencement du printemps. Elle fait dans les bouteilles quelques résidences blanchâtres. Sa saveur est faiblement aigrette et un peu vineuse. Il se fait à sa surface, pendant révaporation , des pellicules blanches fort épaisses qui la couvrent toute, puis elles se précipitent au fond des vaisseaux en grosses écailles. La résidence de cette eau évaporée à sec est ^Yô ^ont la moitié est sel et Tautre terre. Ce sel est fort acre et peut être comparé à cette portion du sel marin qui ne se condense point au froid et dans l'humidité, ce qui a été reconnu par son mélange avec la liqueur du sel de tartre résous et qu'il faisait coaguler. Ce sel, ayant été fondu au feu dans un creuset, fume et pousse une odeur d'esprit de sel commun. La terre de cette résidence se dissout en partie dans le vinaigre distillé. Elle contracte au feu quelque salure et y change sa blancheur en couleur jaunâtre.
On voit, à Pontgibaud, petite ville au delà du Puy de Dôme, à quatre lieues de Clermont, une fontaine d'eau minérale qui, étant prise au printemps, dit M. du Clos, est limpide, aigrette et vineuse. En la faisant évaporer, il n'y paraît aucune concrétion jusqu'à la fin qu'il reste une résidence blanche dont le poids est ^ de celui de l'eau. L'on y trouve un peu plus de la moitié de sel nitreux semblable à celui de Saint-Myon. La terre de cette résidence se dissout en partie dans le vinaigre avec effervescence. Elle devient un peu brune au feu sans y recevoir d'autre altération manifeste.
Le Vernet, qui est un lieu proche de Saint-Nectaire, qui a donné le nom à l'illustre maison qui a produit de si grands hommes, conserve aussi une fontaine d'eau minérale qui, étant prise au printemps, comme l'assure M. du Clos, est très limpide, de saveur aigrette et vineuse. Lorsqu'on a fait l'évaporation, toute sa surface s'est couverte d'une pellicule
(1) Ces eaux appartenaient, en 1772, au marquis de Chazeron. (Arch. dép. du Puy-de-Dôme, C. 143L)
grasse. La résidence de cette eau totalement évaporée est en très petite quantité. C'est un peu de terre feuillée et insipide. Elle se dissout en partie dans le vinaigre distillé. Ayant été embrasée au feu, sa couleur s'obscurcit.
Au comtnencement du beau vallon de Meilliaud et d'Issoire, est situé Saint-Floret, où Ton trouve de l'eau minérale qui, étant prise, dit M. du Clos, en la saison du printemps, est limpide et aigrette. En l'évaporation de cette eau, il s'y fait amas de quelques flocons roussâtres qui, en s'attachant aux côtés des vaisseaux, formaient des écailles assez grosses. Après l'évaporation. la résidence se trouve roussâtre, feuillée et saline. Il y en a 3!^ qui se rapporte au vrai nitre. Ce sel ayant été fondu au feu dans un creuset d'Allemagne, devient roux, et la terre de cette résidence dessalée se dissout quasi toute dans le vinaigre distillé avec grande effervescence, et contracte au feu quelque salure et une couleur jaunâtre (1).
A sept lieues de Clermont, au commencement des montagnes, du côté du sud-ouest, est placée la petite ville de Besse, oi^i il y a une fontaine d'eau minérale qui, étant prise, selon M. du Clos, au commencement du printemps, est limpide et de saveur vineuse très forte (2). En la faisant doucement évaporer, on observe qu'il se fait en sa surface de très petites pellicules grisâtres, et que quelque poussière roussâtre s'attache aux parois des vaisseaux. L'évaporation étant achevée, il reste au fond une terre blanchâtre, feuillée, presque insipide qui revient à g{r- du poids de l'eau. L'on n'en peut séparer que très peu de sel semblable à celui de Châtelguyon. Cette terre dessalée étant fortement embrasée au feu, elle se dissout en partie dans le vinaigre distillé. Quant à la saveur vineuse de cette eau, quoiqu'elle soit très forte, elle ne laisse pas de se perdre promptement à la chaleur du feu,
(1) Cette source est connue sous le nom de source de la tour de Rambaud, d'une ruine féodale voisine.
(2) Elle jaillit au voisinage de la Villetour et est connue sous le nom de ce hameau, très voisin de la ville de Besse.
comaie les autres eaux minérales aigrettes et moins vineuses. On en a fait distiller , et ce qui passe au commencement est insipide, comme ce qui passe au milieu et à la fm de la distillation.
Il y a des eaux minérales à Vie en Garladois. dans la haute Auvergne, qui ont toujours été en grande réputation (1). Leur source a fait donner le nom de Vie à cette ville ; car vie, en langage celtique, signifie fontaine. Ce qui fait que plusieurs lieux qui ont de semblables eaux, dont la vertu est salutaire pour les maladies, ont eu le même nom. L'eau de Vie, comme l'assure M. du Clos, prise au printemps, se trouve très limpide et de saveur aigrette. Il se forme des pellicules blanches très minces à la surface de cette eau en la faisant évaporer. Et sur la fm de l'évaporation, il se fait une résidence blanche, mais lagineuse [mucilagineuse], de saveur saline, laquelle étant sèche n'est que gf^ du poids de l'eau. En cette résidence, il y a la moitié de sel qui est de qualité nitreuse. Etant fondu au feu, il ne change point de couleur. La terre de cette résidence se dissout en partie dans le vinaigre distillé. Etant fortement embrasée au feu, elle devient grisâtre et un peu salée.
Il y a encore les eaux de Bar, à sept lieues de Clermont, du côté d'Ardes (2).
Dans l'élection de Mauriac, on trouve les eaux de Jalevrac, près de la paroisse du même nom ; d'Ailly, près de la rivière d'Auge : il y en a deux fontaines, un peu différentes, à deux pas l'une de l'autre. On trouve encore celles du Cher, qui est un village dans la paroisse de Drignac (3) ; de Saint-Martin-
(1) L'enquête de 1772, déjà citée, nous apprend que ces eaux naissaient dans un domaine appartenant à M. de La Carrière, seigneur de Comblât, qui en retirait un revenu de 600 à 1,000 livres. Ces eaux s'expédiaient, dit-on, au xvn« siècle, jusque dans les Pyrénées. (Arch. dép. du Puy-de- Dôme, C. 1431). — Cf. Recherche analytique de la nature et de la propriété des eaux minérales de Vie dans la haute Auvergne , par J.-B. Esquirou. Auriliac, L. Viallanes, 1718; in-12.
(2) Dans la paroisse de Boudes, canton de Saint-Germain-Lembron.
(3) Aujourd'hui de la commune de Drugeac.
Valmeroux, proche du lieu du môme nom ; de La Bastide, qui est un village de la paroisse de Fontanges, près de la ville de Salers; de Biel (1), village de la paroisse dTdes, et de Saint- Vincent, qui est une autre paroisse.
Dans rëlection de Saint-Flour, il y a un grand nombre de fontaines d'eaux minérales qui ne sont pas fort recherchées. On en trouve à Corent, à demi-lieue de Saint-Flour, dans la terre de M. le comte de Montgon. La source est abondante, mais fort négligée. Elle tient du vitriol, du soufre et du nitre. Celle de Magnac a le goût de vitriol et de fer ; celle qui est dans la paroisse de Paulienc (2) est imprégnée de vitriol, et celle de Baboulet, dans la paroisse de Sainte-Marie, a beaucoup de soufre et de vitriol.
Les eaux les plus célèbres de Télection sont celles de Cliaudesaigues, qui est une ville à quatre lieues de Saint-Flour, sur le grand chemin de Rodez. Elle se trouve au milieu d'un vallon fort profond, qui est ouvert du côté du couchant et fermé par des collines fort élevées vers le nord et vers le sud. Une source d'eau chaude lui a donné le nom qu'elle porte. Elle est bouillante, et sa chaleur surpasse celle de l'eau qu'on fait bouillir sur le feu. Elle est si abondante à sa source, qu'elle égale, en sortant, la grosseur du corps d'un homme. Il y en a encore qui, se cachant sous terre, coulent, par des canaux souterrains qu'on ne voit point, dans plusieurs maisons particulières. Lorsqu'on veut manger une bonne soupe, on emploie cette eau, surtout avec les choux qui en ont beaucoup meilleur goût. Dans toutes les maisons, on ne se sert point d'autre eau pour écurer la vaisselle, sans qu'il soit besoin de la faire chauffer. Il n'y a point de poêle qui communique tant de chaleur à une chambre qu'elle en communique à celles des maisons sous lesquelles elle passe. Cette eau, comme le veut M. du Clos, prise au printemps, est limpide et
(1) Beil, commune de Madic. — La source d'Ydes, dite source Déribier, n'a été découverte qu'en 1818.
(2) Paulhenc, connue sous le nom de source Foutanes.
insipide. Il la trouva de mauvaise odeur, s'étant corrompue dans les bouteilles. En la faisant évaporer à petit feu, il se fit une résidence mucilagineuse , semblable au frai de grenouille et de saveur un peu saline , qui s'épaissit comme de la gelée de corne de cerf. Toute cette résidence sèche revenait seulement à j—^ du poids de Teau. Elle contenait un peu plus de la moitié du sel. Le sel de cette résidence se trouve être nitreux ; car il précipita en couleur d'écorces d'oranges mûres le mercure sublimé dissous en eau commune, comme fait le vrai nitre, et comme font les sels de lessive. 11 changea en couleur verte celle de sirop violât, et rétablit la couleur bleue du tournesol , changée et fortement rougie par Teau alumineuse. Ce sel, ayant été fondu au feu dans un creuset d'Allemagne , se gonfla comme du borax et devint roux. La terre de cette eau ne reçut point de changement au feu , quoiqu'elle y eiàt été fortement embrasée dans un creuset. Elle se dissout en partie dans le vinaigre distillé.
On voyait autrefois dans Ghaudesaigues des bains publics qu'on a été obligé de combler, n'y ayant point d'année qui ne fut funeste à quelque enfant qui s'y noyait. On en trouve de fort anciens chez trois apothicaires. On y met l'eau trois ou quatre heures avant que d'y entrer ; on se sert de l'eau de fontaine pour lui donner un degré de chaleur que l'on puisse souffrir. Le soufre, le bitume, le nitre sont les minéraux qui dominent le plus dans ces eaux. Elles étaient célèbres dès le cinquième siècle. Sidoine Apollinaire n'a point oublié la vertu qu'elles avaient de guérir ceux qui étaient attaqués des maladies du foie et qui tombaient en phtisie. Voici comme il en parle, dans la lettre quatorzième du cinquième livre, à Aper : Calentes nunc te Baiœ, et scabris cavernalim ructata pumkibtis aqua sulphuris, atque jecorosis et phtisiscentibiis languidis medicabilis piscina delectat (1). Philander, natif de Chàtillon-sur-
(1) Il est infiniment probable qu'il s'agit ici des eaux du Mont-Dore, et non de celles de Ghaudesaigues.
Seine, en a fait une excellente description dans ses commentaires sur Vitruve (1).
L'endroit le plus célèbre, non seulement de l'Auvergne, mais de toute la France et peut-être de toute l'Europe, pour les eaux minérales, mais surtout pour les bains, est le village des Bains, ainsi appelé parce qu'il y a des bains qui sont souverains pour les paralysies, les gouttes, les sciatiques, les rhumatismes , les engourdissements , les retirements des nerfs et pour bien d'autres maux de ce genre. Le village est situé dans un des vallons que forment les montagnes du Mont- Dore, à l'extrémité duquel est la source de la Dordogne. Cette situation leur a fait donner le nom de Bains du Mont-Dore. Ils ont été fameux dans tous les temps, puisque les Romains les ont connus. On y trouve des restes de quelques ouvrages de ces maîtres du monde. La tradition a conservé parmi le peuple la mémoire d'un Panthéon. Il en est fait mention dans beaucoup de terriers qui ont plus de quatre cents ans d'antiquité. On le trouve dans le terrier du sieur de Baings, qui est de l'an 1420 : Pro quodam tenemento vocato del Pantheo, quod quondam fuit Hugonis Bigerii, quod tenementiim del Pantheo situm est in dicta villa de Baing et in pertinentiis ejiisdem villœ, etc. Il en est parlé dans un terrier de 1463, et dans plusieurs autres qu'il serait trop long de décrire (2). On remarque, en effet, quelques restes de colonnes et quelques pierres ciselées à l'antique, que les curieux considèrent avec beaucoup d'attention. Ces Panthéons que l'on voit dans les lieux oii l'on venait chercher la santé, par le moyen des eaux, prouvent que les anciens avaient une grande dévotion pour leurs dieux, dans le temps qu'ils prenaient des remèdes. Ils honoraient
(1) Amsterdam, Louis Eizévir, 1649, page 97, note n.
(2) Les reconnaissances où se trouvent les mentions du terroir du Panthéon ont été transcrites par Chaduc. Le manuscrit fait partie aujourd'hui de la collection F. Boyer. Elles n'établissent pas qu'il ait existé au Mont- Dore un temple nommé Panthéon, bien que cela ne soit pas impossible. Peut-être le terroir a-t-il simplement pris son nom d'une inscription qu'on dit avoir été trouvée au Mont-Dore, et sur laquelle se trouvent ces mots : Divo panteo.
particulièrement Minerve, dans les endroits oh il y avait des eaux propres à leur procurer la guérison de leurs maladies. Nous l'apprenons de Solin qui, en parlant de la grande Bretagne, dit qu'il y a des eaux chaudes auxquelles préside iMinerve : In quo spatio magna et multa flumina sunt, fontesque calidi opi paro exsculpsi apparatu ad iisns morlalium quitus fontibus prœsul est Minervœ numen (1). Ces fontaines étaient sacrées chez les anciens païens. Sénèque nous l'assure dans son épître quarante-et-unième : Cokintur aqiiarum calentiurn fontes (2). Dans ce village on voit un bassin antique, et on y trouve plusieurs médailles qui sont des preuves incontestables que ce lieu a été connu dans les siècles les plus reculés. Il y a trois bains. Le plus élevé, qui est sur une hauteur, est le bain de César, dont l'eau est si chaude, qu'on la souffre avec peine. Elle s'élève à gros bouillons du milieu d'une espèce de tonneau renversé, qui ne peut contenir qu'une seule personne. Il est d'une seule pierre qui a deux pieds de profondeur et trois pieds et quatre pouces de diamètre. Ce bain est dans une grotte faite en partie du rocher et en partie d'un arc de pierre de taille qui soutient la terre et l'empêche de tomber. L'eau de cette source est fort chaude et alors (sic) un petit goût de sel et une petite odeur de soufre. Quand elle est refroidie, elle est insipide, mais elle est fort claire. Le second bain est au-dessous, fort près du premier. L'eau est dans deux bassins qui ont chacun deux pieds de profondeur, six de longueur et quatre de largeur. L'un est pour les hommes et l'autre pour les personnes du sexe. Ils sont séparés par une seule pierre qui est de la même élévation que les bords. On y a ajouté depuis quelques années une séparation faite avec des planches de bois, pour empêcher que les deux sexes se voient quand ils sont dans le bain. L'eau est onctueuse et balsamique. Lorsque l'on s'y plonge on sent une chaleur douce qui fait plaisir.
(1) C. Juin Sollni polyhistor. (Poitiers, E. Marnef, 1590, p. 72.)
(2) Epist. XL.
Le troisième bain est celui que Ton appelle le bain des chevaux, qui est très négligé (1). Il semble que c'est celui dont les anciens faisaient le plus de cas. On peut le conjecturer par les restes remarquables des bâtiments qui en sont proches. Dos eaux de ces sources, dit M. du Clos, on en tire un sel nitreux. La noix de galle en rend l'eau de couleur rose un peu foncée , et elle fait changer la teinture du tournesol en rouge violet ; ce qui marque qu'il y a peu d'acide dans ces eaux, car, s'il y en avait beaucoup, la noix de galle y aurait pris une couleur plus foncée, et le rouge de la teinture du tournesol serait plus clair et moins éloigné de la véritable couleur du suc du tournesol. Le suc de la terre la rend laiteuse , mais il ne lui donne ni odeur ni saveur désagréable ; ce qui fait croire que son soufre est très pur, au cas qu'il y en ait.
Non loin du premier bain on trouve trois petites fontaines, dont la première s'appelle la fontaine de Sainte-Marguerite. Son eau est sans odeur, limpide , et ne fait point changer la noix de galle ; mais elle change la teinture du tournesol en beau rouge fort clair, et le sel de tartre ne lui donne ni odeur ni saveur désagréable. Les deux autres sont éloignées de celle-ci de quinze ou vingt pas , et leur eau est fort peu différente.
Dans le treizième et le quatorzième siècle , on y connaissait quatre bains : ceux de la Grotte, de Saint-Jean, de la Madeleine et de Saint-Pardoux. Il en est fait mention plusieurs fois dans les terriers de ce temps-là, dont nous rapporterons quelques endroits dans les notes.
Je ne doute point qu'on ne se rendît en foule dans ce lieu, dont les bains sont préférables à tous ceux du royaume, si on y était logé commodément ; mais le peu de commodité qu'on y trouve en éloigne avec raison les étrangers. Un lieu où les
(1) Legrand d'Aussy critique beaucoup, dans son Voyage en Auvergne, un intendant de la province qui imagina de faire alimenter, par la décharge des autres bains, une piscine pour les chevaux, et, pour l'établir, acheva la destruction des thermes antiques.
sujets du roi trouveraient sûrement du soulagement dans leurs maux serait bien digne de Tattention des ministres.
Parmi tant de sources d'eaux salutaires que l'on trouve en Auvergne, il en est une bien contraire dont l'eau cause la mort. Elle est entre Montpensier et Aigueperse. On la trouve dans une espèce de puits qu'on a comblé d'un tas de pierres au travers desquelles elle se perd sous terre. On trouvait souvent, autour, des oiseaux morts ou pour en avoir bu, ou pour s'être arrêtés au-dessus trop longtemps (1). Cette malignité est produite par la terre du voisinage qui est imbibée de nitre, d'arsenic et de sels caustiques très propres à ôter la vie. Elle est pourtant sans saveur, du moins sensible. Elle a encore cela de surprenant qu'elle bout et fait du bruit comme l'eau qu'on jette sur la chaux, et cependant elle est froide au toucher , quoique ces bouillons soient grands et impétueux. Vitruve assure qu'on en trouvait, de son temps, dont l'usage était pernicieux et mortel, à cause du suc venimeux de la terre sous laquelle elles coulaient : telles qu'étaient les eaux d'une fontaine de Terracine, qui était appelée Neptunienne (2), de laquelle ceux qui en buvaient par mégarde mouraient incontinent ; ce qui fut cause qu'on la combla, comme on a fait de celle de Montpensier. Telle était aussi l'eau proche de Cidero en Thrace, de laquelle on ne pouvait non seulement boire, mais même se laver sans mourir. Il y avait encore, en Thessalie, une fontaine qui était à l'ombre d'un arbre dont les fleurs étaient de couleur de pourpre , de l'eau de laquelle ni les troupeaux ne voulaient point boire, ni aucun genre d'animaux n'osaient approcher. Tout de même en Macédoine, près
(1) Elle est encore connue sous le nom de Fontaine empoisonnée. En réalité, ce n'est qu'un dégagement de gaz acide carbonique qui se fait dans une dépression du sol, où il ne s'amasse quelque peu d'eau qu'à la suite des pluies. Les oiseaux qui y venaient boire, les insectes, etc., étaient asphyxiés par le gaz qui s'accumulait dans le creui. Actuellement on l'a recouverte d'une petite construction. Voyez, à son sujet, un article de Darcet, dans le Recueil industriel^ manufacturiei\ etc., de Moléon.
(2) Op. cit., p. 162.
du tombeau d'Euripide , deux ruisseaux se joignaient après l'avoir côtoyé à droite et à gauciie, l'un desquels avait une si bonne eau, que les passants s'y arrêtaient pour se repaître; mais l'eau qui coulait de l'autre côté avait la réputation d'être si pernicieuse, que personne n'en approchait. En la partie de l'Arcadie nommée Nonacris, il distillait une eau très froide, que les Grecs appelaient eau de tristesse, qui ne pouvait être reçue dans aucun vaisseau d'argent, ni de cuivre, ni de fer qu'elle ne [le] rompît, et il n'y avait que la seule corne du pied d'un mulet où on put la garder. On dit , ajoute Vitruve , qu'Antipater fit porter de cette eau par son fils Jolas dans la province oii était Alexandre, et qu'elle fut le poison qui fit mourir ce roi. Il y avait encore une autre eau, dans les Alpes, au royaume de Gotties, qui faisait tomber subitement ceux qui en buvaient.
Antiquité
Les Auvergnats se disent descendus de Pluton, comme le reste des Gaulois. Mais ils prétendent, de plus, que leur pays était véritablement sous sa domination et qu'il y faisait son séjour. L'Auvergne s'appellait Arvernus; le nom à'Arvernia ne paraît dans aucun auteur ni dans aucun titre avant le neuvième ou le dixième siècle. On trouve son ancien nom dans Sidonius Apollinaris, dans Grégoire de Tours, dans Venance Fortunat et dans la Chronique de Tours. Toute l'antiquité convient que la patrie du père Dis (1) ou de Pluton, s'appellait Avernus, ainsi on ne doit point la chercher ailleurs que dans l'Auvergne, puisque ce ne peut être que le même pays que l'on nomme Arvernus et Avernus. La lettre R, qui manque au dernier nom, ne met point une différence essentielle entre ces deux mots. Qui est-ce qui ne sait que les Romains retranchaient souvent l'R aux mots des langues étrangères? Ne rendaient-ils point les mots grecs d'artron, apTpov, et de lectron, Xg^Tpcf, par ceux-ci, artxLS et lectusl C'est ce qui fait que les auteurs emploient indifféremment Arvernus et Avernus pour exprimer l'Auvergne, Arverni et Averni, pour désigner les peuples et la capitale d'Auvergne. On ne trouverait peut-être là-dessus aucune contradition, si les scholiastes n'avaient pas corrigé divers passages des anciens auteurs, par l'addition de cette lettre , parce qu'ils trouvaient dans César, dans Tite-Live, dans Florus, dans Pline, dans Sidonius
(1) Dispater.
Apollinaris et dans Grégoire de Tours, qu'elle entrait plus souvent dans les noms d'Arvernes et d'Arverni, qui sont en effet les véritables. Ce qui n'a pas empêché que la manière de les écrire sans R ne soit venue jusqu'à nous et que Ptolémée, Plutarque, Ammien-Marcellin, Eginhard, l'auteur anonyme des comtes d'Anjou, celui des gestes de la maison d'Amboise et plusieurs autres, ne nous aient laissé le nom d'Avernus, pour dire l'Auvergne.
Il semble que les Auvergnats ne devraient point avouer une telle origine, puisque les poètes ont pris le nom d'Avernus pour l'enfer, et que les Gaulois, dans cette vue, ont compté l'espace du temps par nuits et non point par jours, pour conserver une descente qui n'a rien de brillant, étant au contraire enveloppée de ténèbres. Cette manière de compter reste encore aujourd'hui en Auvergne, où l'on dit aneu et anuy pour aujourd'hui. Tous ces discours ne pourraient déplaire qu'à ceux qui ne savent pas que la fable de Dis ne signifie autre chose sinon que Pluton eut pour son partage les régions inférieures et occidentales du monde , ce que veut dire le mot grec Acpfoç, en langage punique, et que cette partie de son royaume, nommée les Champs Elyséens, qui était un lieu enchanté, convient parfaitement à la Limagne d'Auvergne dont la beauté et les charmes font oublier, comme le fleuve Lethé, aux étrangers, leur patrie et le reste de l'univers. C'est ainsi que s'exprime, sur cette partie de l'Auvergne, Sidonius Apollinaris à son ami Aper : Qiiod denique hvjiismodi est, ut semel visum advenis, multis patriœ oblivionem sœpè persuadeat (1). Pour ce qui est de la coutume de compter par nuits et non point par jours, qui ne sait qu'elle est la plus ancienne et la plus vénérable? Car, outre que les Numides, les Germains et les Gaulois n'en suivaient point d'autre, ils imitaient en cela les premiers hommes du monde et le fameux législateur Moïse.
Tout ce que nous venons de dire jusqu'ici ne veut dire
(1) Lib. IV, ep. 21.
autre chose, si ce n'est qu'il restait dans l'esprit des Auvergnats quelque idée de Japhet, l'aîné des enfants de Noé, qui avait envoyé quelques colonies dans les Gaules, dont ils tiraient leur origine. Car ce fut lui qui fut chargé de peupler la partie occidentale du monde, par où on voit le rapport qu'il y a entre Pluton, frère de Jupiter et de Neptune, et Japhet, frère de Sem et de Cham, tous trois fils de Noé, comme les trois premiers étaient fils de Saturne, dans lequel il n'est pas difficile de reconnaître le fameux patriarche Noé. On ne peut pas douter que les Auvergnats, comme le reste des Gaulois, ne descendent de Japhet et qu'il ne soit le père Dis dont parle César (1).
Il n'est pas de même certain s'ils ont la même origine que les Romains, et si quelque prince troyen, dont ils ont fait gloire de venir, se rendit dans leur pays. Tout le monde sait que Lucain leur reproche cet air de vanité qu'ils se donnaient, prétendant par là s'égaler en quelque manière à ce premier peuple du monde :
Arvernique ausi Latios se fîngere fratres, Sanguine ab Iliaco populi (2).
Il résulte pourtant, de là, qu'il s'était conservé parmi eux quelque tradition qui leur donnait lieu de se glorifier d'être du même sang que les Romains, puisqu'ils les appelaient leurs frères. Car on doit fort peu se mettre en peine de fair triomphant dont le poète semble les insulter à ce sujet. On sait que la fierté romaine leur inspirait du mépris pour tout le reste de l'univers. Leur royaume, sous leurs premiers rois, était bien au-dessous de celui des Auvergnats. Luérie et Bituitus, les rois d'Auvergne que nous connaissons, ont bien fait autre figure dans le monde que Romulus, Numa et leurs successeurs. Ceux-ci avaient pour capitale une petite bour-
(1) BocHART, Geog. sacrœ pars prior. Phaleg, Uv. I, ch. 34.
(2) Lucain, Pharsale, liv. I, v. 425.
gade remplie, sous Romulus, de bergers ou de bandits. Il faisait ses exploits tant vantés, contre les Cemniens, les Ansemates et les Sabins, à la tête d'une armée composée de trois ou quatre cents hommes au plus , qui mirent en déroute une autre armée de cinq ou six cents hommes aussi. Nos rois avaient pour capitale une ville qui devait correspondre à la grandeur de leur Etat, qui avait pour bornes le Rhin, les Alpes, la mer Méditerranée et l'Océan. S'ils marchaient contre leurs ennemis, on voyait à leur suite deux ou trois cent mille hommes. Il ne manque à de tels rois qu'un historien tel que Tite-Live pour en donner une si belle idée, que Lucain, quand il eût été Romain, se serait trouvé trop heureux d'avoir une même origine avec les peuples auxquels ils commandaient. Le peu que nous savons, par les anciens auteurs, de la mémoire de ces premiers rois d'Auvergne ne laisse pas de nous les faire regarder avec un éclat que l'on ne découvre point dans les premiers rois de Rome; et un barde de ces temps-là (poète Gaulois), eût pu dire d'un air aussi triomphant que le poète de Rome, que les Romains étaient bien hardis d'oser se dire frères des Auvergnats :
Romanique ausi Arvernos se fîngere fratres Sanguine ab Iliaco populi.
C'était une tradition si constante parmi les peuples d'Auvergne qu'ils étaient du même sang que les Troyens, que l'auteur anonyme de la vie de saint Cassius, qui vivait, selon quelques-uns, sous l'empire de Galiien, vers l'an 264, assure que l'on donne le nom de Pergames aux remparts de la ville d'Auvergne (Glermont), parce qu'on appelait ainsi ceux de Troie , et la raison qu'il en donne est que cette ville était l'ouvrage des Troyens : Quia ante Incarnationem Christi Trojani civitatem illa/m condiderant (1). Sidonius Apollinaris, que l'on n'accusera pas d'aimer les contes fabuleux , qui avait vu
(1) Bibl. de Clermont, Ms. 148, folio 4 recto, col. 2.
la majesté des empereurs et l'ancien sénat de Rome , dont il était préfet, confond quelquefois, dans ses ouvrages, le sang auvergnat avec le sang romain : Est mihi , dit-il dans le pa- h négyrique d'Avitus (1), quœ Latio se sanguine tollit alumnam, tellus clara viris; et, dans la septième lettre du septième livre, il parle ainsi : Arvernorum proh dolor ! servitus, qui (si prisca replicarentiiv) audebant se quondam fratres Latio dicere, et sanguine ah Iliaco popidos computare. Pierre de Poitiers, qui vivait dans le douzième siècle, croit cette ancienne tradition qui ne faisait qu'un même peuple des Romains et des Auvergnats, dans le panégyrique qu'il nous a laissé de Pierre le Vénérable, qui est un des grands ornements de la maison de Montboissier. Voici ses paroles, dignes de remarque :
Hune Laliae gentes regum de stirpe potentes, Arverni populi progenuere duces (2).
Quand les Auvergnats se seraient flattés d'une origine qui leur faisait avoir quelque part à la gloire que s'étaient acquise les Romains, il n'y a rien de fort surprenant, puisqu'Ovide nous apprend qu'après le siège de Troie, quelques personnes de cette ville infortunée avaient cherché un asile dans les Gaules :
Ingeniique sui dictus cognomine Largus
Gallica qui Phrygium duxit in arva senem (3).
Ammien Marcellin, qui avait une si profonde connaissance de l'antiquité des peuples, a aussi écrit comme un fait constant que, depuis l'embrasement de Troie, le peu de personnes qui en échappèrent, fuyant les Grecs qui étaient dispersés par-
ti) Vers 139 et 140.
(2) Bibliotheca Cluniacensis, fol. 607, Pétri Plctaviensîs monachi panegyrlcus^ v. 7 et 8.
(3) Epist. eœ Ponto, IV, 16, v. 17.
tout, occupèrent la Gaule, qui était vide alors : Aiinit quidam paiicos post excidium Trojœ et fiigUantes Grœcos ubiqiie disperses loca hœc occupasse mine vacua (1). Agesianax, si on en croit Œneas Silvius, connu sous le nom de Pie II, souverain pontife, poussait la chose encore plus loin, prétendant que les Gaulois, ayant appris que les Grecs assiégeaient Troie dans le dessein de ruiner cette fameuse ville, volèrent au secours de ces peuples ; mais, étant arrivés trop tard, voyant qu'ils leur étaient inutiles, ils avaient repris le chemin de leur patrie : Agesianax sentit Gallos ex Europa transgressas, tutelœ gratia in urbem ascendisse, eamdenique sine mœnibus repertam illico dimisisse (2).
On était si convaincu, du temps de Charles le Chauve, que les Gaulois descendaient des Troyens, qu'on en parle dans l'épitaphe de ce roi que Ton voyait autrefois à Nantua :
Hoc domini Garoli servantur membra sépulcre
Conspicuus Romae qui fuit Imperio, Dardanidaeque simul gentis, non sceptra rcHnquens,
Sed... (3).
Je n'ai rapporté tous ces endroits de ces anciens auteurs que pour faire voir si les Auvergnats étaient si ridicules que de se vanter d'être du même sang des Romains, et qu'ils ne s'étaient pas laissés entraîner dans cette erreur sans quelque fondement. Ils ne sont pas les seuls qui ont prétendu être frères des Romains. Ceux de Marseille et d'Autun ont aspiré à la même gloire, comme nous l'apprenons de Cicéron et d'Ammien Marcellin.
Quoi qu'il en soit, que les Auvergnats soient du même sang des Romains ou qu'ils n'en soient pas , c'est de quoi ils ne
(1) Ammian. Marcel., lib. IV.
(2) yEneœ Sylvii Piccolominei Senensis opéra. Bâle, s. d., p. 348.
(3) MÉNESTRIER (Le P.), Hist. civile et consulaire de la ville de Lyon^ p. 249.
s'embarrassent pas beaucoup, et sur quoi ils ne se fatigueront jamais à soutenir une chose à laquelle ils ne prennent pas la part que leurs ancêtres y ont peut-être prise. Mais on ne peut pas leur ôter la gloire d'avoir étendu leur domination sur toute la Gaule, plus de cent quarante ans avant Jésus-Christ, de s'être fait estimer du fameux Annibal, d'avoir partagé la gloire qu'il acquit dans toutes les batailles qu'il gagna contre les Romains, d'avoir été du nombre de ces fiers Gaulois qui ne furent point épouvantés de la puissance romaine, et qui furent assez hardis que de vouloir la renverser par la prise de Rome. Enfin , il y a deux mille ans que les Auvergnats étaient soumis à des rois à qui une armée commandée par des consuls romains d'une grande réputation ne fit point peur, puisqu'ils furent l'attaquer à la tête de deux cent mille hommes.
L'Éducation des enfants et les Études
Il est certain qu'en Auvergne les pères et les mères travaillaient sans relâche à l'éducation de leurs enfants. Dans les temps les plus reculés , on n'était point embarrassé , comme aujourd'hui , à qui on pourrait les confier dans cet âge tendre où ils prennent si facilement toutes les impressions qui les rendent vertueux ou vicieux pour le reste de leurs jours. Ceux qui avaient l'intendance du culte des dieux et de la religion devenaient leurs maîtres. C'étaient eux qui avaient la direction de toute la jeunesse. Ainsi ils ne sortaient pas de leurs mains que lorsqu'ils étaient parfaitement instruits de la religion et des sciences. Ils ne pouvaient avoir que l'esprit bien formé , puisqu'ils avaient passé le temps où les fougues de la jeunesse sont le plus impétueuses avec des hommes d'un esprit solide et d'une grande droiture, et pour lesquels ce qu'il y avait de plus grand dans l'Etat avait un respect qui allait jusqu'à la vénération. La jeunesse ne sortait point de cette école qu'elle ne fût instruite des lois qui devaient lui servir de règle dans tout le cours de la vie. On leur mettait dans la mémoire, par des vers qu'ils étaient obligés d'apprendre par cœur, tout ce qui avait rapport à la religion et à ses mystères, et tout ce que la tradition leur avait appris de leur histoire. Ils ne quittaient ces hommes merveilleux que pour passer entre les mains de leurs pères, qui, ne respirant que la guerre, leur donnaient des leçons pour devenir de grands maîtres dans un métier si funeste au monde. Ils apprenaient avec docilité tous les exercices qui servaient à devenir un bon homme de
guerre. Monter à cheval pour suivre les bêtes dans les bois et dans les forêts était Texercice continuel auquel ils s'occupaient.
Lorsque les Auvergnats eurent connu les Romains et qu'ils furent soumis à cette fière nation qui commandait à tout l'univers, les jeunes gens étaient élevés comme les enfants de ceux qui les avaient vaincus. On les envoyait dans les écoles publiques, où ils se rendaient habiles dans la langue grecque, dans la latine, dans l'histoire, dans les mathématiques, mais surtout dans l'éloquence et dans les lois. Quand on avait bien cultivé leur raison par toutes les sciences et qu'ils étaient devenus assez robustes pour soutenir tous les exercices qui demandaient une grande force de corps, on les abandonnait aux maîtres de qui ils pouvaient les apprendre parfaitement.
La manière dont on s'y prit pour donner à Ecdicius, fils de l'empereur Avitus, une éducation digne de sa naissance, nous fera voir tous les soins que l'on prenait pour élever la jeunesse. On voyait à Clermont des écoles publiques où on allait en foule, de toute la Gaule, puiser les sciences qui servaient à former l'esprit et à faire naître dans le cœur des sentiments propres aux grandes âmes. Le sénat de cette ville, qui la rendait une des villes du royaume des plus considérables, y attirait un nombre infini d'hommes distingués, et en même temps une foule de jeunes gens que cette florissante académie pouvait à peine contenir. C'était dans cette célèbre école qu'Ecdicius, après s'être défait de la barbarie du langage celtique (1) et appris toutes les finesses de la langue latine, se rendit maître dans l'art de la véritable éloquence et dans toutes les autres sciences dignes du fils d'un empereur romain. Il n'ignorait pas même le langage des muses ; aussi les maîtres expliquaient dans les classes tous les poètes, et en découvraient à leurs écoliers toutes les beautés. Domitius, excellent grammairien, dontSidonius faisait tant de cas, expliquait à la jeunesse les comédies de Térence et leur en faisait remarquer avec exactitude
(1) C. S. Apoll. opéra, lib. III, ep. 3.
tous les charmes, soit pour la délicatesse de la langue et des sentiments, soit pour la conduite de la pièce. Sidonius luimême lisait avec son fils Apollinaire non seulement les comédies de Térence, mais encore celles de Ménandre, et lui en développait toutes les beautés et ne lui laissait pas ignorer jusqu'aux mesures des vers.
Les premières études d'Ecdicius étant finies, on le mit sous des maîtres qui le rendirent habile dans tous les exercices qui servent à former le corps des jeunes gens. Il apprit Tart de traverser les rivières à la nage, toutes les finesses de la chasse et de la fauconnerie, la manière de travailler et de monter un cheval et de dresser des chiens, et afin de se procurer quelques moments de relâche, après s'être appliqué à des affaires sérieuses et importantes, il ne dédaignait point d'apprendre à jouer aux dés, à la manière de ces temps-là, et à tirer de Tare avec beaucoup de justesse.
On avait donné une pareille éducation à Avitus, son père. On lui avait enseigné toutes les beautés de la langue latine ; on lui avait fait admirer l'éloquence de Cicéron et lire avec rapidité les hauts faits des plus grands capitaines. Après cela on lui inspira de la passion pour la chasse qui est une image continuelle de la guerre, et, dans cet exercice, il augmenta si fort les forces du corps qu'il assomma dans les forêts une louve à coups de pierre.
C'était encore à cette fameuse école de la ville de Clermont qu'Aper, homme de qualité, était redevable de toutes les sciences qui le faisaient si fort estimer dans le monde. Sidonius, l'exhortant avec beaucoup de politesse à conserver l'amitié pour cette grande ville, lui dit avec esprit (1) : <r Quel mal vous avons-nous donc fait pour demeurer si longtemps éloigné de nous ? N'est-ce point dans ce lieu que nous avons pris soin de vous dans le berceau ? N'est-ce point ici que nous avons raffermi vos membres délicats dans le temps que vous ne poussiez que des cris d'enfant? N'est-ce point ici que chacun
(1) Loc. cit.
se faisait un plaisir de vous tenir entre ses bras ? N'est-ce point dans cette ville où votre aïeul Fronton, plein de tendresse pour vous, et votre aïeule Auspicia, après la mort de votre mère, ont mis tout leur soin à vous conserver? Ne sontce point eux qui ont travaillé à vous placer dans cette célèbre académie pour vous instruire dans les belles-lettres, dans la grammaire, dans la rhétorique et dans toutes les sciences par lesquelles vous vous êtes fait une si belle réputation. » Ce fut dans cette même école où saint Bonnet, cet illustre évêque de Clermont, s'occupa à l'étude des belles-lettres et au droit romain avec un si grand succès, qu'il surpassait tous ceux de son âge et qu'il se fit admirer de tous les habiles hommes de son temps et même de nos rois qui le jugèrent digne de remplir la charge de chancelier. Cette école était encore florissante sous Sigebert, roi d'Austrasie, dans le sixième siècle, puisque ce fut là qu'Andarchius, homme naturellement vain, serviteur du sénateur Félix, étudia toutes les sciences avec son maître, et fit surtout tant de progrès dans rintelligence des œuvres de Virgile, des lois théodosiennes et dans l'art de calculer, qu'il se crut beaucoup au-dessus de celui à qui il était redevable de son éducation. Il le méprisa, et tout fier de sa science et de son esprit, il osa se promettre d'épouser la fille d'un citoyen de Clermont, nommé Ursus, homme fort riche ; mais son audace fut punie par un genre de mort terrible (1).
L'académie de Clermont n'était pas la seule en Auvergne où la jeunesse pouvait être instruite dans les sciences. On les enseignait encore à Issoire dans le septième siècle. Ce fut dans cette école où se remplit saint Prix, évêque de Clermont, de toutes ces belles connaissances qui, avec sa sainteté, le rendirent si célèbre en France (2).
Les Auvergnats ont toujours passé pour avoir l'esprit vif,
(1) Grég. de Tours, Hist. Francorum^ IV, 47.
(2) Sur les origines de l'instruction publique dans notre province, nous renvoyons au remarquable ouvrage de M. Elie Jaloustre : Les anciennes écoles de V Auvergne [Mémoires de V Académie des sciences^ belles-lettres et arts de Clermont-Fei^and^ t. XXIII, 1881).
élevé, pénétrant et propre aux plus hautes sciences. M. de Sainte-Marthe (1) appelle l'Auvergne une terre féconde en beaux esprits, et saint François de Sales écrit à la mère Faure : € Enfin, ma chère fille, vous avez été recueillie avec joie en Auvergne, pays des bons esprits. j> Il est certain que les Auvergnats ont toujours eu une forte inclination pour les sciences. Ils ont eu des savants de premier ordre dans tous les temps , et même dans ces siècles où Ton prétend qu'a régné une profonde ignorance. On pourrait sans témérité avancer que l'Auvergne a donné des hommes qui étaient nés, ce semble, pour conserver ces précieux trésors qui avaient presque disparu parmi bien d'autres nations.
Le premier de ces temps obscurs fut avant que la Gaule passât sous la domination des Romains. On croit que ce fut le commerce de ces vainqueurs du monde qui leur inspira de l'amour pour les sciences, mais on se trompe. Du temps des rois Luerie et Bituite, il y avait des savants en Auvergne. On cultivait dans la cour de ces princes les sciences et les beaux-arts. Les personnes d'un rare savoir avaient l'entrée libre dans leurs palais, et tous les chemins à la faveur leur étaient ouverts, aussi bien qu'aux grands capitaines. Ils étaient surtout charmés des douceurs de la poésie ; ils en connaissaient toute la beauté. Ils adoucissaient les peines qui accompagnent la royauté par les agréables et tendres imaginations des poètes. Aussi était-ce à eux à qui on avait l'obligation de la joie qui régnait dans les festins. Les bardes s'y trouvaient par ordre du roi et en faisaient tout l'agrément.
Quand les Auvergnats furent en république, après avoir été subjugués par les Romains, leur principale étude fut l'éloquence. Ils en avaient besoin pour se rendre maîtres des peuples qui étaient infiniment jaloux de la liberté que les Romains ne leur avaient point ôtée. Jules César, le plus éloquent homme de son temps, comme il était bien au-dessus des autres hommes, parlait de leur mérite, sans craindre de
(1) Gcdlia christiana^ t. II, col. 260.
diminuer en rien le sien. Dans quelle admiration ne le jette point réloquence de Vercingétorix, qui fut choisi par tous les Gaulois pour commander leur armée contre ce général romain ! Il raconte le grand crédit de ce seigneur sur les citoyens de Gergovia; s'il trouva Tart de s'en faire roi, ce fut par son éloquence. 11 assembla ceux de sa faction et les disposa à tout ce qu'il voulut. Ce ne fut que son éloquence qui le soutint après la prise de Bourges, où le soldat romain irrité n'avait pardonné ni à âge, ni à sexe. Sa perte semblait assurée, puisqu'avec de nombreuses troupes il n'avait point arrêté l'ennemi de la Gaule. Il parut, le lendemain, avec une contenance plus fière qu'à l'ordinaire. Il rassura les esprits et les exhorta à ne point perdre courage pour la perte qu'ils avaient faite. Il leur parla avec tant de force, qu'ils se crurent invincibles avec lui. Sa harangue, dit César, fut reçue avec applaudissements, parce qu'on voyait qu'il ne succombait point dans le malheur, ni ne se cachait dans l'adversité; de sorte, ajoute ce général romain, que ce qui fait perdre le crédit aux autres, ne servit qu'à augmenter le sien et lui acquérir un renom de prudence. Il détruisit aussi, par son éloquence, un reste d'union que certains peuples de la Gaule conservaient avec la république romaine, lors du soulèvement général des Gaules contre Jules César. Avec quel torrent d'éloquence Critognat , seigneur auvergnat de Gergovia , ne parla-t-il pas dans Alise pour empêcher qu'on ne livrât la place aux Romains, dans un temps où les vivres manquaient aux assiégés ! De quelle manière vive ne dépeint-il point le caractère célèbre des Romains dans leurs entreprises, les malheurs d'être asservis à un peuple qui prétendait opprimer toutes les autres nations de l'univers d'une servitude éternelle ! Tout ce qu'il dit était digne d'Athènes et de l'ancienne Rome.
Le second de ces temps barbares fut sur le déclin de l'empire romain. Le débordement des peuples du nord fit préférer le fer aux livres, et la passion des armes à celle des sciences. L'Auvergne parut alors plus que jamais féconde en beaux es-
prits ; elle seule en fournit presque autant que le reste des Gaules. Quel bruit n'ont point fait dans le monde Sidonius, préfet de Home et évoque de Clermont, Ennodius et Alcimo Avite ! Nous avons encore leurs ouvrages, où Ton remarque des traits de la plus vive éloquence, un savoir profond, et dans quelques-uns une délicatesse pour la poésie digne du siècle d'Auguste. Dans quelle r^^putation pour l'esprit et pour la science n'étaient point Avitus, son cousin Probus, les Félix, les Frontons, les Tétrades, les Apollinaires, les Gais, les Grégoires, les Bonnets, les Prix et un grand nombre d'autres ! Si nous, n'avons pas les ouvrages de plusieurs, l'étendue de leur savoir et la force de leur esprit ne nous sont pas moins connus par la manière dont nous en ont parlé les auteurs du temps. Quelle éloquence ne remarquait-on point dans Avitus, qui parvint à l'empire ! Avec quelle dextérité ne ménagea-t-il point l'esprit du roi des Visigoths, Théodoric, lorsqu'il lui persuada de faire la paix avec l'empire en 425, après la levée du siège d'Arles, et l'an 437, après la défaite de Litonus, maître de la milice romaine devant Toulouse ! C'est de Sidonius dont nous savons toutes ces particularités, qui ajoute que ce prince arma, par son éloquence, le même Théodoric avec le roi des Français et des Bourguignons contre les Huns, quand le fier Attila fit irruption dans les provinces de l'empire, en 451. Avitus, dit cet évêque de Clermont dans le panégyrique de cet empereur , dispose à son gré de la colère de ces rois, comme si elle était devenue esclave de ce seigneur, dans un temps dans lequel il n'était point encore revêtu de la pourpre ; sa seule éloquence tenait lieu de commandement. La harangue qu'il fit à Tarismond est digne des plus grands orateurs de Rome.
On ne peut pas donner une plus belle idée de l'éloquence du duc Apollinaire que l'ont fait Alcime Avite et Rurice. Celui-là reconnaît que l'élégance et l'éloquence paternelles étaient passées dans Apollinaire; celui-ci, que ce jeune seigneur ne paraissait pas seulement fils de Sidonius par la générosité de sa race, mais aussi par la fleur de son éloquence.
Le profond savoir de Tétrade a le même Sidonius pour garant. Il dit de ce grand homme que c'était une fontaine de science. Le même évêque ne parle qu'avec admiration du savoir ërainent et de la force du génie de Nicetius ; avec quel plaisir fait-il connaître le mérite brillant d'Avitus et de Probus, avec lesquels il avait passé une partie de sa jeunesse ! Il n'oublie pas de faire passer chez eux son livre, non plus que chez Apollinaire, Thaumaste et Fidulus, et dans la maison des Philagres où était Félix, fils de Magnus Félix.
Cassiodore nous dépeint avec des couleurs vives l'éloquence de Félix. Il relève l'abondance du patrice romain dans le choix des termes pour exprimer ce qu'il veut, son feu dans la déclamation, son agrément dans la manière de raconter les moindres choses , son extrême fécondité à trouver de nouveaux mots, son adresse incomparable à faire paraître comme de son propre fonds ce qu'il avait lu dans les auteurs, sa grande pénétration dans tout ce qu'il y a de plus caché dans la nature, sa facilité de s'expliquer en grec. Enfin, ajoute ce savant homme, Félix était un fonds inépuisable de science où l'esprit se repose à son gré, produit quelque chose de nouveau sur-lechamp, met tout à profit et est si fort maître de lui-même, qu'il se trouve le seul sur qui la fortune n'a point d'empire.
Tout ce que nous venons de rapporter paraît bien éloigné de la dureté de ces siècles ; et ne semble-t-il pas que ce sont ces hommes incomparables qui ont donné lieu à Symmaque, préfet de Rome, qui vivait dans ces temps-là, de dire que, s'il voulait entreprendre un ouvrage d'éternelle mémoire, il voudrait le puiser dans la doctrine et l'éloquence des Gaulois? N'est-ce point au célèbre Grégoire de Tours que nous devons l'histoire de la première race de nos rois ? Sans lui , ces premiers rois nous seraient entièrement inconnus et ces quatre siècles seraient pour nous enveloppés d'épaisses ténèbres , que nous n'aurions jamais pu percer sans son secours.
La troisième époque de ces temps d'ignorance est le x® siècle. C'était, si on en croit les Italiens et le commun des auteurs , un siècle où régnait une sombre obscurité qu'aucune
— lo:; —
science n'avait pu pénétrer , et où il semblait que les beauxarts et les Muses s'étaient retirés de l'Europe. Quelles brillantes lumières ne fit point voir l'Auvergne dans ces temps-là ! A qui n'est point connu le fameux Gerbert, précepteur de Robert, le modèle des bons rois, et de l'empereur Otlion ! Quelle science n'avait-il point approfondie ! Quel progrès n'avait-il point fait dans ce qu'il y a de plus impénétrable dans les mathématiques, dont on ignorait presque jusqu'au nom ! Son mérite Téleva sur le siège de Reims, sur celui de Ravenne et enfin sur celui de Rome, où on n'avait point vu jusqu'à lui de pontife romain qui eût une plus vaste étendue de connaissances. Voici comme parle de lui Vignier dans sa Bibliothèque historiale : Somme que ce peu d'escrits qui restent de luy tesmoignent qu'il a esté ou le premier ou l'un des premiers personnages de son siècle , tant en conseil et affaires d'Estat qu'en savoir et littérature des choses divines, humaines et libérales ; lesquelles il accompagna d'une éloquence et d'un style d'escrire qui le fer oient penser avoir vescu en un autre siècle que le sien (1). Quelle réputation ne se fit pas , dans le même siècle, par sa vertu et son érudition, le célèbre abbé de Mercœur , cinquième abbé de Cluny ! Ces deux hommes seuls étaient capables de donner du lustre à ces temps, que l'on regarde souvent avec horreur.
La quatrième époque de ces temps, où semblait régner une profonde ignorance, est celle qui précéda ou accompagna la naissance des fameux hérétiques Luther et Calvin. Ceux de ce parti soutiennent qu'il était nécessaire que ces deux hommes parussent pour faire renaître l'amour des sciences , que les guerres que se faisaient les princes semblaient avoir banni du commerce des hommes. La noblesse se faisait gloire de ne savoir manier que l'épée. Les hommes doctes étaient l'aversion de quelques rois. Louis XI était persuadé que les lettres ramollissaient le courage, et ainsi elles n'approchèrent point du palais de son fils, Charles VIII, pendant son enfance et sa jeunesse.
(1) Tome II, p. 641.
L'Auvergne fit voir des hommes dont le mérite les éleva aux dignités les plus éclatantes. C'est pour lors qu'elle donna à la France, pour chanceliers, les du Prat, les du Bourg et le célèbre Michel de l'IIospital.
L'Eglise demandait d'habiles prélats et de profonds théologiens pour défendre les peuples des nouveautés qui avaient tant de charmes pour ceux qui les écoutaient. L'Auvergne donna, pour opposer à tous ces maux, le chancelier du Prat ; Antoine Boyer, archevêque de Bourges et cardinal , que l'on traitait de puissant en discours ; Thomas du Prat, évêque da Clermont, qu'Orlandin traite de fléau des hérétiques, de canoniste du premier ordre et d'ornement de son siècle ; le président Savaron, d'éloquent et d'habile théologien ; Scévole et Louis de Sainte-Marthe, d'amoureux des sciences et des pauvres ; Guillaume du Prat, autre évêque de Clermont, dont la passion qu'il avait pour la religion et pour les lettres lui fit attirer les jésuites en France et former auprès de lui une société de savants parmi lesquels ont brillé particulièrement Gabriel Simeoni, florentin, et Angélus Anglarensis, qui avait une intelligence parfaite de la langue hébraïque, de la syriaque et de la grecque, qu'il avait enseignées avec applaudissement à Venise, à Padoue, à Rome, à Tolède et à Paris ; Gilbert Genebrard, que son zèle pour la religion poussa à de trop grands excès; Jean de Langeac, évêque d'Avranches et de Limoges, connu par sa doctrine et par ses ambassades en Portugal, en Pologne, en Hongrie, en Ecosse et en Angleterre ; Pierre Lizet, premier président du parlement de Paris, si versé dans l'étude du droit, et qui a défendu, par ses ouvrages , la religion catholique ; Philippe de Saliens , abbé de Saint-Pierre de Melun, qui était si versé dans toutes les sciences et dans tous les beaux-arts. L'éclat que l'un et l'autre ont eu en France est peut-être dû à cet illustre abbé, par l'accueil gracieux que François P"" fit aux muses lorsqu'elles recommencèrent à paraître en France par ce grand nombre de savants que ce généreux prince attira à sa cour de toutes les parties de l'Europe. Cette belle inclination lui avait été ins-
pirée par cet illustre Auvergnat qui avait été son précepteur, de qui il tenait aussi cette aversion qu'il eut toute sa vie pour riiérésie.
Si l'Auvergne a fait voir des hommes extraordinaires dans ces siècles pleins de ténèbres, il en a paru, dans les autres, dont le mérite les a fait connaître dans tout l'univers. Le penchant des Auvergnats a toujours été pour la guerre et pour les sciences ; et, si on ne craignait pas d'en trop dire, on oserait assurer que Caton les avait en vue lorsqu'il disait, dans son livre des Origines, que les Gaulois avaient à cœur deux choses avec beaucoup de passion : l'art de combattre et celui de parler. Quand cet auteur écrivait que les Auvergnats étaient les peuples de la Gaule qui faisaient le plus de bruit , on sait aussi que les deux divinités pour lesquelles ils avaient une vénération particulière étaient Hercule et Mercure, tous les deux protecteurs des arts et des sciences. Dans quelle partie de l'Europe ne sont point connus les noms de Sidonius, d'Ennodius , d'Alcime Avite , de Nicetius , des autres dont nous avons parlé; de Grégoire de Tours, le plus ancien, le plus fidèle et le seul des historiens des rois de la première race ; de Gerbert, que son mérite éleva sur la chaire de saint Pierre sous le nom de Sylvestre II !
Qui ne connaît aujourd'hui Odile de Mercœur, abbé de Cluny ; Pierre-Maurice de Montboissier, surnommé le Vénérable, dont saint Bernard faisait tant de cas ; Guillaume d'Aurillac , évêque de Paris , que plusieurs mettent au rang des premiers pères de l'Eglise; Durand de Saint-Pourçain, un des plus subtils philosophes et des plus savants théologiens de son temps ; Pierre d'Auvergne, célèbre disciple de saint Thomas ; Pierre Jacobi, savant jurisconsulte; Michel de l'Hospital, si connu par son profond génie et par sa probité , dont les ouvrages sur le droit eussent autant contribué à sa gloire que ses poésies, quoiqu'elles soient dignes du siècle d'Auguste; Gilbert Genebrard, à qui l'étendue de sa science a fait donner le nom de docte par excellence ; Jean de Cinq-Arbres, un des hommes de son siècle les plus sa\^nls dans les langues orien-
taies ; Pierre Lizet, Jean de La Guesle et Michel Chalvet, si estimés par leur grande connaissance dans la jurisprudence : les deux premiers ont été l'ornement du parlement de Paris, et le troisième de celui de Toulouse ; Guillaume du Vair, garde des sceaux, dont les ouvrages répondent à l'estime que l'on avait de lui ; Jean Savaron, que tous les savants de son temps regardaient avec admiration ; les deux Brohé, père et fils, qui ont soutenu, par leur grande intelligence dans le droit, la gloire que Cujas avait laissée à l'université de Bourges ; Jacques Sirmond , à qui tous les savants font gloire de céder dans la connaissance de l'histoire ecclésiastique ; Martinon, jésuite, qui est dans le rang des plus célèbres théologiens ; Amable Bonnefons, dont les poésies latines font les délices de tous ceux qui aiment la délicatesse et la tendresse dans les vers ; le père Jourdin (1), jésuite, dont les vers lyriques, qui approchent de ceux d'Horace, lui attirèrent l'estime et l'amitié du pape Urbain Vllï ; le père Mambrun, aussi jésuite, si estimé par son Traité du poème épique et par son Poème de Constantin qui, après VÈnëide, est ce que nous avons de plus parfait ; le père Delfaut, de la congrégation de Saint-Maur, à qui on doit toutes ces savantes éditions des Pères qu'ont données les bénédictins, ayant été le premier, en commençant saint Augustin, qui a donné l'idée de ces sortes d'ouvrages ; Arnaud d'Andilly, si estimé par sa piété et par le grand nombre de traductions excellentes qu'il a données au public; Antoine Arnaud, son frère, admirable par son étendue d'esprit et par les profonds raisonnements qui se trouvent dans tous les livres que nous avons de lui en grand nombre ; Biaise Pascal , un des plus grands génies qui aient paru dans le monde ; Cordemoy, à qui ses ouvrages philosophiques ont fait tant d'honneur et à qui nous sommes redevables de l'histoire des deux premières races de nos rois ; les Pères Nicx)las et Mourgues ; Jean Domat, si connu par son Livre des lois civiles dans leur ordre naturel ; et Jar(jucs Audigier, par son Origine des François , qui est si
(il Jourdain.
glorieux à la nation ! Les autres savants d'Auvergne paraîtront dans Tabrégé de leur vie que nous donnerons. Ce que nous venons de dire pourra suffire pour faire connaître la force d'esprit des Auvergnats et leur grande inclination pour toutes sortes de sciences.
Rien ne prouve encore mieux le bon esprit des peuples de cette province et leur amour pour les sciences et surtout pour le droit, que le dénombrement des chanceliers et des gardes des sceaux que nos rois ont pris parmi les Auvergnats pour les élever à cette grande dignité. Les chanceliers étaient connus, dans les premiers temps, sous le nom de référendaires :
Saint Bonnet, grand-maître référendaire, patrice de Marseille et évêque de Clermont sous Sigebert III, roi d'Austrasie ;
Gerbert, archevêque de Reims, chancelier de France sous le roi Hugues Capet ;
Pierre Flotte, seigneur de Revel (1), chancelier de France sous Philippe le Bel ;
Gilles Aycelin de Montagu, archevêque de Narbonne, chancelier de France sous le même Philippe le Bel ;
Pierre Rodier , clerc du roi , chancelier de France sous Charles le Bel ;
Etienne de Vissac, seigneur d'Ariane, chancelier de France sous Philippe de Valois ;
Guillaume Flotte, seigneur de Revel, chancelier de France sous le même roi Philippe de Valois ;
Gilles Aycelin Montagu, cardinal et chancelier de France sous le roi Jean ;
Pierre, seigneur de Giat, chancelier de Jean, duc de Berry, et ensuite chancelier de France sous le roi Charles VI ;
Antoine du Prat, seigneur de Nantouillet, archevêque de Sens , cardinal et chancelier de France sous le roi François I^"" ;
(i) Ravel.
Antoine du Bourg, baron de Saillans, chancelier de France sous le même roi François I" ;
Michel de THospital, seigneur de Vignay, chancelier de France sous les rois François II et Charles IX ;
Guillaume du Vair, garde des sceaux de France sous le roi Louis XIII ;
Michel de Marillac, surintendant des finances et garde des sceaux sous le môme roi Louis XIII.
Je pourrais ajouter Pierre Séguier, chancelier de France sous les rois Louis XIII et Louis XIV, comme étant de la ville de Saint-Pourçain ; mais, comme tout le monde n'en convient pas, nous laisserons la chose indéterminée.
Nourriture
Il est à croire que les Auvergnats , dans les commencements, comme tous les autres peuples de l'univers, aimaient une vie frugale et qu'ils ignoraient cette délicatesse et cette profusion que l'on voit aujourd'hui dans les repas. On peut présumer que sous leurs rois, qui étaient magnifiques en tout, il paraissait quelque chose de leur magnificence dans leur manière de manger. Comme ils aimaient fort la chasse , ils avaient apparemment du goût pour le gibier. Les festins de ces rois devaient être superbes, puisque nous savons que les hommes les plus distingués de leur cour et les savants y étaient invités et qu'on y prenait non seulement le plaisir de la bonne chère, mais encore celui de l'esprit par mille traits piquants et agréables que le feu de l'imagination, animée par la présence du roi, fournissait aux conviés. Ces entretiens n'étaient interrompus, de temps en temps, que par une symphonie des plus charmantes. Il est à croire que l'on servait, comme aujourd'hui, sur table, du bœuf et du mouton. A quoi bon, sans cela, ces grands troupeaux de toutes sortes de bêtes que l'on nourrissait sur les montagnes et dans divers pâturages et dont parle si souvent Sidonius, si l'on n'en mangeait point? Dans le temps que la ville d'Auvergne (Glermont) était florissante, les tables étaient servies avec beaucoup de magnificence. Il y avait un premier cuisinier qui venait avertir que l'on avait servi. Les repas ordinaires étaient à deux services : dans le premier on servait le bouilli, et dans le second le rôti. Dans un seul plat on voyait une grande diversité de viandes.
Nous étions servis, dit Sidonius dans une lettre, à la manière des festins des sénateurs. Il y avait peu de plats , mais avec cela une grande abondance de viandes. Le gibier était un mets exquis pour eux, puisque ceux qui voulaient mener une vie plus chrétienne que les autres s'en privaient par pénitence, comme nous l'apprenons du même évêque de Clermont, qui dit d'un grand homme de bien : Ferarum carnibus abstinetd). Leurs tablesétaient servies avec profusion, comme celles du reste des Gaulois. Video ibi abimdantiam gallicanam (2), dit le même Sidonius en parlant de la table du roi Théodoric. On y buvait d'excellent vin que le pays, rempli de vignobles, fournissait en abondance. Il fallait aussi qu'il eut grande réputation, puisqu'on le faisait transporter à Trêves, où le tyran Maxime tenait sa cour, et que Sidonius le mettait au rang des meilleurs vins de l'Europe, tels qu'étaient ceux de Falerne et de l'île de Chio. Pline nous apprend qu'il avait été autrefois en grande réputation à Rome, mais que, de son temps, on n'en faisait pas beaucoup de cas, ou parce qu'on avait changé le plant, ou parce que, dans la suite des temps, le terroir avait souffert quelque altération, ou enfin parce que, le luxe alors étant dans son plus grand excès, la délicatesse des Romains leur faisait mépriser tout ce qui avait le plus flatté le goût de leurs pères. Le vin de Vienne , que l'on estimait si fort à Rome , ne devait sa bonté qu'au plant de vignes d'Auvergne, de Rourgogne et du Vivarais , si on en doit croire le même Pline. Le vin que l'on traite à Orléans d'auvernat fait connaître , par son nom , que l'Auvergne en a communiqué le plant. Il faut avouer que les Auvergnats ont toujours fait leurs délices du vin et qu'ils en ont bu avec excès.
Avant qu^ils eussent connu les Rouiains et qu'ils eussent formé cette grande liaison qui n'en faisait presque qu'un même peuple, ils étaient assis, à table, comme les autres nations de l'Europe, sur des sièges. Après même qu'ils eussent
(1) Lib. IV, ep. 9.
(2) Ljb. I, ep. 2.
imité ces maîtres du monde en se couchant, comme eux, sur des lils [X)ur prendre leurs repas , il est à croire que les enfants et les femmes gardèrent Tancienne manière d'être à table. Peut-être même que, dès que la Gaule fut soumise aux Français, on abandonna cette manière de manger pleine de mollesse. Elle subsistait encore du temps des premiers rois de la race des Mérovingiens , comme nous l'apprenons de Grégoire de Tours qui, dans le premier livre de la Gloire des martyrs (1), fait la description d'un repas où il se passa des choses assez extraordinaires ; je les rapporterai d'autant plus, qu'elles me paraissent dignes de la curiosité du lecteur et que je ne m'écarterai pas de mon sujet , puisqu'il y est fait mention des mets que l'on servait dans ce temps-là. Dans le siècle de ce seul historien des Français, on voyait quelquefois, dans une famille, le mari et la femme qui étaient de religion différente. En effet , dans une ville qui n'est point nommée , il y avait une famille dont le maître était hérétique et la femme fort bonne catholique. Un saint prêtre ayant rendu visite à cette dernière, elle en fut si charmée, qu'elle voulut le retenir à dîner ; mais, comme elle craignait la mauvaise humeur de son mari, elle le pria, avec des termes très gracieux, de vouloir bien, dans cette occasion, ne point oublier ses manières polies à l'égard d'un homme qui s'était donné la peine de la venir voir, i Faites-lui, je vous prie, ajouta-t-elle , bonne chère et bonne mine, d Comme il lui promettait qu'elle serait contente de lui, arriva un prêtre hérétique dont la vue surprit si agréablement le mari , qu'il dit à sa femme, avec un air gai : <i Nous devons doublement nous réjouir, puisque nous avons chez nous ce que nous pouvions souhaiter tous le-î deux. j> On se mit à table. Ils étaient quatre, rangés de cette manière : le mari occupait le côté droit avec son prêtre hérétique, et, du côté gauche, était le prêtre catholique, tous les trois assis sur des lits, et la femme assise sur une espèce d'escabelle, à côté de son ami. Le mari, qui avait aussi au-
(1) Ghap. Lxxx.
près de lui son ami , lui dit tout bas : « Il ne tient qu'à nous de nous bien réjouir aujourd'hui aux dépens de ce bon catholique romain. Nous pourrons l'empêcher de manger, si vous voulez. Vous n'avez qu'à faire le signe de la croix sur chaque mets, dès qu'il paraîtra; il n'osera, après cela, y toucher, et nous nous divertirons en bien mangeant, tandis qu'il fera une figure bien triste, ne goûtant de rien de tout ce qui sera servi, d L'hérétique applaudit à la proposition de son hôte. On sert le potage ; l'arien y donna aussitôt sa bénédiction et en mit sur son assiette. La femme, outrée de voir traiter avec tant d'indignité un homme qu'elle considérait beaucoup, dit à son mari : « Ne continue pas de me désobliger d'une si cruelle manière. » Ces mots arrêtèrent pour quelque temps l'insolence de l'hérétique. On servit d'un mets dont le prêtre catholique mangea. L'arien recommença ses bénédictions au troisième et au quatrième service. Enfin on apporta dans une espèce de terrine un ragoût tout bouillant qui avait autour des œufs coupés par quartier sur lesquels on avait jeté un peu de farine, des dattes et des olives. A la vue d'un mets si bon, l'hérétique se hâta non seulement de le bénir, mais d'en manger. Le tour qu'il voulait faire au catholique l'empêchant d'apercevoir que ce qu'on venait de servir étaii extrêmement chaud, il en prend vile avec sa cuillère, la porte toute pleine dans sa bouche et l'avale avec précipitation. Sa malice ne fut pas longtemps sans être punie : la chaleur lui brûla l'estomac avec tant de violence, qu'il rendit sur-le-champ l'esprit à table, d'où on le porta au tombeau.
Les tables étaient magnifiques, selon les richesses d'un chacun. On en voyait qui étaient enrichies d'or, d'argent et de pierres précieuses. Celle sur laquelle on mangeait était en demi-cercle dont les deux bouts avaient, l'un le nom de codiu dexirum, et l'autre de cornu sinistrnm, le côté droit et le côté gauche. Il y en avait de grandes et de petites, selon le nombre des conviés. On les couvrait de tapis de pourpre ou de quelque étoffe plus riche ou moins riche, selon la qualité ou le bien des personnes. - •
Il est bien difficile de dire au vrai quelle était la première place du temps que Tempire romain florissait le plus ; dans quel rang le plus honorable on faisait placer ceux qui étaient ])riés à manger. Nous en avons été parfaitement instruits, sous le déclin de la puissance romaine, par Sidonius, qui noua apprend le rang que tenaient ceux qui avaient [été] appelés par Majorien au festin qu'il donna à Arles, après avoir réjoui le peuple par le spectacle des jeux du cirque (1). L'empereur, qui avait- sans doute la première place, était sur le sigma (espèce de canapé) du bout du coté droit ; la seconde place était pour Sévère, consul de l'année présente, à l'autre bout, à la gau* che; près de lui était Félix iMagnus, qui avait été consul; ensuite Camille, Paeonius, Athenius, Gratianensis ; le dernier était Sidonius, qui se trouvait, de cette manière, à la dernière place, entre Majorien et Gratianensis. Ainsi le dernier était placé près de celui qui occupait la première place et était le plus éloigné de celui qui avait la seconde. On garda le même ordre dans le festin que donna le tyran Maxime à plusieurs personnes de sa cour, auquel fut invité saint Martin. Le tyran était au côté droit, le consul Evodius au côté gauche, et les autres de suite, comme au festin de Majorien. Le saint évoque de Tours était placé sur un siège , à la droite de Maxime, et se trouvait hors du sigma. Non loin de la table était le buffet, sur lequel on mettait les assiettes, les plats, les gobelets et les verres. Les grands seigneurs ne laissaient pas d'être magnifiques en vaisselle d'argent. Sidonius en avait en quantité dont il faisait part très souvent aux pauvres à l'insu de sa femme Papianille, qui était de mauvaise humeur quand elle apprenait que le compte de la vaisselle d'argent ne se trouvait pas. Nous savons encore, par Grégoire de Tours (2), que le patrice Mummole en avait une si grande quantité , qu'après qu'elle fut venue entre les mains de Gontran, ce bon roi trouva qu'il en avait trop pour son usage et fit mettre en
(1) Lib. I, ep. H.
(2] Hist. Franc, liv. VIII, chap. 3.
pièces quinze plats, ne se réservant pour lui qu'un seul bassin qui pesait trois cent soixante marcs. Ils buvaient souvent dans des tasses d'or ou d'argent qui étaient si épaisses, que l'on y gravait quelquefois des vers. Ils avaient aussi l'usage des verres , dont il y en avait de plus épais les uns que les autres. Grégoire de Tours nous apprend que son grand-oncle Grégoire, évêque de Langres , qui était un homme d'une grande sainteté, ne buvait que de l'eau dans ses repas ; mais, afin qu'on ne s'aperçût point de sa mortification , il se faisait servir à boire dans un verre dont i'épaisseur ne permettait pas de distinguer la liqueur qu'on lui présentait.
Richesse et Commerce
Personne n'ignore qu'en 130 avant Jésus-Christ les peuples d'Auvergne étaient gouvernés par des rois de leur nation, qui avaient pour les bornes de leur royaume le Rhin, les Alpes et la Méditerranée, les Pyrénées et l'Océan. Ces rois mettaient de nombreuses armées sur pied, puisque Bituitus vint attaquer les Romains à la tête de deux cent mille hommes. Ils vivaient avec une magnificence qui égalait celle des plus grands rois. Ils parcouraient leurs provinces montés sur un char d'argent, d'où ils faisaient sentir à leurs sujets qu'ils n'étaient leurs maîtres que pour les combler de bien; fort éloignés du faste des rois de Perse qui ne se montraient à leurs peuples que pour les appauvrir par les présents qu'ils recevaient des grands et des petits. Leur palais était souvent ouvert à tout le monde, et à leur table magnifiquement servie trouvaient place les hommes connus par un mérite distingué. Il fallait de grandes richesses pour soutenir dans la grandeur et dans la gloire des rois si puissants et si bienfaisants. Comme ils n'aimaient qu'à donner, il ne leur venait jamais dans l'esprit de rendre leurs peuples malheureux par des impositions qui pouvaient leur rendre la vie dure. Il fallait pourant trouver de quoi fournir à l'entretien de plus de quatre ent mille hommes, aux dons immenses qu'ils faisaient, et à es tables servies chaque jour avec tant do profusion et à outes les autres dépenses dignes de si grands monarques.
Ils ne pouvaient trouver d'autre ressource que dans le ommerce ; c'est assurément ce qui produisait chez eux cette
abondance par laquelle ils attiraient dans leur capitale les richesses de toute l'Europe. Il est à croire qu'ils travaillaient sans relâche à rendre leurs peuples industrieux et à les exciter par de grandes récompenses à devenir habiles dans tous les arts qui peuvent rendre un empire florissant. Leur État étant environné par le Rhin et par deux mers, il est hors de doute qu'ils savaient profiter de l'avantage que leur donnait une si belle situation. On voyait arriver dans leurs ports tout ce qu'il y avait de plus précieux dans l'Italie, dans rEsf)agne et dans l'Allemagne, d'où on les transportait en Auvergne, la demeure des rois. Ce que j'avance n'est point dit au hasard. Des princes qui prenaient si peu sur leurs sujets ne pouvaient pas, sans le commerce, soutenir avec tant d'éclat une puissance qui devint formidable aux Romains. Les Auverernats ne se contentèrent pas de la fertilité et de la beauté de leur pays, ils s'appliquèrent sans relâche à faire venir chez eux les richesses des autres royaumes. Il ne faut point de plus forte preuve pour faire voir quelle était leur passion pour le commerce que le culte qu'ils rendaient à Mercure, comme le maître souverain du profit qui se fait par le trafic. Il n'y a point eu de peuple dans la Gaule qui ait eu tant de vénération pour ce Dieu que celui d'Auvergne. C'est celui de tous qui lui a rendu les plus grands honneurs. Qui ne sait qu'on avait élevé à la gloire de cette divinité, dans la ville d'Auvergne (Clermont), un colosse qui avait quatre cents pieds de haut, le plus grand qui ait paru dans le monde.
Il est vrai que cette province n'avait pas la commodité de la mer ; mais elle avait dans son sein de quoi attirer toutes les nations. Car, outre ce que la fécondité de la terre produisait au dehors, dont les autres pays ne pouvaient se passer, ses montacrnes renfermaient de l'or, de l'are-ent, du cuivre, que l'on en tirait, qui la rendirent une des plus riches provinces de France et qui fournissait abondamment à tout ce que pouvaient exiger la magnificence et la libéralité de ses rois. Ses richesses n'étaient guère moindres du temps de Jules César, puisqu'elle pouvait entretenir de grandes armées sur pied
et qu'elle donna des rois à la Gaule. Sur le déclin de l'empire romain et dans le temps que les empereurs voyaient anéantir leur puissance, l'Auvergne semblait s'élever au-dessus des autres peuples de cette monarchie chancelante. On prenait dans son sein des empereurs, et des sénateurs vivaient dans un éclat qui demandait une grande opulence pour le soutenir. Elle ne perdit rien de ses richesses sous les Visigoths et sous les premiers rois mérovingiens. Nous en avons pour témoin Thierry, roi d'Austrasie, fils aîné du grand Clovis, qui, marchant en Auvergne pour se venger d'Arcade qui avait voulu soumettre cette province à la domination de Childebert, animait ses soldats en leur disant : « Vous n'avez qu'à me suivre, je vous mènerai dans un pays où vous trouverez autant d'or et d'argent, d'esclaves, de bétail et de vêtements que vous en pourrez souhaiter pour remplir votre avidité (1). p
L'Auvergne est aujourd'hui, comme elle l'était pour lors, un des plus beaux pays de l'univers ; mais elle est bien déchue de la gloire et de la puissance où elle était montée du temps de ses rois, du temps de Jules César et sous les derniers empereurs d'Occident, et même sous le règne des Visigoths et sous celui des premiers rois de France. Ses richesses et son commerce n'ont pas moins diminué : les peuples à peine ont-ils de quoi pouvoir mener une vie aisée. Ce n'est que par un travail assidu et opiniâtre qu'ils acquièrent ce qui est absolument nécessaire pour les besoins de la vie. Cependant elle pourrait être une des meilleures provinces de France, si ceux à qui nos rois en abandonnent le gouvernement prenaient le même soin à l'enrichir qu'ils prennent à s'enrichir eux-mêmes. Il ne faut, pour s'en convaincre, que faire quelque attention sur les divers pays qu'elle renferme. En venant du côté du nord où est le Bourbonnais, se présente une campagne large et spacieuse, qui a dans sa longueur trente lieues, remplie de villes, de bourgs et de villages qui se communiquent presque tous par des chemins bordés de noyers et de saules. A travers de cette
(1) Grég. de TouBis, Hist. Franc. ^ liv. II, c. ii.
campagne passent deux grandes rivières, l'Allier et la Dore, qui en reçoivent dans leur cours de plus petites. Celles-ci, avant que d'y porter leurs eaux, arrosent une infinité de vallons qui offrent aux yeux de longues allées d'arbres, des prairies toujours vertes, au milieu desquelles on découvre des villages et des châteaux, où ceux qui y sont logés se trouvent comme dans une espèce de paradis terrestre.
Le long de ces deux grandes rivières régnent des collines revêtues ordinairement d'un excellent vignoble, aux pieds desquelles sont des terres labourables qui portent cent pour un, des prairies environnées de peupliers et de saules, et des chanvres qui récompensent par leur débit la peine de ceux qui les cultivent.
Cette délicieuse campagne, qui ressemble à un jardin, se trouve renfermée de trois côtés par une chaîne de montagnes qui n'ont rien d'affreux que leur hauteur, sur lesquelles ceux qui les habitent ont le plaisir de voir engraisser un nombre prodigieux de bètes propres à la nourriture des hommes, et qui leur donnent une plus grande abondance de lait que les vignes de la Limagne ne donnent de vin à ceux [qui] y font leur séjour.
Par ce que nous venons de dire, on peut conclure que la terre d'Auvergne peut produire de quoi enrichir ses habitants et attirer chez eux ces précieux métaux si recherchés des hommes, en communiquant aux autres ces dons que la nature leur a départis si libéralement. Venons dans le détail.
Quoique le pays de l'Auvergne, connu sous le nom de Limagne, soit le plus beau pays de l'univers, le plus abondant et le mieux cultivé, il n'est pas partout égal en bonté. Le terroir qui est depuis Aigueperse jusqu'à Neschers, village à quatre lieues de Clermont, du côté du midi, surpasse en fertilité tout celui qui s'étend jusqu'à Langeac. Les terres y sont si fortes et si grasses, que le laboureur a, quasi tous les ans, le plaisir d'en retirer le fruit de ses peines. Il n'en est pas de même de tout ce qui se trouve entre Neschers et Langeac. Les terres, quoique bonnes, demandent du repos, et ne donnent
à leurs maîtres du blé que d'une année à l'autre. On doit les laisser reposer du moins une fois dans trois ans. Tous ces fonds portent du froment, du seigle et du conseigle, qui est un blé mêlé de froment et de seigle, du froment rouge, de Torge et de la pamoule, un peu différente de ce dernier grain.
On sème du blé dans toutes les montagnes, mais on n'en recueille pas avec la môme abondance. Il y a pourtant certains cantons qui en produisent en si grande quantité qu'ils en fournissent à tous leurs voisins. La ville d'Ardes a, près de ses murs, un endroit si abondant en froment, qu'il en a pris le nom de Fromental. Près de la ville de Saint-Flour est une étendue de pays appelée Planèze qui fournit du seigle à presque toutes les montagnes, qui n'ont d'autre grain, pour la plupart, que du blé noir et de celui qu'on appelle blé sarrazin, qui servent de nourriture aux paysans.
L'Auvergne, quoique abondante en blé, n'en communique pas beaucoup aux autres provinces par [cej qu'on ne le peut que difficilement transporter. Elle ne laisse pas de leur être d'un grand secours dans les années de disette. La ville de Lyon, le Bourbonnais, le Velay, le Limousin et une partie du Languedoc l'éprouvèrent en 1709, lorsque l'Auvergne leur fit part du blé qu'elle eut en assez grande abondance pour sauver la vie à leurs habitants.
Il en est de même des vins qui demeurent dans la province parce qu'on ne peut pas les transporter commodément. Ils étaient autrefois, comme nous l'avons déjà dit, en grande réputation et faisaient un des revenus des plus considérables du pays. Les plus renommés sont aujourd'hui ceux de Chanturgues et de Montjuzet à Clermont, de Nerat et de la Barre à Montferrand, de Pompignac et de Bourrassol à Riom, de Ris, de Châteldon, de Beauregard, de Vollore, de Courpière, de Mirefleurs, de la Roche-Marniac, de Saint-Maurice, de Neschers, de Villeneuve, de Boudes, de Védrines, du Petit-Pérignat, à une lieue de Clermont, et de quelques autres lieux. On ne mépriserait pas dans les meilleures tables de Paris ceux de Ris, de Ghàteldon, du Gros de Vollore, de Mirefleurs,
de Corent, de Villeneuve, de Beauregard et d'un canton du Petit-Pérignat, nommé Dieu-le-Père , s'ils pouvaient être transportés sans demeurer longtemps en chemin.
Cette province abonde en toute sorte de fruits ; mais il y en a peu qui en sortent. Les arbres en sont si charges de certaines années que la charge d'un cheval ne coûte presque rien. Quelques paysans, plus industrieux que les autres, en tirent quelque profit en les transportant toutes les semaines dans les montagnes. Ceux d'Effiat , des Martres-de-Veyre et de Saint-Maurice tirent de leurs cerises seules, qu'ils vont vendre à Glermont et à Riom, de quoi payer leur taille. Les abricots sont les fruits les plus estimés, parce qu'ils font entrer quelque argent dans la province. Les pâtes d'abricots sont en grande réputation à Paris. C'est le présent le plus agréable que l'on puisse faire aux personnes de la première distinction, soit de Paris, soit de la Cour. Il est surprenant combien il en sort tous les ans de la seule ville de Clermont, où sont les plus fameux confituriers, qui ont un art pour cette sorte de confiture auquel ceux de Paris n'ont jamais pu parvenir.
Les pommes sont encore un fruit dont la province tire un grand secours. On envoie à Paris, par la rivière d'Allier, nos pommes decalville (1), de reinette et d'api. On aime mieux celles qui viennent dans un terroir sec, quoiqu'elles soient moins belles que celles que produit celui qui est trop arrosé. Ces beaux et grands vergers qui font l'ornement de Clermont, de Chamalières, de Montferrand et de tous les villages d'alentour, et ceux du vallon des Martres et de Tallende et de tous les villages qui sont sur les bords de l'Allier peuvent fournir de pommes la ville de Paris ; les vergers de plusieurs autres endroits en donnent au Velay, au Limousin et à la Marche.
(1) La réputation des calvilles d'Auvergne était ancienne et, au xiii« siècle,
elles étaient transportées à Paris et vendues sous les noms : le calville
blanc de blandureau, et le calville rouge de rouviau :
Primes ai pommes da rouviau, Et d'Auvergne le blanc duriau.
[DU des Crleries de Paris, vers cinquante. — Legrand d'Aussy, Ilist.
de la vie pi^ivce des François^ éd. Roquefort, t. I*^'", p. 271.)
Les noyers sont aussi une richesse du pays. Il sortait autrefois fort peu d'huile de noix de la province, mais depuis que la chandelle enchérit, on en transporte en quantité dans d'autres provinces, ce qui a fait souffrir le petit peuple qui s'en sert pour la lampe et pour faire la soupe. Depuis même cinq ou six ans , on remplit de noix de grands bateaux que l'on conduit à Paris et en d'autres endroits.
Le chanvre (1) est une des bonnes denrées d'Auvergne. On est sûr d'en avoir de l'argent. Il ne faut pas s'en étonner, on le vient acheter pour les cordages des vaisseaux du roi. On en fait des toiles non seulement pour la province, mais encore pour les autres provinces de France. Depuis quelque temps on en envoie à Paris en quantité pour faire des serviettes qui sont ouvrées et qui sont d'un meilleur usage que celles dont on avait accoutumé de se servir. Billom et les lieux qui sont aux environs de la rivière de Dore sont les cantons qui en donnent le plus. On en trouve aussi dans toute la Limagne et surtout dans le Marais, qui est un petit canton à une lieue de Clermont. On sème du Un aux environs de Blesle (2), de Mauriac et de Salers. Celui de cette dernière ville est le plus estimé et est bientôt enlevé.
Les pois de Montsalvy, qui est une petite ville à l'extrémité de l'Auvergne du côté du Rouergue, sont en grande réputation. Ils sont toujours verts et d'un goût merveilleux. On s'en sert dans toutes les bonnes tables de Paris et des bonnes villes du royaume (3).
(1) Voir Inventaire sommaire des Archives départementales du Puyde-Dôme, série C, art. 804 et ss.
(2) L'industrie du tissage du linge ouvré et damassé était pratiquée très anciennement dans la ville et dans les environs de Blesle.
Les tisserands de cette ville avaient formé , avant le xvii« siècle , une confrérie sous le vocable de N.-D. de Septembre. En 1618 elle comptait 2o confrères, tous maîtres.
Jusqu'au milieu de notre siècle, le linge de table de Blesle jouit, auprès de nos ménagères, d'une réputation méritée.
(3) Le Père François Carantelle, religieux de l'ordre de Saint-Augustin, fait en ces termes l'éloge de ces pois :
<v Noire terroir produit de? pois 5i ex^ellent^ eti couleur et saveur, qu'il
Les montagnes d'Auvergne sont encore plus avantageuses pour attirer l'argent des étrangers que le beau pays de la Limagne. Elles sont couvertes de bœufs, de vaches et de moutons que l'on envoie dans toutes les provinces de France. Les pâturages en sont merveilleux, ils s'y engraissent dès que le printemps a chassé l'hiver. C'est de là que la ville de Paris tire sa principale subsistance par ces troupeaux de bêtes que l'Auvergne lui envoie et qui servent à nourrir ce nombre infini de peuple qui est dans cette grande ville, ce qui fait l'admiration des étrangers. Paris n'est pas le seul endroit que nos montagnes entretiennent. Leurs bœufs et leurs moutons vont encore dans le reste de la France et surtout en Provence. De quel secours n'ont-elles pas été à cette province dans la dernière peste dont elle a été affligée (1) î II en partait toutes les semaines des troupeaux qui ont sauvé la vie à bien du monde. C'est encore dans ces montagnes oii se rendaient les pourvoyeurs des armées du roi et d'où ils conduisaient ce qui faisait subsister les nombreuses troupes qu'il avait sur pied.
On vend à Lyon une espèce de vaches que l'on nomme maunes (2). On les engraisse lorsqu'elles ne sont plus en état de porter. Leur chair ne cède guère à celle du bœuf. Les ha-
est impossible, dans le monde françois, d'en trouver de semblables ou qui s'en approchent. Venus en autre terre, perdent et la couleur et le goust, tellement qu'il n'appartient qu'à nous d'en avoir de tels. C'est un présent du ciel fait à nous en faveur de nos patrons, primativement à tous autres et comme par préciput et advantage. Ils sont si verts, s'ils ne sont point altérés, qu'ils font honte à l'herbe d'un pré en sa primevère, poisant comme du plomb, non subiecls à aucune vermine ou corruption, bien que on les garde plusieurs années pour leur excellence et naturelle bonté, et s'en fait transport jusques à Paris, jusqu'à Rome et autres lieux bien esloignés, et n'est fils de bonne mère qui n'en désire gouster. »
[Histoire de la vie. . . du bienheureux sainct Gaubert ou Gausbei't^ premier fondateur de VescjUse et monastère de N.-D. de Montsalvy, Manuscrit de la bibliothèque Sainte-Geneviève, 589, II. P., in-folio, folio 104 ^'0.)
(1) En 1721.
(2) Vieilles vaches destinées à être salées. Ce mot est presque hors d'u«agc maintenant. Son.synoityme : .(;o>T6,.lui a survécu.
— 2rô —
bilants de Besançon et ceux des montagnes de Saint-Claude font provision en Auvergne de taureaux ; le Berry, le Bourbonnais et le Nivernais, de jeunes cochons.
Outre les bœufs qui sortent de l'Auvergne pour la nourriture des peuples, il en sort beaucoup pour le labourage, qui vont dans une partie de la Guyenne, dans le Quercy, le Limousin, la Marche, le Berry, le Bourbonnais et le Nivernais, et môme jusqu'en Languedoc (1). On engraisse aussi beaucoup de mince bétail dans certains pacages qui sont aux environs de Paulhaguet, dans l'élection de Brioude, pour être conduits à Paris, à Lyon et à Marseille (2).
Tout le monde sait que cette province fournit des mulets au Languedoc, à la Provence, au Boussillon, à l'Espagne et à toute la France, surtout à nos armées. Ils sont élevés dans la haute Auvergne. Les meilleurs se trouvent dans le canton de la Planèze, près de Saint-Flour, et aux environs de Murât. Les Poitevins sont obligés d'y envoyer ceux qui sont nés chez eux lorsqu'ils ont neuf ou dix mois. S'ils ne le faisaient pas ils auraient de la peine à s'en défaire. On les vend aux foires de Saint-Flour, d'Aurillac et de Maliargues, près d'Allanche, où les Espagnols ne manquent pas de se trouver, qui en amènent un grand nombre en Espagne. Autrefois que tout le monde et même les grands seigneurs montaient de petites mules, il est étonnant combien il en sortait de la province pour la seule ville de Paris. Plusieurs grands seigneurs faisaient leurs délices de jaumards, qui sont échappés d'une ju-
(1) Voir Inventaire sommaire des Archives départementales du Puy-de- Dôme, série C, art. 796 et ss.
(2) Paulhaguet était la capitale d'un petit pays que le populaire désigne encore sous le nom de Chaliergue. Ce pays n'est noté sur aucune carte et n'a été décrit par aucun géographe. Il serait même difficile d'en fixer les limites.
François P"" créa à Paulhaguet, par lettres d'octobre 1529, un marché hebdomadaire et deux foires annuelles. Depuis cette époque, cette petite ville a continué à être le lieu de rendez-vous de nombreux marchands de bestiaux qui y viennent acquérir les bœufs de Salers et les bizets de Chilhac. — M. Henry Mosnier a publié ces lettres patentes. [Mémoires de la Société agricole et scientifique de la Haute- Loire, t. VI, p. 170.)
ment et d'un taureau dont ils retiennent de petites cornes qui paraissent à fleur de peau.
On a toujours aimé en France les chevaux d'Auvergne. Ils étaient autrefois en grande réputation, comme ils le sont aujourd'hui, sous le propre nom de chevaux d'Auvergne. Guillaume de Malmesbury fait mention sous ce nom des chevaux que l'on envoyait au roi d'Angleterre, qui étaient fiers et parfaitement bien dressés à tous les exercices du manège. De Alvernia potentes ei transrnittebant , vel ducehant equos qui nominibus propriis sunt nobilitate féroces, et in orbem agi doctos. On remarque que les chevaux qui viennent des montagnes, surtout des environs du Mont-Dore, sont les plus estimés, parce qu'ils ont la corne plus dure, le pied plus fort, et qu'ils ont plus de feu. On peut assurer que ce sont les meilleurs chevaux du royaume. Il s'en vendrait beaucoup, et par là il entrerait bien de l'argent en Auvergne, si les haras n'étaient pas si négligés et que les ordres du roi fussent mieux exécutés (1).
Paris et Lyon reçoivent en hiver quantité de perdrix rouges qui font les délices de ceux qui aiment la bonne chère. Les plus estimées sont celles que l'on tue du côté d'Aurillac et dans le canton de Fromental, près d'Ardes. On en envoie même souvent en vie à Paris dans de grandes cages faites tout exprès. Le profit qui en revient n'est pas considérable (2).
(1) Voir, pour l'histoire de la race chevaline en Auvergne :
Instruction pour élever des poulains. A Auriliac, rie l'imprimerie d'Antoine Viailanes, imprimeur-libraire; 1787. I11-8" de 28 pages ;
Mémoire présenté à Nosseigneurs les députés des Etats généraux et à M. le premier ministre des finances ^ concernant les exceptions dont la suppression des haras est susceptible pour l'A iivergne et pour les }yrovlnces qui peuvent lai être assimilées., par M. le vicomte de Peyronnencq, président de l'Assemblée de département de l'élection d'Aurillac, inspecteur des haras de la haute Auvergne. A Aurillac, chez Viallanes père et fils ; 1789. In-40 de 8 pages ;
Études sur les chevaux du Llmoushi^ de l'Auvergne et de la Marche^ par le commandant de Saincthorent, ancien député de la Creuse. Montluçon, typ. (\^ II. lier! in ; 1881. In-80 de 398 pages avec iig.
(2) La parflrix rouge, et surtout celle du Fromental, — le pays natal des plus grosses, — pourrait donner lieu à une longue note. Bornons-nous â
Ce ne sont pas les seuls avantages que Ton tire des montagnes d'Anvergne. Ce grand nombre de bestiaux qui s'engraissent dans ces excellents pâturages, donnent autant de lait du moins que les vignes de la Limagne donnent de vin. On en fait ce nombre infini de fromages qui se répandent dans toute la France et dans les pays voisins. On en mange sur les vaisseaux de rOcéan et sur ceux de la Méditerranée. Ceux du Cantal, deSalers etd'Ambert sont les plus estimés. Les petits fromages de Saint-Nectaire, à quatre lieues de Clermont du coté de Besse, ne cèdent point en bonté à ceux de TEurope qui ont le plus de réputation. On en fait du côté de Rochefort et de Tauves qui ont une pâte fine et délicate que les connaisseurs trouvent d'un goût excellent. L'Auvergne serait une des provinces du royaume des plus riches si l'on en pouvait bannir le fromage de Hollande (1).
Le beurre salé n'est pas moins bon que celui de Hollande ; mais on laisse celui d'Auvergne pour courir après celui des
dire qu'elle était, au xvii« siècle, très estimée à Paris. Saint-Evremond, le comte d'Olonne et le marquis de Bois-Dauphin , fondateurs du célèbre ordre gourmand des Trois-Coteaux , ne savaient manger que des perdrix d'Auvergne. On en mangeait chez l'auteur de La Princesse de Clèves^ M"^^ de La Fayette. C'est M'"^ de Sévigné qui nous l'apprend : « Je dînai hier chez M"^° de La Fayette, avec Tréville et Gorbinelli : c'étaient des perdrix d'Auvergne, des poulardes de Caen. » [Lettres, éd. Hachette, t. VIII, p. 454.)
A cause de la longueur de la route, ce n'était pas sans inconvénients que ces perdrix faisaient le voyage de Paris. Elles arrivaient le plus souvent gâtées, le carrosse de Clermont restant huit jours en route. Pour éviter leur corruption, on les emballait dans du blé ; mais ce prétendu secret les rendait molles et leur ôtait le goût. C'est sans doute en raison de ces difficultés que nos intendants se faisaient honneur de nos perdrix rouges pour les offrir en présent aux personnes considérables de la capitale.
Au milieu du dernier siècle, dans les grands froids, les perdrix rouges valaient jusqu'à 8 ou 9 livres la paire.
(l) M. Trudaine, intendant d'Auvergne, et M. Rossignol, qui lui succéda, entreprirent d'introduire en ce pays de nouvelles méthodes de fabrication; ils firent venir des vachers de Suisse et de Hollande, et les installèrent dans les montagnes d'Auvergne. L'entreprise, commencée en 1731 et définitivement abandonnée en 1740, n'eut qu'un mérliocre succès. (V. Inventaire sommaire des Archives départementales du Puy-de-Dôme, série G, art. 1 et â9. — DrmBîETT mt Chatelet, Dîct. statist^ du Cantn!^ tomo 11^ p. 68.)
étrangers, par une manie des Français, qui font toujours plus de cas de ce qui vient des pays étrangers que ce que leur offre leur propre pays.
Les forêts qui sont sur les montagnes sont d'un grand secours à la France. On tire de celles d'Ambert, de La Chaise- Dieu, de La Margeride et de Védrines les mâts propres aux plus grands vaisseaux. Celles de La Nobre, près de Bort, en fourniraient aussi beaucoup, si on pouvait les transporter par la Dordocrne. On tire aussi de ces forêts et de celles de Vic-le- Comte le bois propre à faire des bateaux pour le trajet des rivières et pour le transport des marchandises par la rivière d'Allier et par la Loire. Elles fournissent de plus le bois pour les poutres, les solives et les ais qui servent à la construction des bâtiments, et ce bois se débite à Paris et dans les villes qui sont sur la Loire. Les forêts qui sont dans les montagnes de Thiers et du côté de Brioude donnent le bois dont on fait les cercles et les douves pour les tonneaux et les cuves qui servent à recevoir la vendange et le vin.
Lorsque les lances royales étaient en usage, on prenait le bois des lances à Chamboulisme (?) et à Valghouse. C'est par là que ces lieux ont acquis l'exemption des tailles.
La poix et la résine qui se tirent de ces mêmes forêts sont fort en usage dans la province même et dans les pays voisins. Le goudron qu'on y trouve se porte dans tous les ports de France, ainsi qu'une autre espèce de goudron qui sort des fontaines bitumineuses de Montferrand et de Cebazat. On voit, par tout ce que nous venons de dire, que l'Auvergne seule peut fournir tout ce qui est nécessaire pour la construction des grands vaisseaux, les bois, les mâts, les voiles, les cordages et le goudron.
L'Auvergne donne en abondance du charbon de terre (1).
(1) Cf. : Baudln , Études de gîtes minéraux publiées par les soins de l'Administration des moines: Bassin houiUer de Brossac (Paris, Imprimorie Nationale, 1851) et Études des gîtes minéraxix de la France publiées sous les ausj)lrcs de M. le ministre des Travaux publics par le Serince des topogra]>lnes souterraines : Bassin houiller de Brassac et de Brioude^
On le lire des mines deBrassac, près de Brioiido, de Lempdes sur TAllagnon, et de plusieurs autres endroits, d'où on le transporte à Orléans, à Nevers et à Paris dans des bateaux qui, par FAllier, vont dans la Loire, et, par le canal de Briare, à Paris. Ce commerce faisait entrer plus de cinquante mille écus dans la province pendant (avant?) la guerre.
Le suif de chèvre d'Ariane, de Blesle et de Murât a un grand débit à Lyon. Les chandelles d'Ariane et de Thiers sont fort estimées, et on les transporte jusqu'à Bordeaux. Dans ces derniers temps, Clermont en a fourni à un grand nombre de particuliers de Paris ; on a même chargé de suif des bateaux pour les voiturer à Paris. Il se fait beaucoup de bougie à Brioude et aux environs, et le voisinage d'Aurillac et Montsalvy fournit de la cire en abondance.
Les tapisseries que Ton travaille sur la frontière d'Auvergne se transportent dans toute l'Europe. Toutes celles que l'on vend sous le nom de tapisseries d'Auvergne ne s'y font point : elles se travaillent à Aubusson et à Felletin , villes de la Marche. Il s'en fait à Ambert de fort légères que l'on envoie à Lyon (1). Les camelots et les étamines qui se fabriquent à Ambert, à Olliergues, à Auzelles et dans tout ce canton sont fort estimés ; ils passent en Velay, en Bourbonnais , en Nivernais, en Beauce, dans le Lyonnais et dans la Provence, avec les cadis de Saint-Flour. On travaille, à Sauxillanges, à des espèces d'étamines qui passent jusqu'en Danemark,
par J. DoRLHAC, ingénieur civil des mines. — Bassin houillei" de LangeaCy par M. Amiot, ingénieur au Corps national des mines (Paris, A. Quantin, 1881).
Bien qu'Audigior n-^ parlo pas des charbons de Langeac , il est assez probable qu'ils étaient aussi utilisés de son t-^mps. Il serait, en effet, difficile d'admettre que les seigneurs de Langeac, à la fois seigneurs de Langeac et de Brassac, eussent laissé improductives, d'un côté, les ressources dont ils tiraient parti d'un autre côté. D'autant plus que l'exploitation de ces mines se pratiquait alors à ciel ouvert et n'exigeait pas de grands frais. On retrouve, du reste, sur les rôles de tailles de la ville de Langeac dans la seconde moitié du xvni° siècle, des tireurs de charbon.
(1) Très probablement, au xvn^ siècle, il se faisait, à Saint-Flour, des tapisseries dites verdures. — V., sur les tapisseries d'Aubusson, Felletin, Bellegarde, Histo're d'Aubusson^ parCyprien Perathon. In-S*^.
qui servent pour des banderoles pour des vaisseaux. On les envoie à Toulon, à Marseille, à Lyon. On fait encore, dans tous ces endroits, une autre espèce d'étamine, qui ressemble à celle des voiles de religieuse, qui sert pour couler le lait, qui peut avoir un pied et demi carré, que l'on envoie à Lyon, et, delà, dans les pays les plus éloignés (1).
Le galon de laine que l'on fait à Saint-Flour se débite à Lvon et, de là, dans toute l'Allemaorne. Clermont et Brioude fournissent des chapeaux au Bourbonnais et dans les provinces voisines. La vente des cuirs est un des bons commerces d'Auvergne. On les prépare à Clermont, à Bioni, à Maringues, à Saint-Flour, à Auzon et à Chaudesaigues, d'où on les envoie à Lyon et dans la Provence. Ceux de Chaudesaigues vont dans le Languedoc et jusque dans le Levant. Les fourrures de peau d'agneau que l'on prépare à Saint- Flour et à Allanche sont portées à Strasbourg et, de là, en Danemark, en Suède, en Bohême et en Pologne. Les parchemins de Saint-Flour passent dans les provinces voisines de l'Auvergne, ainsi que ses couteaux et ses gants de chien, qui sont fort estimés.
Le fil bleu à marquer se fait à Lezoux, à Courpière, à Ambert et ailleurs, dont il se fait un débit assez considérable. On travaille, à Aurillac et aux environs, avec beaucoup de délicatesse, à une sorte de point qui en a pris le nom de cette ville. 11 a tenu un des premiers rangs parmi les manufactures de cette sorte que le roi Louis XIV avait établies dans le royaume, par le conseil du grand Colbert. Aujourd'hui le débit est médiocre, les points d'Alençon et de Matines ayant toute la vogue.
On travaillait beaucoup, autrefois, à des dentelles de fil, façon de Flandre et d'Angleterre, à Murât, à Allanche, à La Chaise-Dieu, à Viverols et en d'autres lieux. Les marchands
(1) On conserve aux Archives départementales du Puy-de-Dôme (fonds de l'Intendance d'Auvergne) des cclianlillons de camelots, droguets, étaminea, ctc.j proveiraut des fabriques de la province. — V., sur cette fabrication, les art. C, 305 et 5s. de rinventairo ^ommnirp.
de Clermont et du Puy les envoyaient dans tout le royaume et faisaient vivre, par là, fort commodément, un grand nombre de familles qui occupaient les filles à cette sorte de travail ; mais ce commerce, assez considérable, est devenu fort médiocre.
Les manufactures les plus considérables de cette province sont celles de quincaillerie et de papier.
Celles de quincaillerie consistent en des couteaux , des ciseaux, des rasoirs et autres instruments qui se travaillent à Tlîiers (1) et dans les lieux d'alentour. Cette ville, toute petite qu'elle est, renferme plus de cinq mille familles d'ouvriers qui ont fourni de ces sortes de choses à l'Italie, l'Allemagne, l'Espagne, les Indes orientales, le Mexique, le Pérou, le Canada, les Antilles. Ce commerce est encore considérable ; mais bien moins qu'il l'était autrefois. Cette ville fournissait encore des cartes à jouer à une grande partie de la France, à l'Italie et à l'Espagne ; mais ce commerce est fort diminué depuis qu'on voulut mettre un impôt sur ces cartes , ce qui obligea les ouvriers à quitter et à chercher d'autres villes où ils pourraient travailler en repos. Gênes en reçut une bonne partie, de sorte qu'on ne voit plus de cartes à jouer de Thiers que dans quelques villes de France. L'argent qui venait en France, par ce moyen, surpassait infiniment celui que le ministre voulait tirer de ces impôts (2).
(1) Voir, sur les fabriques de quincaillerie et de coutellerie de Thiers, Touvrage suivant : G. Saint-Joanny, Simples notes pour servir à l'histo'/re de la ville de Thiers aux trois deymiers siècles : La coutellerie thiernoise, de 1300 à 1800. Clermont, 1803, in-S».
Voir aussi : Inventaire sommaire des Archives départementales du Puyde-Dôme, série C, art. 415 et ss.
(2) Montaigne, à son retour d'Italie, en 1581, traversa Thiers, ville, dit-il , dont les habitants « font principalement trafiq de papier et sont renommés d'ouvrages de couteaux et cartes à jouer. » « J'y fus voir, ajoutet-il, faire les cartes chés Palmier. Il y a autant d'ouvriers et de façon à cela qu'à une autre bone besouigne. Les cartes ne se vandent qu'un sol les comunes, et les fines deux carolus. » [Journal du voyage de Michel Montaigne en Italie, éd. in-12, t. III, p. 455.)
Les cartiers de Thiers essaimèrent et furent se fixer dans des lieux plus commodes. Il en vint à Clermont et à Riom, ainsi que le constatent les
Le papier de Clermont (1), de Thiers et d'Ambert se transporte à Paris et dans tous les pays étrangers. Pour l'impression et pour les estampes, celui d'Ambert l'emporte pour la beauté sur tous les papiers d'Europe. On ne s'en sert point d'autre en France, en Angleterre, en Hollande. Les Hollandais, les Anglais, ceux de Genève qui voulaient s'en passer, n'ont rien oublié pour en avoir chez eux d'aussi beaux ; mais ils n'ont jamais pu y parvenir. Les eaux des ruisseaux sur lesquels sont les moulins contribuent
enveloppes de jeux de cartes du xvii® siècle conservées par M. Paul Le Blanc :
Cartes . très fines . portraict — d'Auvergne . faites . par Gervais — maître . cartler deme — vrant vis a vis . la fontaine . de — petits . gras . a . Clermont . Car — tier . de Thiers . a lenseigne de — La Tour d'Auvergne . avec privilège . ;
— Cartes . Très . fines . fai — tes . A . Riom . par Jean — Prier on . Cartier . de — Thiers . de Monseigneur — Le . Maréchal . Dalbret .
D'autres quittèrent la province. Mais il n'y avait pas seulement des cartiers à Thiers ; il y en avait aussi parmi les papetiers de Marsac et d'Ambert.
Jean Rouilhon, maître cartier, natif d'Ambre ? (Ambert) en Auvergne, se maria à Grenoble le 10 janvier 1612.
En 1647, une famille de cartiers originaire de Marsac, en Auvergne, les Garet, vint s'établir à Grenoble et fit souche en cette ville. (Maigmen, Recherches sur les cartiers et les cartes à jouer à Grenoble. Grenoble, J. Allier, 1887; in-8«, p. 10.)
On voit , au musée de Clermont , le bois d'une gravure qui servait assurément à illustrer les enveloppes dont usait un cartier de cette ville. On y lit : yl bo7i jeu e bon argent . := Cartes . très . fines . faites . par . Garspar . Trioullier . A . Clermont . i^e . du . cheval . blan . donnât . sur la plase darme — o a — rme dan - gletaire . Entre ces inscriptions sont gravées, d'une façon assez large, les armoiries de la Grande-Bretagne.
(1) Les moulins à papier de Clermont se trouvaient, en réalité, à Chamalières, près Clermont. Ceux d'Ambert étaient dispersés dans les villages voisins de cette ville, sur les trois rivières de La Forie, de Valeyre et de Chadernolles. Il y avait, en outre, au xvnT° siècle des moulins à papier à Saint-Simond, près d'Aurillac, et à Saint-Amant-Tallende. En 1776, d'après >L Jubié, inspecteur des manufactures, le nombre des moulins en activité dans la province d'Auvergne était de 189, et le produit s'élevait à 1,128,083 livres argent. La fabrique de papier, en décadence vers la fin du xvii^ siècle, se releva vers le milieu du xvni® siècle.
(V. : M. CoHENDY, Note sur la papeterie d' Auvergne antérieurement à 1790. Clermont-Ferrand, 1862 ; — dans Revue d'Auvergyie, 1888, La papeterie de la Grand'Rive^ par J. Champomier ; — Inventaire sommaire des Archives départementales du Puy-de-Dôme, série C, art. 485 et ss.)
beaucoup à le rendre tel qu'il est. Ce coinuierce qui faisait tant d'honneur à la France, et qui faisait entrer en Auvergne plus de cent mille écus, et nourrissait, par conséquent, un grand nombre de familles et d'ouvriers, n'est plus ce qu'il a été. Les guerres et les impositions l'ont notablement diminué. Les maîtres qui faisaient travailler ont abandonné une partie des moulins, et les ouvriers ont été chercher parti ailleurs.
Moyens d'augmenter et de faciliter le commerce
en Auvergne
On peut conclure, par tout ce que nous venons de dire, qu'il n'y a guère de pays au monde qui soit d'un plus grand secours à ses voisins que celui d'Auvergne, et qu'il peut se passer absolument des autres, ayant abondamment, dans son propre fonds , tout ce qui est nécessaire pour mener une vie non seulement aisée, mais agréable.
On peut juger encore que les habitants n'y vivent point dans l'oisiveté et qu'ils sont fort industrieux pour se tirer de la misère. Ceux qui habitent dans des cantons dont le terroir est moins fertile les abandonnent pendant l'hiver pour aller chercher ailleurs, par des travaux très laborieux, ce qui peut leur manquer pour l'entretien de leur famille. On trouve aussi des Auvergnats partout. Il en sortait, autrefois, jusqu'à six mille des montagnes du côté d'Aurillac, de Saint-Flour et de Mauriac, pour aller en Espagne où ils étaient occupés à bien des emplois que ceux de cette fière nation regardent audessous d'eux. Ils n'en revenaient pas les mains vides, puisqu'ils en ont rapporté jusqu'à quatre-vingt mille pistoles, qui leur faisaient trouver de la douceur dans leurs montagnes.
Il n'est presque point de région en Europe qui ne voie des chaudronniers d'Auvergne. Ils partent des quartiers d'Aurillac, du vallon de la Jordanne, de Sainte-Mandine, de Saint- Eustache, de Chalinargues, de Marcenat et de plusieurs autres lieux, et se répandent dans presque toutes les provinces du royaume, dans une partie de l'Allemagne et de
ritalie, où leur travail ne leur est pas inlruclucux. On m'a assuré que ceux du seul vallon de la Jordanne portaient, avec euXj jusqu'à deux cent mille livres.
Les montagnes du côté du Velay, du Gévaudan, du Limousin et du Forez donnent un grand nombre de leurs habitants qui n'en reviennent pas moins chargés d'argent, qu'ils gagnent à scier des bois en long pour faire des planches et défricher des terres, et à d'autres ouvrages qui font voir qu'ils ne mangent pas leur pain dans l'oisiveté. La province recevait, du moins, un million par les mains de ces divers ouvriers. Les dernières guerres ont bien arrêté cette source, de laquelle il y coulait bien de l'argent.
On ne peut pas douter que les peuples d'Auvergne ne soient très laborieux, ni qu'ils manquent d'industrie pour attirer dans leur pays l'or et l'argent, après lesquels soupirent tous les peuples de l'univers. Il est encore hors de doute, par tout ce que nous venons de dire, qu'ils ont mille canaux dans leur province pour l'y faire couler en abondance. Il est, de plus, certain que ce qu'il en vient n'est point proportionné à la peine que se donnent ceux du pays pour le faire entrer chez eux, et à tout ce qu'ils offrent en échange d'absolument nécessaire pour l'usage des hommes. Ce serait donc un grand bien pour cette province, et pour tout le royaume dont elle fait partie, si l'on pouvait lever les obstacles qui arrêtent la vente de tout ce qu'elle renferme dans son sein, et que l'on pût trouver des moyens pour perfectionner ce qu'elle veut communiquer aux étrangers. C'est sur quoi nous allons donner quelques avis que nous soumettons à ceux qui sont plus entendus que nous dans le commerce.
La première chose, et la plus importante pour faire fleurir le commerce d'Auvergne, est que le roi et ses ministres aient une grande attention pour tout ce qui peut servir à l'augmenter et à le perfectionner. Quand les ministres auront autant de zèle pour la gloire du royaume qu'en avait M. de Colbert, ils entreront dans toutes ses vues et favoriseront toutes les provinces qui peuvent le plus contribuer à Tenrichir.
Tout le monde sait que les intendants (1) que Ton envoie dans les provinces y sont absolument les maîtres, qu'ils y disposent de tout à leur gré et que leur autorité est si grande, que le bonheur ou le malheur des peuples dépend d'eux absolument. On voit par là de quelle importance il est de choisir, pour ces emplois, des gens sages, habiles et d'une probité reconnue, qui aient les intérêts de l'État plus à cœur que les leurs, et qui songent moins à s'enrichir que les peuples chez qui on les envoie. On doit surtout leur persuader que le moyen seul et unique de parvenir à un rang considérable dans l'Etat
(1) On peut consulter, sur l'administration des intendants en Auvergne, les ouvrages suivants : De Boislille, Correspondance des contrôleurs généraux des finances avec les intendants des provinces. Paris, 1874, in-4'', 1 vol. ; — Deppiag, Correspondance administrative ^ sous le règne de Louis XIV ^ entre le cabinet du roi., les secrétaires d'Etat^ etc. In-4'*, 4 vol. (Collection des Documents inédits sur l'Histoire de France] ; — Cohendy, Mémoire historique sur les modes successifs de l'administration dans la province d'Auvergne., etc. Clermont-Ferrand, 18o6, in-S", 1 vol. ; — Hanotaux, De Voriglne des Intendants de province. 1884, 1 vol.
Les intendants adressaient, de temps à autre, au contrôleur général des mémoires détaillés sur Tétat de leur province. Les bibliothèques publiques possèdent d'assez nombreuses copies des mémoires relatifs à la province d'Auvergne. Quelques-uns ont été publiés , entre autres : celui de M. de Mesgrigny, 1637, publié dans le tome III des Tablettes historiques deV Auvergne ; — celui de M. d'Ormesson, 1697-98, dans le tome V du même recueil ; — celui de M. de Ballainvilliers, 1765, dans le tome VII du même recueil.
Les archives de l'Intendance d'Auvergne sont conservées dans le dépôt départemental du Puy-de-Dôme. Elles forment un fonds considérable et assez complet, au moins pour le xvni® siècle. L'inventaire de ce fonds est en cours de publication ; le premier volume a paru en 1893 ; il contient l'analyse des documents relatifs à Tagricullure, au commerce, aux arts et métiers, aux subsistances, à l'assistance publique, aux épidémies, à la population et à la noblesse.
LISTE DES INTENDANTS d'aUVERGNE
Coutel (Jean), soigneur d'Ardanne, né à Saint-Flour; looo. — Spifame (Jacques), évoque de Nevers ; 1558. — Lamire (Guillaume de), seigneur de Breuille, intendant des finances établies par le roi en pays d'Auvergne, Limousin , Rouergue et Quercy, par les princes de Navarre et de Condé ; 1590. — Le Febvre de Caumartin (Louis), seigneur de Caumartin et de Boissy-le-Chastel en Brie; 159i et 1599. — Miron (Robert), seigneur de Tremblaye et de Sève; 1599. — Merault (Jacques], intendant et chef de la justice dans les provinces du haut et bas Auvergne ; 1607. — Aubery (Robert), seigneur, marquis de Vatan ; 1616. — Legay; 1616. — Thevin (François), vicomte de Montrouveau, baron de Bohardy ; 1618. — Séguier
est de travailler à rendre plus abondantes et plus heureuses les provinces que Ton confie à leurs soins, et à ne rien oublier de tous les moyens qui se présenteront pour perfectionner tout ce qui peut les enrichir.
Un intendant qui se rendra en Auvergne avec de telles intentions, et qui sera persuadé que son zèle pour le bien de la province le conduira aux emplois les plus importants, travaillera sans relâche à lui procurer tous les avantages que son propre fonds peut lui donner, qui rejailliront en même temps sur tout le royaume.
(Pierre], seigneur d'Autry [le futur chancelier) ; 27 avril - 4 juillet 1621.
— Voyer rl'Argenson (René), comte d'Argenson et de Roufiac ; 1632. — Mesgrigny (Jean de), marquis dudit lieu, seigneur de Vendeuvre; 1635. — Chaulnes (Jacques de), seigneur de Longcormes, Guiherville, Cohonville; 1638. — Sève (Alexandre de), seigneur de Chatignonville et de Châtillonle-Roi , 1644. — Ligny (Jean de), seigneur de Rentilly, neveu du chanr.elier Séguier ; 1647. — Voisin (Daniel), seigneur de Serizay, du Plessisaux-Bois, du Plcssis-Voisin, de la Malmaison, etc.; 1648. — Garibal (Jean de) ; 165o. — Verthamon (François de), comte de Villemenon ; 1658. — Le Febvre (Antoine), seigneur de la Barre; 1660. — Choisy (Jean-Paul), seigneur de Beaumont ; 1662. — Pomereu (Auguste-Robert de), seigneur de la Bretesche ; 1663. — Fortia (Bernard de), seigneur du Plessis et de Cléreau ; 1664. — Le Camus (Jean), seigneur de Beauvais, du Port et de Saint-Mandé; 1669. — Hector de Marie (Bernard), seigneur de Versigny ; 1672. — Malon (Annet-Louis-Jules), seigneur de Bercy, Conflans, le Pontde-Charenton ; 1682. — Legoux (Urbain), seigneur de la Berchère; 1684.
— BéruUe (Pierre de), seigneur de Guyencourt; 1685. — Desmarets (Jean- Baptiste), seigneur de Yaubourg; 1687. — Maupeou (Gilles de), comte d'Ableige ; 1692. — Le Febvre d'Ormesson (Antoine-François de Paule), seigneur du Cheray, des Tournelles et d'Ormesson; 1695. — Le Blanc (Claude), seigneur de Passy et d'Estigny ; 1703. — Turgot (Marc-Antoine), seigneur de Saint-Clair; 1708. — Béchameil (Louis-Claude), marquis de Nointel ; 1714. — Boucher (Claude), seigneur d'Hébecourt-Sainte-Geneviève ; 1717. — Brunet (Gilles), seigneur d'Evry, de Rancy et de la Palisse ; 1720. — Bidé de la Grandville (Julien-Louis); 1723. — Trudaine (Daniel- Charles), seigneur de Montigny ; 1730. — Rossignol (Bonaventure-Robert), seigneur de Balagny ; 1735. — Peirenc de Moras (François-Marie), seigneur de Priest ; 1750. — La Michodière (Jean-Baptiste-François de) , comte d'Hauteville, seigneur de La Michodière et Romène ; 1753. — Bernard de Ballainvilliers (Simon-Charles-Sébastien), baron de Ballainvilliers, seigneur de Villouzin et du Ménil ; 1757. — Auget de Montyon (Antoine-Jean-Baptiste-Robert), seigneur de Montyon ; 1767. — Chazerat (Charles-Antoine-Claude de), vicomte d'Aubusson et Montel, baron de Lignât, Bar et Codignac, seigneur de Ligones, Seychalles, Mirabelle et Saint- Agoulin; 1771.
La première chose à laquelle doit veiller un intendant est d'empêcher que le ministre des finances ne mette sur les peuples des impôts qui vont à la ruine du commerce de ce qui y fait couler l'argent ; car ces sortes d'imposition^, bien loin d'être avantageuses à l'Etat, lui sont préjudiciables, puisque, en ôtant à une province les voies par où elle peut s'enrichir, il est de nécessité qu'elles l'appauvrissent et qu'elles la mettent hors d'état de contribuer aux dépenses qu'exige la constitution du royaume. On en a vu des exemples dans cette province, dont doivent être instruits les intendants qui aiment le bien de leur patrie. Thiers est une petite ville fameuse par le grand commerce qu'elle fait de quincaillerie et de papier. Elle faisait encore un profit, qui n'était point à mépriser, par des cartes à jouer qui occupaient bien des ouvriers, et que Ton envoyait dans l'Italie et en Espagne. Un droit que l'on voulut établir sur ces cartes découragea les maîtres, et les ouvriers, qui n'étaient pas bien payés, furent encore plus rebutés ; de sorte qu'ils quittèrent presque tous et cherchèrent à travailler dans les pays étrangers. Un grand nombre se retira à Gênes, ou le bon accueil qu'on leur fit les obligea à demeurer. Ainsi, pour deux ou trois mille livres que cette imposition nouvelle eût fait entrer dans les coffres du roi, l'Etat a été privé de plus de cinquante mille écus que produisait le débit de ces cartes, dont Gênes a bien su profiter. On eut beau représenter à l'intendant le tort qu'il allait faire à la province et au roi en même temps, en laissant sortir ces ouvriers , tout cela fut inutile. La complaisance pour le ministre l'emporta sur son véritable devoir, qui l'obligeait à lui faire connaître combien ce droit que l'on voulait exiger allait nuire au roi et à la province.
Les nouveaux droits qu'on a mis sur le papier qui se fait dans la même ville de Thiers et dans celle d'Ambert , ont réduit ce commerce si important à peu de chose. Ils ont obligé les maîtres d'abandonner une partie des papeteries ; de sorte qu'il se fabrique bien moins de papier qu'autrefois, et, par conséquent, on s'est privé d'un grand profit qui en revenait,
par lequel on attirait en France l'argent des Anglais, des Hollandais et des autres pays étrangers. Ce commerce faisait pourtant beaucoup d'honneur à la nation. Nous avons, de plus, accoutumé ces peuples à se passer de notre papier, et en même temps nous avons bouché un des canaux par où l'argent étranger venait en France. Un intondant qui eût représenté avec force cet inconvénient eût été sans doute écouté, puisque c'est une diminution, pour cette province, de cent mille écus.
Il y a quelques années que ceux qui gouvernaient les finances résolurent d'établir des aides dans cette province, c'est-à-dire un droit sur le vin et sur les boissons et sur le pied fourchu , comme il est établi dans plusieurs autres. Cette nouvelle alarma les peuples , et avec raison ; car , outre qu'ils s'étaient rachetés de cette imposition en 1562, par une finance qu'ils payaient au roi et qu'ils s'engagèrent à payer annuellement , ce qui fit hausser notablement leur taille, qui depuis a augmenté en proportion, ce droit ruinait entièrement une province dont le vin n'est que pour l'usage seul de ses peuples. Les vignes coûtant beaucoup à faire travailler, on les aurait laissées en friche ou on les aurait arrachées. On ôtait par là aux peuples une ressource et on les mettait dans l'impossibilité d'avoir de quoi donner aux receveurs qui lèvent les deniers du roi. Aussi, bien loin d'augmenter par là les revenus de l'Etat, on les diminuait, et on jetait en môme temps les peuples dans le désespoir. L'intendant , au lieu d'entrer dans les intérêts d'une province qui étaient les mêmes que ceux du roi , au lieu de représenter les malheurs qu'allait causer aux peuples la levée de ce droit,* répand cette triste nouvelle et jette l'alarme partout ; et parce qu'une douzaine de femmes s'assemblent sur le bruit dont son imprudence l'avait fait l'auteur, il s'acharne à faire passer les peuples les plus soumis et les plus obéissants pour des mutins et des révoltés, et n'oublie rien pour aigrir ceux qui gouvernent, afin de recevoir des ordres à l'abri desquels il pût à son gré désoler une si belle province. Dans cette triste
situation on s'adresse au premier ministre, homme de tête, instruit de tout ce qui se passe ; il ne peut revenir de Tétonnement dans lequel le jette la conduite d'un homme qui met tout en usage pour perdre une province de laquelle il devait être le protecteur. Il n'eut pas de peine à s'apercevoir qu'effectivement les peuples étaient absolument ruinés par l'établissement de nouveaux droits, et que par là on les mettrait dans l'impossibilité de fournir aux impositions qu'ils avaient accoutumé de payer. 11 est touché de leurs malheurs; pour les consoler, il leur envoie un autre intendant, entièrement éloigné du caractère du premier, qui n'a d'autre vue que d'employer l'autorité qu'on lui donne pour le bien des peuples.
Une autre occupation des intendants est à lever tous les obstacles qui empêchent la sortie des denrées de cette province. Un des plus grands est l'établissement des bureaux de Vichy, de Gannat et de Montluçon (1). Il est assez étonnant qu'au milieu de la France il y ait des douanes qui ne peuvent que nuire notablement au commerce des marchandises qui doivent se communiquer d'une province à l'autre. Celles qui sont établies font un tort infini au commerce de cette province, et même à celui du Languedoc et du Velay. Nos vins, qui seraient d'un grand secours pour la ville de Paris et qui nous procureraient bien de l'argent si on en facilitait la sortie, restent dans la province et s'y donnent pour rien. Le bureau de Vichy en est la principale cause. Les bateaux sur lesquels on les charge pour les transporter à Paris ne peuvent descendre sur la rivière d'Allier qu'à la mi-novembre, dans le temps oii arrivent les crues d'eau. Ils sont obligés de s^arrêter à Vichy pour régler les droits avec les commis. Souvent, dans cet intervalle, ils perdent l'occasion de continuer leur route, la rivière ne se trouvant plus navigable. Il faut attendre un mois, ou plus quelquefois, qu'ils puissent être
(1) Voir Inventaire sommaire des Archives départementales du Puy-de- Dôme, série C, art. 8o0 et ss.
favorisés de quelque crue d'eau ; mais, comme alors la saison de l'hiver est la plus rude, ils sont le plus souvent arrêtés au canal de Briare, dans lequel ils ne peuvent point entrer, l'eau en étant gelée. Le vin qui était dans les tonneaux s'affaiblit extrêmement, et ceux qui les conduisent achèvent de lui ôter le peu de force qui lui reste en y mettant de l'eau pour remplacer en quelque manière le vin qu'ils en ont tiré pour boire pendant trois ou quatre mois qu'ils ont séjourné dessus. Il arrive enfin à Paris, et ceux à qui il appartient et qui ont fait une si grande dépense pour l'y faire conduire n'ont, pour toute récompense de toute la peine qu'ils se sont donnée, que le cruel déplaisir de voir le peu de cas que l'on fait de leur vin, qu'ils sont obligés à donner à un très vil prix ; et les marchands de vins, persuadés que nos vins ne peuvent pas souffrir le transport, perdent l'idée d'en venir jamais chercher en Auvergne. On peut juger par cela seul ce que les bureaux du Bourbonnais coûtent à l'Auvergne. Ajoutez à cela l'argent que sont obligés à donner tous les particuliers pour tout ce qu'ils envoient à Paris et tout ce qu'ils en font venir pour leur usage, et l'incommodité qu'ils ont, quand ils voyagent, de se voir traiter quelquefois indignement par des commis qui agissent avec une rigueur insupportable. On les a pourtant assujettis à payer ces droits contre toute sorte de justice et malgré l'assurance que leur ont donnée les rois que ces bureaux ne regardaient en rien les peuples d'Auvergne, qu'ils n'étaient établis que pour les marchandises de Languedoc. En effet, le roi Louis XIII, étant en Languedoc, voulut que les marchandises qui passaient de cette province en Espagne payassent quelque droit, et, pour cela, il fallait établir des bureaux entre le Languedoc et l'Espagne. Les peuples de cette province, qui craignaient par là la diminution de leur commerce, refusèrent l'établissement de ces bureaux. On eut égard à leurs remontrances, et le roi leur permit, par une déclaration donnée à Cognac en 1622 (1),
(1) Déclaration de Cognac, juin 1621.
le libre usage de leur commerce avec TEspagne, à condition qu'ils seraient réputés comme étrangers à l'égard du reste du royaume, et, pour cela, il ordonna qu'il serait établi des bureaux de douane entre le Languedoc et l'Auvergne, avec cette clause expresse qu'aussitôt que les refusants auraient souffert les bureaux aux confins de l'Espagne, ceux-là seraient supprimés. M. de Mesgrigny, intendant d'x\uvergne, commis par la cour pour l'établissement de ces bureaux, trouvant beaucoup de difficulté de les placer entre l'Auvergne et le Languedoc, à cause des montagnes, les établit entre l'Auvergne et le reste de la France, à Vichy, à Gannat et à Montluçon. Les Auvergnats, prévoyant ce qui est arrivé, s'y opposèrent justement, mais on arrêta leurs plaintes en leur disant que ces bureaux n'étaient établis qu'en conséquence du refus qu'avait fait le Languedoc de n'en vouloir point souffrir sur les confins de l'Espagne, on ne ferait payer les droits qu'aux seuls marchands du Languedoc, que ceux d'Auvergne ne payeraient rien, et que ces bureaux ne seraient que des bureaux de conserve. Dans la suite des temps, on a assujetti insensiblement les Auvergnats à payer le même droit que les Languedociens payaient, et non seulement ils payent pour tout ce qui sort do leur province, mais encore pour tout ce qui y entre. L'injustice qu'on leur fait est d'autant plus grande, qu'on a établi des bureaux entre le Languedoc et l'Espagne, et que, par cet établissement, ceux du Bourbonnais devaient être sur-le-champ supprimés (1).
Un autre obstacle à lever pour la facilité du commerce des marchandises et des denrées de cette province est celui qui vient de la rivière d'Allier, qui n'est navigable ordinairement que trois ou quatre mois de l'année, par le moyen des crues
(1) Malgré les protestations de la province d'Auvergne, les bureaux du Bourbonnais subsistaient encore en 1750, et il semble que, dans la suite, on se so't borné à demander la modération des droits perçus à la douane de Viiîhy (17oo-1765). De les supprimer il n'est plus question. Dans le mémoire présenté en 1765 par M. de Ballainvilliers au Contrôleur général, il est encore parlé « des droits exorbitants » qui se perçoivent sur les vins à la douane de Vichy.
d'eau qui font refTet des torrents des fontes de neige. Si elles manquent dans le mois de novembre, nos pommes, que les marchands de Paris ont achetées, demeurent dans les bateaux et se trouvent souvent pourries lorsqu'elles arrivent à Paris; par la perte qu'ils font sur ces fruits, ils se dégoûtent et ne risquent de venir en chercher en Auvergne que quand l'année n'a pas été favorable pour les pommes dans les autres endroits de France.
Ils sont de plus fort découragés à y venir pour acheter de nos fruits, de nos vins et du charbon de pierre, par le peu de sCireté qu'ils trouvent sur la même rivière, à cause des estacades qui vont d'un bord à l'autre qu'ils y rencontrent de temps en temps, qui n'ont qu'une ouverture assez étroite par où les bateaux sont obligés de passer, non sans danger, puisqu'il en périt tous les ans un grand nombre.
On ne peut guère rendre la rivière propre à porter des bateaux toute l'année qu'en resserrant son lit depuis Mirefleurs jusqu'au-dessous de Vichy, ce qui serait d'une très grande dépense et qui apparemment ne se fera jamais. Pour les grands réservoirs d'eau que l'on pourrait faire par le moyen des petits ruisseaux qui se déchargent dans cette rivière, dont on lâcherait les écluses pour y faire couler ces eaux enfermées, quand elle en manque, outre qu'il n'en coûterait pas moins pour les faire, que pour rendre son lit plus étroit, on ne sauraity réussir qu'en prenant des terres d'une grande étendue, qui ruineraient une infinité de particuliers que l'on ne dédommagerait pas de la perte qu'ils feraient; et, enfin, ces eaux ramassées n'en donneraient jamais assez abondamment pour la rendre navigable ; et comme les terres sont peu élevées en divers endroits au-dessus de la rivière, il faudrait élever des murailles de plus de trente pieds d'épaisseur pour contenir les eaux de ces ruisseaux. Quelles sommes ne demanderaient pas ces ouvrages immenses !
Il serait plus sûr de faire un canal depuis le pied de Gergovia jusqu'à l'endroit où la Sioule se rend dans l'Allier, pour transporter par là tous nos fruits et nos vins jusque-là. Mais
comme il serait nécessaire, pour le remplir, de prendre Veau des ruisseaux qui arrosent mille prairies qui font une partie des richesses de la Limagne, il faudrait n'y conduire ces eaux que dans le mois d'octobre, qui est le temps propre au transport des pommes et du vin ; de cette sorte les prairies n'en souffriraient point, le lit du canal demeurerait à sec le reste de l'année.
A l'égard des estacades qui sont cause de la perte d'un grand nombre de bateaux, il faut absolument les ôter afin de donner un cours libre à la rivière ; mais comme elles appartiennent à de grands seigneurs qui tirent un gros profit de tous les bateaux qui passent, des moulins qu'ils ont sur la rivière, et de la pêche des saumons qui remontent jusque-là, on doit commencer par entrer dans quelque accommodement avec eux, en leur offrant de les dédommager de manière à les contenter, afin qu'ils ne s'opposent point à une entreprise qui doit être d'une si grande utilité à la province.
La Dordogne, qui a sa source dans le mont Dore, n'est point propre à porter les bateaux dans tout le cours qu'elle a en Auvergne, à cause des rochers dont elle est remplie. On avait entrepris de les faire sauter. Le Père Sébastien, carme d'un grand mérite, avait été envoyé sur les lieux par les ministres pour les instruire du succès que pouvait avoir cette entreprise. Il est à croire qu'on n'abandonnera pas ce projet, que la cour regarde comme d'une grande conséquence pour faciliter la descente des arbres propres à faire des mâts de navire que l'on trouve en abondance dans les forêts voisines de la ville de Bort. Il serait encore très utile pour la province de faire nettoyer le lit de la rivière de Sioule, de faire sauter les rochers qui arrêtent les bateaux, et de donner toute la liberté à l'eau de couler, en ôtant quelques écluses que l'on y a faites pour faire moudre des moulins, dont on pourrait contenter les maîtres par quelque dédommagement. Nous recevrions par elle des bois qui nous manquent pour la charpente et pour brûler, étant environnée, dans son cours, de plusieurs forêts qui nous donneraient des chênes et des hêtres. Ceux qui sont
aux environs de cette rivière trouveraient encore le moyen de vendre avec plus de facilité leur blé, pouvant le faire conduire par bateau aux endroits qui peuvent en avoir besoin, au lieu qu'ils sont obligés à le donner pour un prix bien modique, dans Timpossibilité de communiquer avec d'autres gens que ceux du pays.
Les obstacles qui pouvaient arrêter le commerce étant levés, ceux qui ont le pouvoir en mains doivent mettre tous leurs soins à perfectionner les arts dans lesquels les peuples d'une province réussissent le mieux. On connaît l'inclination des habitants de Thiers pour la fabrique des couteaux, des ciseaux et de tous les ouvrages de cette nature. Ce commerce est de conséquence pour la province, puisqu'on transporte ce qui sort des mains des ouvriers de cette petite ville, non seulement en France, en Allemagne, en Italie et en Espagne, mais même dans les Indes et dans les îles de l'Amérique. S'il y a des grâces à répandre, c'est assurément sur des sujets si utiles au public. On les encourage par là à devenir plus habiles dans leur métier et on est sûr d'augmenter le nombre des ouvriers, et en même temps des marchandises et du profit qui en revient. Si on ne veut pas les décharger de tous les impôts, on doit du moins ne leur en faire payer qu'une petite partie, d'autant plus que leurs ouvrages ne coûtent presque rien à ceux qui les achètent, tant ils les donnent à bon marché. On doit se piquer de les secourir dans les malheurs qui leur arrivent quelquefois. Il y a, sur la petite rivière de la Durolle qui descend des montagnes et arrose les murs de cette ville, un grand nombre de moulins où sont des meules sur lesquelles les ouvriers passent les couteaux et les ciseaux avant que de les mettre en vente. Il arrive quelquefois que ses eaux grossissent si fort et descendent avec tant de violence des montagnes, qu'elles renversent ces moulins et les mettent hors d'état de s'en servir. Il faut les raccommoder ou faire cesser le commerce, mettre en même temps plus de dix mille hommes à l'aumône, et priver la province de plus de deux cent mille écus qu'elle reçoit, pour ainsi dire, des mains de ces
ouvriers. C'est alors qu'un intendant doit employer tout son crédit pour avoir des fonds des cofTres du roi, pour faire réparer au plus tôt ces moulins qui donnent la vie à tant de gens. Ce fut un bonheur pour cette province d'avoir eu M. Le Blanc pour intendant dans une année où l'eau de cette rivière fit le désordre dont nous venons de parler. Sans les mouvements qu'il se donna auprès des ministres auxquels il représenta vivement la perte que le roi allait faire si on n'aidait point les peuples de cette ville dans leur malheur, ce commerce était à bas. Par là il entraînait en même temps la ruine entière d'une ville dont les habitants méritent que l'on ait pour eux quelque attention. S'il eût eu aussi peu de zèle pour les intérêts du roi que celui qui laissa sortir les ouvriers qui travaillaient aux cartes, la province serait privée de l'argent que cette ville y fait entrer par le travail de ses ouvriers.
On ne doit pas avoir moins de soin des moulins à papier de la ville d'Ambert : outre que ce commerce est honorable à la France, il est encore fort avantageux par la vente que l'on fait du papier dans les pays étrangers. On décourage pourtant ceux qui le font travailler par les impositions que l'on met dessus, et par le peu de secours qu'on leur donne quand, par le débordement des rivières sur lesquelles ils sont, ils sont si fort endommagés qu'il faut de grandes somnies pour les rétablir.
Les camelots et les étamines qui se font à Olliergues, à Ambert, à Auzelles et en d'autres lieux, attirent bien de l'argent dans la province; mais ce commerce serait bien d'une autre conséquence si les bons ouvriers trouvaient quelque protection auprès des intendants et si on leur procurait des laines d'Espagne. Leurs ouvrages alors ne le céderaient en rien aux camelots de Bruxelles, et les Français trouveraient dans leur pays ce qu'ils vont chercher ailleurs. On en ferait encore passer dans les pays étrangers. On ne laisserait pas d'en travailler avec les laines de la province pour ceux qui ne voudraient pas mettre le prix aux autres.
Les chevaux d'Auvergne ont toujours passé pour les meilleurs chevaux de France (1). Il en sortait autrefois un grand nombre de cette province. Il n'y avait point de grand seigneur qui n'en eût plusieurs dans ses écuries. Aujourd'hui on n'en trouve que très peu de bons; c'est ce qui fait que l'argent n'y vient plus par ce canal en si grande abondance. La négligence des intendants sur cet article en est la principale cause : ils ne font point examiner les chevaux que l'on envoie pour servir d'étalons, ils sont souvent trop vieux et ne sont point de bonne race, de sorte que les poulains qui en viennent n'ont rien que de fort commun. Les chevaux de Danemarck sont ceux qui réussissent le mieux dans cette province. Il faudrait de plus ne confier ces étalons qu'à des gens qui se connussent parfaitement en chevaux ; mais, par une inattention qui n'est point pardonnable, on les met entre les mains de personnes qui n'y entendent rien, qui n'ont d'autre vue, en les prenant, que de se voir, par ce moyen, exemptes de l'embarras de quelque tutelle.
On devrait encore veiller à ce que ceux qui sont chargés par le roi d'envoyer des cavales n'y manquassent point, et qu'elles n'eussent guère plus de cinq ou six ans ; les poulains qu'elles font ont beaucoup plus de feu , et elles sont plus en état de les bien nourrir.
Une des choses qui manquent le plus en Auvergne sont les bois pour la charpente et pour le chauffage, depuis surtout l'année 1709, où on crut que le grand froid avait fait périr la plupart des noyers ; cependant on y trouve beaucoup de forêts remplies de toutes sortes d'arbres. Mais, par le peu d'industrie et la nonchalance des peuples à cet égard, on n'en tire aucun secours dans le besoin où l'on est. Cependant il ne serait pas fort difficile de profiter du bois de ces forêts qui, la plupart, ne sont pas éloignées de quelque rivière. Elles en
(1) V. sur les haras d'Auvergne, dans Revue d'Auvergne, 1892, p. 22, une étude de M. Audigier. — V. au^si Inventaire sommaire des Archives départementales du Puy-de-Dôme, série G, art. 281 et ss.
fourniraient beaucoup à la Limagne par les rivières qui s'y rendent. On pourrait en couper dans les bois de La Chaise- Dieu que Ton mettrait en bûches et que l'on jetterait dans la petite rivière de Senoire qui les porterait dans l'Allier, d'où elles iraient en flottant jusqu'à Issoire et aux endroits qui sont les moins éloignés de Clermont et de Riom. On jetterait dans l'Allagnon le bois que l'on couperait dans celles qui sont près de Murât, et, par l'Allagnon qui se rend dans l'Allier, on les conduirait jusqu'à Cournon et même jusqu'à Maringues, d'où on les distribuerait dans tous les lieux qui ne sont point éloignés de la rivière. Les forets qui sont aux environs de la Sioule en donneraient beaucoup qui seraient conduits par cette rivière et par celle d'Allier, en remontant dans des endroits où ceux qui en manquent en viendraient quérir. Mais, afin que les peuples eussent dans quelque temps du bois en abondance, il serait nécessaire d'en planter ou de semer du gland dans divers endroits qui ne produisent rien. C'est un projet que l'on a formé très souvent et qui n'a jamais été exécuté, et ce sera toujours inutilement qu'on en parlera, si les ministres ne veillent à l'exécution. En cela ils peuvent rendre un service essentiel à cette province, sans se donner beaucoup de peine. Une lettre bien vive et bien forte à l'intendant à ce sujet aura tout le succès qu'ils peuvent attendre. Par la description que nous avons faite de l'Auvergne, on peut conclure qu'il faut une grande attention pour en rendre les chemins praticables ; car, ou on voyage par la Limagne où les terres sont grasses et fortes, et les chemins par conséquent pleins de boue, ou l'on voyage dans les montagnes où ils doivent être fâcheux par les fréquentes montées et descentes qui s'offrent à chaque pas, surtout du côté d'Aurillac, de Salers et de Saint-Flour. On ne laisse pas d'en trouver de bien rudes dans d'autres cantons. Cependant, comme le transport des marchandises et des denrées se fait par des chevaux , par des mulets et par des chariots, on voit de quelle nécessité il est de rendre toutes ces routes commodes et aisées. On doit y tenir la main surtout pour celles qui condui-
sent du Languedoc en Auvergne, et pour celles qui mènent de Bordeaux, de La Rochelle et de Limoges à Clermont et à Lyon. Ces deux routes, surtout la dernière, ne sont jamais sans chevaux ou mulets qui sont chargés de marchandises pour Clermont, pour Lyon, pour la Provence et pour Tltalie, ou qui en portent de ces lieux-là pour Limoges, La Rochelle et Bordeaux. On aurait de la peine à croire tout ce qui se voiture par cette route. Le courrier d'Espagne à Rome n'en tenait point d'autres. Ces chemins, qui sont d'une si grande conséquence, ont été extrêmement négligés jusqu'à cette heure. Ce n'est pas que, de temps en temps, on n'y ait fait quelques réparations ; mais , comme on en chargeait des entrepreneurs qui s'engageaient à les faire pour une certaine somme , la passion du gain les y faisait travailler si légèrement, que, dans deux ou trois mois, ils étaient aussi rompus qu'auparavant. Ces réparations, de plus, ne s'étendaient qu'à une lieue ou deux de Clermont.
On voyage plus à l'aise dans la Limagne. Les chemins étant comme sous les yeux des intendants, on se donne un peu plus de mouvement pour les rendre commodes. Cependant, comme les travaux qu'on y fait sont fort légers, il faut sans cesse recommencer à y travailler. Celui auquel on s'est le plus attaché est le chemin qui conduit de Clermont à Riom ; on l'a refait trois fois dans très peu de temps sans un grand besoin, et il est certain que les sommes qu'on y a employées eussent été suffisantes pour mettre en bon état tous ceux de la basse Auvergne. Il semble que la route qui mène de Clermont à Paris devrait [être] la moins négligée; elle l'est pourtant depuis Gannat jusqu'à Moulins, ce pays étant de la dépendance de l'intendant de cette ville. On devrait lui donner des ordres fort pressants, pour que les carrosses et les chariots chargés de marchandises y pussent passer avec moins d'incommodités ; à peine peuvent-ils sortir des boues que l'on trouve entre Gannat et Saint-Pourçain.
Pour les chemins de la haute Auvergne, que la hauteur des rochers et leur âpreté rendent très difficiles , et qui le
deviennent encore plus par les torrents et le débordement des eaux formés par la fonte des neiges, il est presque impossible qu'on remédie à ces inconvénients. Les grandes sommes qu'exigeraient ces réparations font désespérer qu'on songe jamais à les raccommoder. Nous sommes bien éloignés des idées des Romains qui concevaient bien mieux que nous la conséquence de ces réparations qui vont à la facilité du commerce et à la commodité publique. L'entretien des chemins regardait les consuls qui étaient les premières personnes de l'État. Avoir rendu une route commode, c'en était assez pour être élevé à cette première dignité. Cicéron parlant de ceux qui, dans une certaine année, prétendaient au consulat, dit que, de tous les prétendants, il n'y en a aucun dont la brigue fiât plus à craindre que celle de Thermus, et la raison qu'il en apporte, c'est, dit-il, parce qu'il a la commission de faire raccommoder le chemin de Flaminius, ce qui pourra, ajoutet-il, être achevé pour ce temps-là.
Les grands chemins, étant raccommodés, deviennent presque inutiles par le grand nombre de grandes et petites rivières qui traversent l'Auvergne, si l'on n'a pas soin de faire des ponts par-dessus lesquels les voituriers puissent passer sans danger et sans être arrêtés.
C'est pourtant ce qui manque le plus sur les rivières et sur les ruisseaux, et ce qui est le plus capable d'interrompre le commerce. On en trouve quelques-uns, mais ils ne laissent pas d'être inutiles, ou parce qu'ils sont rompus ou parce qu'ils sont sans garde-fors et si étroits qu'on ne peut point se hasarder d'y passer, tant le danger est grand. Tous ces ponts demanderaient de grandes réparations, qui sont absolument nécessaires non seulement pour la communication des denrées d'un lieu à un autre, mais encore pour mettre la vie des habitants à couvert des périls qui les menacent en traversant ces ruisseaux ou plutôt ces torrents qui engloutissent tous les jours quelqu'un. Il y avait autrefois un pont de pierre à Courpière, sur la rivière de Dore. Quelques arches, n'ayant pu résister à la violence des eaux dans quelque débor-
dément, tombèrent. Toutes les piles sont encore dans leur entier; il n'en coûterait pas beaucoup pour rétablir ce pont qui se trouve placé dans un des endroits de la basse Auvergne où il passe le plus de monde. On a mis de grandes poutres en long d'une pile à l'autre, sur lesquelles on a cloué de fortes planches pour la commodité des gens à pied, car pour les grosses voitures elles n'oseraient y passer.
On est surpris avec bien de la raison que dans le cours de la rivière d'Allier, qui est [de] près de trente lieues depuis Langeac jusqu'à Saint-Pourçain, il ne s'offre aucun pont pour le passage des carrosses et des grosses voitures. Cependant il est à remarquer que le débordement de ses eaux est si grand, surtout en automne, qu'on ne saurait souvent la passer de plusieurs jours, non pas même en bateau. Il est pourtant vrai que c'est par le passage de cette rivière que les provinces de France^ qui sont au couchant de l'Auvergne et celles qui sont à son levant, se communiquent les unes aux autres tout ce qu'elles ont qui peut leur être utile. Les peuples d'Auvergne sont, sur ce point, d'une indolence qui n'est point à pardonner ; ils ont donné sans mot dire cinquante mille écus pour la construction de celui de Moulins, sans qu'il leur soit venu dans l'esprit de représenter au conseil du roi la nécessité absolue d'en avoir un chez eux tant pour le passage des marchandises étrangères que pour les leurs, mais encore pour la commodité des habitants qui se voient souvent dans l'impuissance d'aller dans leurs héritages et dans les villes où l'on rend la justice, étant arrêtés par les crues d'eau qui ne leur permettent point de la passer. Nos ancêtres, qui allaient au solide, avaient eu soin d'en faire construire un au Pont-du-Château qui en a retenu le nom. On pourrait les imiter et en élever un dont la dépense ne serait pas excessive. On ne saurait choisir un endroit plus propice pour le placer, tant à cause des rochers qui sont sur le bord de l'eau que parce qu'il serait sur la grande route qui conduit de Bordeaux, de La Rochelle et de Limoges à Lyon. Il serait encore nécessaire d'en faire un du côté de Brioude, sur la
même rivière, celui de Vieille-Brioude n'étant d'usage que pour les gens de pied.
Les accidents qui arrivent tous les jours au port de la Corde (1), par où passe deux fois la semaine le carrosse d'Auvergne qui va à Paris et qui en revient, devraient toucher ceux qui sont à la tête des affaires. On pourrait y remédier en faisant un grand chemin le long de la rivière, depuis Saint- Pourçain jusqu'à Moulins, ou le carrosse passerait la rivière sans craindre aucun péril.
On sait dans quelle réputation sont les bains du Mont- Dore ; les malades les plus désespérés y trouvent souvent la guérison de leurs maux. Tous les peuples, non seulement de France, mais même des pays étrangers, y viendraient chercher du soulagement ; mais ils sont arrêtés par la peinture affreuse qu'on leur fait du lieu où ils sont placés. En effet , il n'y a pas une maison propre à recevoir, je ne dis pas des personnes de qualité, mais même un homme un peu accommodé. Cependant, sans beaucoup de dépense, on y pourrait élever de grands bâtiments dans lesquels on pratiquerait toutes les commodités si nécessaires à ceux qui y viendraient chercher des remèdes à leurs maux. On ne comprend point comment les seigneurs de ce lieu n'ont pas entrepris d'y bâtir. Ils auraient, par là, augmenté le revenu de leur terre de plus de dix mille livres, les malades donnant abondamment lorsqu'ils se trouvent logés à leur aise. La chose est essez importante pour représenter au roi qu'il devrait avoir la bonté d'avancer l'argent nécessaire à la construction de ces bâtiments, sur les deniers publics que les receveurs lèvent dans la province ; d'autant plus que, loin d'y perdre, il en retirerait, dans deux ou trois ans, le prix de l'argent qui aurait été
(1) Ne s'agirait-il pas ici du port de Cordebœuf qui est mentionné dans Le siège des huguenots devant la ville de Molins (Bibl. de l'Arsenal, Ms. 4651, fol. 143) ? Il était situé entre Saint-Pourçain et Varennes, où Ton devait aller rejoindre la route de Lyon à Paris, par Moulins. Il paraît résulter de la phrase suivante d'Audigier que la route de Saint-Pourçain à Moulms, sur la rive gauche de l'Allier, par Châtel-de-Neuve, n'était pas encore établie.
fourni. Il aurait, par là , le plaisir de contribuer au soulagement de ses sujets, et surtout des gens de guerre, dont les blessures les mettent souvent hors d'état de continuer à le servir dans les armées. Mais, afin que les malades y trouvassent tous les secours dont ils ont besoin, on devrait pratiquer, dans les bâtiments qu'on élèverait, un logement pour un médecin qui y ferait sa demeure pendant trois mois de l'année, dont les lumières donneraient une grande tranquillité à ceux qui s'y rendraient pour recouvrer leur santé. La province trouverait de grands avantages dans l'exécution de ce projet (1).
La terre que l'on trouve à Lezoux , petite ville à quatre lieues de Clermont, sur le chemin de Lyon, est très propre pour toutes sortes d'ouvrages que l'on apporte de la Chine et du Japon, que l'on connaît sous le nom de porcelaine. Il y a des curieux, qui sont entendus en ces sortes de choses, qui assurent que les ouvrages qui seraient formés de cette terre, qui est aux environs de cette ville , approcheraient de beaucoup de ceux de ces pays éloignés. Les anciens l'ont mise en usage et en ont fait de petites urnes, des tasses, des soucoupes dont on en voit quelques-unes chez des particuliers. Ce serait un grand profit pour la province si on y réussissait. Il me semble que la chose mériterait bien qu'on en fît un essai. On ne manquerait pas, après cela, de gens qui avanceraient l'argent nécessaire aux ouvriers que l'on appellerait pour y travailler (2).
(1) V., sur l'intervention administrative aux bains du Mont-Dore aux XVII® et xviii^ siècles, Charles Jaloustre : Les archives du Mont-Dore^ dans le Rapport du préfet du Puy-de-Dôme au Conseil général, session d'avril 1893.
(2) Les ateliers gallo-romains de Lezoux sont aujourd'hui bien connus, grâce aux fouilles heureuses et aux belles et ingénieuses études de M. le D»" Plicque. Les résultats de ces fouilles sont exposés en grande partie dans diverses revues, et tout particulièrement dans VEtude de céramique arverno-romaine de M. Plicque (Congrès archéologique de Montbrison, 1886).
Religion
La religion ancienne des Auvergnats n'était pas différente de celle du reste des Gaulois. Ils adoraient le Jupiter gaulois, dit Taranis ; l'Hercule gaulois, dit aussi Hogmius ; Mars, connu sous le nom d'Hésus ; Pluton, sous celui de Dis ; Mercure, sous celui de Tentâtes, et Apollon sous celui de Belenus. Diane était aussi l'objet de leur vénération (1).
(1) On ne connaissait, au temps d'Audigier, la religion gauloise que par les auteurs anciens, et les renseignements fournis par ces auteurs se réduisent, en somme, à peu de chose : une page Lien connue de César [De bello Gall.^ VI, 1o-19), trois vers de Lucain [Phars., I, 444-446), un passage de Lucien [Herc. galL, p. 598, éd. Didot). C'étaient à peu près là les seules sources auxquelles notre historien pouvait puiser. Les découvertes archéologiques, inscriptions votives et monuments figurés, ont apporté, depuis, quelques lumières nouvelles ; mais la seule dont Audigier aurait pu avoir connaissance, celle des autels découverts en 1711 sous le chœur de Notre- Dame de Paris, ne semble pas être parvenue jusqu'à lui.
La religion gauloise, au temps de César, était un polythéisme analogue à celui des Romains, et César affirme qu' « ils se font des grands dieux » à peu près la môme idée que les autres peuples. » Ces dieux même, il ne les désigne que par des noms romains : Apollon, Mars, Jupiter, Minerve, Mercure. A côté de ces dieux, les inscriptions nous ont révélé un certain nombre de divinités locales qui représentaient sans doute la plus ancienne religion des Gaulois, et celle qui a le plus duré. (V. Cam. Jullian, Gallia, pp. 14 et 207.)
Voici la liste des principaux travaux relatifs à la religion des Gaulois après et avant la conquête :
II. Gaidoz, Esquisse de la religion des Gaulois. Paris, Fischbacher, 1879. — Le même. Le dieu gaulois du soleil et le symbolisme de la roue. Paris, E. Leroux, 1886. — P. -P. Mathieu, Le Puy de Dôme ; ses ruines ; Mercure et les matrones. Clermont, Thibaud, 1876. — P. Monceaux, Le grand temple du Puy de Dôme et la nationalité arverne. — A. Bertrand, L'autel de Saintes et les triades gauloises. Revue archàol.., 1880. — R. Movvat, Le temple Vassogalate des Arvernes. . . Pevue arclicol.^ 1875.
Le Jiipiler gaulois dit Taranis, c'est-à-dire Jupiter tonnant, que l'on croit avoir régné dans la Gaule celtique, fut l'objet du culte des peuples d'Auvergne. On l'honorait,, à Clerniont, sur une petite colline qui a conservé son nom jusqu'à ce jour. On la nomme Montjousé, c'est-à-dire Mons Jovis, montagne de Jupiter. Elle est, à présent, chargée d'un excellent vignoble. Dans les premiers temps elle était couverte de sombres forets où les prêtres gaulois, connus sous le nom de druides, faisaient leur demeure. Ils avaient en grande vénération le chêne, parce qu'il portait le gui. Ils le cueillaient avec beaucoup de cérémonie (1). Un de ces prêtres, vêtu de blanc, l'allait cueillir avec une serpe d'or, le premier jour de l'an. On croit que leur nom de druides vient du mot grec Drus jvpy'ç ou Dent en langage celtique, qui signifie chêne (2). Aussi se plaisaient-ils beaucoup dans les forêts où l'on trouvait cette espèce d'arbre. Ils faisaient aussi leur séjour en Auvergne, dans un bois qui était le long de la rivière d'Allier, depuis le village de Dallet jusqu'à Mirefleurs. Une partie de l'espace où il était est encore aujourd'hui connu sous le nom de Dren, et le bois s'appelait Dieu-y-soit, qui n'a disparu entièrement que depuis trente ans.
Ces prêtres gaulois avaient l'intendance du culte des dieux et de la religion avec la direction des affaires tant publiques que particulières ; outre cela, ils instruisaient la jeunesse. S'il se faisait quelque meurtre ou quelque crime, s'il y avait procès pour une succession ou quelque autre différend, ils décidaient et ordonnaient les peines et les récompenses, et, lorsque quelqu'un ne voulait pas acquiescer à leur jugement, ils lui interdisaient l'entrée de leurs mystères. Ceux qui étaient frappés de cette foudre passaient pour scélérats et pour impies; chacun fuyait leur rencontre et leur entretien ; s'ils avaient quelque
(1) Pline, Hist. nat., XVi, 9o. — Cicéron, De Divinatione^ I, 41.
(2) Cette étymologio, selon M. Gaidoz, « est une illusion des Grec:^, qui » rapprochaient ce nom de leur mot Apu», « chêne. » Ce nom se rencontre » on irlandais sous la forme drul ou dral^ gén. druad, nom. pi. druÀd, » qui a \e sens de sorcier. »
affaire, on ne leur faisait point de justice. Ils n'étaient point admis aux charges ni aux dignités, et mouraient sans honneur et sans crédit. Ils avaient parmi eux un pontife dont l'autorité était absolue. Après sa mort, le plus considérable des autres lui succédait, et, s'il y en avait plusieurs qui y prétendissent, la chose était remise à l'élection, et quelquefois se décidait par les armes. Ils n'allaient point à la guerre et étaient exempts de toute sorte d'impôts et de servitude ; ce qui était cause que plusieurs s'y rangeaient , et chacun tâchait d'y mettre son fils ou son parent. On leur faisait apprendre par cœur un grand nombre de vers, car il était défendu de les écrire , soit pour exercer leur mémoire , soit pour ne point profaner les mystères en les divulguant ; de sorte qu'ils étaient quelquefois vingt ans au collège. Dans les autres choses, ils se servaient de l'écriture et usaient de caractères grecs. Ils ne doutaient point de l'immortalité de l'âme ; ils l'envisageaient comme une créance utile et qui porte les hommes à la vertu par le mépris de la mort. Ils croyaient aussi la métempsycose et avaient plusieurs autres dogmes de théologie et de philosophie qu'ils enseignaient à la jeunesse. Il y en avait quelques-uns qui avaient une grande connaissance de l'astrologie, de la géométrie et de la géographie, mais surtout de la politique ; ce qui les rendait arbitres de toutes les affaires publiques et particulières. Quelques autres ne s'occupaient qu'à la contemplation des choses divines et de tout ce qu'il y avait de plus sublime dans les secrets de la nature, et on donnait à ceux-là le nom d'eiibages. Ce qui paraît surprenant, c'est de voir que des hommes qui pensaient si bien de toutes choses semblaient être tout d'un coup abandonnés de la raison , lorsqu'ils faisaient des sacrifices où ils immolaient des victimes humaines. Auguste les défendit sous de sévères peines. Tibère ne fit pas moins paraître de zèle pour les abolir ; mais la gloire de les avoir fait cesser est due à l'empereur Claude.
Ils avaient des femmes qui demeuraient avec eux dans les bois, auxquelles on donnait le nom de fées et de faivœ,
comme on nommait Fatua la bonne déesse, suivant Macrobe. Il n'y a pas quarante ans que Ton exprimait le même nom en langage auvergnat par celui àQ fade ; et, comme les druides faisaient leur séjour dans les bois de la colline de Montjousé, consacrée à Jupiter, qui a conservé le nom de ce dieu, on donnait le nom de fades de Montjousé aux dévotes qui ont un air simple, entièrement éloigné de celui du monde, qui est le même que celui sous lequel on connaissait les femmes qui étaient consacrées au culte de la religion des Auvergnats et des Gaulois. Ce dieu était encore adoré d'une manière particulière parmi les citoyens de la ville de Gergovia, puisqu'il y avait une rue qui avait le nom de Jupiter, qui est encore connue aujourd'hui par les paysans du voisinage qui en ont conservé le nom, l'appelant Vio Jove, voie de Jupiter (1).
Pluton, sous le nom de Dis, était encore l'objet du culte des Auvergnats. La chose n'est pas surprenante. On sait que les Gaulois faisaient gloire d'être descendus de ce dieu, et que c'était pour conserver la mémoire d'un père si illustre qu'ils comptaient par nuits et non par jours. Au commencement des mois et des années la nuit était toujours la première. Les siècles qui se sont écoulés n'ont pu altérer cette tradition parmi les peuples de la campagne d'Auvergne, qui ne donnent point d'autre nom au mot d'aujourd'hui que celui d'anmi, qui veut dire nuit.
(1) Il semble hors de doute que c'est une divinité gauloise du nom de Taranus [TaraniSj dans Lucain) que les Romains ont assimilée à leur Jupiter. On a trouvé des inscriptions dédiées : lovi tanaro. iovi taranvco. ïarann veut dire tonnerre dans les idiomes celtiques , et Tidentification s'explique aisément.
l'our M. Gaidoz, deux divinités gauloises auraient été confondues sous le nom du Jupiter romain : le dieu du tonnerre, qui avait pour attribut le marteau, et le dieu du soleil, qui avait pour attribut la roue. [Op. cit.]
M. Allmer pense que la roue est Fimage de la foudre, et que le dieu au marteau n'est autre que le dieu Silvain.
Aucun monument du culte de Jupiter Taranus n'a été découvert en Auvergne. Sur les traditions relatives à ce culte, voir Pommerol, Revue d'Auvergne, année 1887.
Il faut mentionner cependant l'inscription suivante sur une feuille d'argent trouvée à Vichy : nvmin. avg. deo. iovi. salasio [Sabasio] c. ivlivs
CARASSOVNVS V. S. L. M.
L'Hercule gaulois , qui s'était rendu si illustre dans la Gaule , était encore un dieu des Auvergnats (1). La \ille d'Alizé le reconnaissait pour son fondateur. Il était fils de Jupiter. Ce père des dieux le reconnut bien pour tel lorsque, étant attaqué par Albion , roi de la Grande-Bretagne, et par Bergiona , fils fun et l'autre de Neptune, voyant que les troupes de son fils étaient désarmées, il fit pleuvoir sur ses ennemis une grêle de pierres ; ce qui les étonna si fort, qu'ils furent mis en déroute. Ce dieu était d'une taille si avantageuse et d'une si grande beauté, que la fille du roi des Celtes, nommée, selon quelques-uns, Galatée, ne put pas le voir sans être éprise de lui. Elle témoigna sa passion à son père, qui ne put lui refuser la permission qu'elle souhaitait d'avoir les dernières faveurs de ce dieu, qui voulut bien l'honorer de sa couche. Elle en eut un fils appelé Galate. La manière dont on représentait ces Hercules gaulois pouvait avoir bien des charmes pour les peuples de la Gaule. Voici comme Lucien nous le dépeint : Sa parure était un carquois sur le dos, une massue à la main droite, un arc à la gauche ; ayant le visage d'un vieillard chauve et ridé et hâlé, mais vénérable, ayant autour de lui une foule de peuple liée avec de petits chaînons d'or et d'argent qui aboutissaient à sa langue ; et, bien que les chaî-
(1) Le seul témoignage connu d'un culte d'Hercule chez les Arvernes se trouve dans Tinscription citée par Greppo (Eaux thermales de la Gaule^ p. 112). Cette inscription, aujourd'hui perdue, aurait été trouvée aux Bains du Mont-Dore. En voici le texte, d'après Greppo :
HERCVLI . MERCVRIO
ET . SILVANO
SACRVM . ET
DIVO . PANTEO . EX . V.
M. Allmer la déclare fausse [Revue épigraphïque du Midi de la France^ mars-avril 1891, n» 61).
Quant au prétendu Panihéon du Mont-Dore, voir la note ci-dessus, p. 175.
Celte inscription attesterait encore, si l'authenticité on était étallie, le culte rendu dans cette contrée au dieu Silvain, 1(^ dieu des fonMs, particulièrement honoré en Gaule, et dont les images dites « le dieu au maillet » ne seraient, d'après M. Allmer, que des représentations. (V. Revue cpigr. du Midi de la France^ 1891, n» 61.)
nons fussent extrêmement fragiles, nul des captifs ne faisait effort de les rompre, et, tout au contraire, ils témoignaient, à leur air, qu'ils auraient été bien fâchés d'être délivrés d'un si doux esclavage, comme vaincus bien moins par la force de ses armes que par son éloquence. Nos Gaulois et les Auvergnats, par conséquent, avaient tant de vénération pour ce dieu, parce qu'il était grand et fort, qu'une des choses qui leur faisaient le plus de peine en embrassant le christianisme était de ne plus avoir son image ; mais on les consolait en les assurant que les chrétiens avaient un saint qui, pour la grandeur et la force, valait six Hercules. On trouve plusieurs médailles où ce dieu est représenté, aux environs de Clermont et de Gergovia.
Les Gaulois rendaient un culte divin à Apollon , qu'ils connaissaient sous le nom de Belenus, mot qui vient de Bel, dont les Assyriens se servaient pour nommer le soleil. Ils le regardaient comme le seigneur du ciel. On honorait ce dieu dans un lieu appelé Polagnac, non loin du Puy-de-Dôme, qui est à la maison de Chabannes-Gurton ; et à Polignac, lieu situé sur les frontières du Velay , qui a passé de la maison des Apollinaires dans celle des Chalencon-Polignac. On y voit encore son idole, qui est une tête de ce dieu d'une grandeur extraordinaire.
Mars (1), que les Gaulois connaissaient aussi sous le nom d'Hésus, qui signifie fort, selon les Hébreux, les Syriens et les Chaldéens, et Diane, recevaient les adorations des peuples
(1) Aucun flocument n'autorise à assimiler Mars et Esus : on admet gt'néralement que ce serait plutôt le dieu gaulois désigné, dans les vers de Lucain , sous le nom de Tentâtes, que les Romains auraient identifié à leur dieu Mars.
Inutile de dire que l'étymologie proposée par Audigier pour Merdogne est sans valeur. Mais on connaît un témoignage plus sûr du culte rendu au dieu Mars : c'est une coupe d'argent, de la collection du docteur Constancias, sur laquelle se lit l'inscription suivante : marti . randosati . bas- [SiNvs . BAssvLi . F . V . S . L . M. On trar^uit d'ordinaire Randosati par |Randan. (V. Mâm. de la Soc. des Antlq. de France., p. 239.)
On connaît également une inscription dédiée marti . vorocio au dieu iMars honoré à Vouroux? (V. même recueil, année 1882, p. 264.)
d'Auvergne à Merdogne, qui est sur le penchant de la montagne de Gergovia, et à Mardogne de la haute Auvergne, qui appartient aujourd'hui à M. le prince de Conti. Le nom de ces deux villages est composé de ceux de Diane et de Mars. On voit encore, dans le château du dernier, qui est sur la rivière d'Alagnon, un temple où Ton croit que l'on sacrifiait à ces divinités. On honorait particulièrement Diane dans un lieu nommé Dienne, qui est aujourd'hui à la maison de Montboissier. Ce village, qui est au pied du col de Cabre, en porte le nom dans les vieux titres. Il était au milieu des bois qui faisaient les délices de cette déesse, à cause de sa grande passion pour la chasse (1).
Dans un temple d'idoles grandes et magnifiques qui était dans la ville de Brioude, on y voyait, sur une colonne fort haute, les statues de Mars et de Minerve, qui étaient l'objet de la vénération des peuples qui s'y rendaient en foule pour y offrir de l'encens à ces divinités.
De tous les dieux, les Auvergnats, comme le reste des Gaulois, adoraient principalement Mercure, comme l'inventeur des arts et le patron des voyageurs et des marchands (2).
(1) V., sur une prétendue tête fie Diane trouvée à Cebazat (dans Bulletin archcol. du Comité des Trav. hist., année 1890, p. 2-^10), une note de M. Luguet sur une triple tête en bronze découvei'te en Auvergne. — L'inscription gravée sur un anneau d'or trouvé à Vichy : deae diAxNAe [Numinibus] avgvstop.vm sacrvm dianenses de svo donavervnt. Les Dianenses étaient, d'après M. AH mer, une confrérie de dévots à Diane.
(2) Nous ne connaissons pas encore d'une science incontestée le nom gaulois du dieu que les Romains ont assimilé à leur Mercure. Pour les uns ce serait un dieu Lug, divinité du crépuscule, qui joue un rôle important dans l'épopée irlandaise et dont on a cru reconnaître le nom dans une inscription voiive sous cette forme : lvgovibvs. (Mémoire lu à la Société nationale des Anliquairos de France par M. d'Arbois de Jubainville , juin 1885.) D'autres, en comparant le texte célèbre de Grégoire de Tours : Delubrum illud quod gallïca llngua vassogalate vocant, avec une inscription trouvée à Ritttiurg, dans la Prusse rhénane, et dédiée mercvrio vAssocALETi, en ont tiré la conclusion « que le nom celtique de Mercure » était, dans la Gaule, Vassocalete, non pas Lug. » C'est la théorie adoptée par M. Allmer [Rev. épigr. du M'tdi de la France^ 1891, n^ 61).
Sous quelque nom qu'il ait été adoré avant l'époque romaine, ce fut toujours, à n'en pas douter, le dieu le plus populaire de la Gaule, et les découvertes archéologiques ont pleinement confirmé, sur ce point, les as-
La superstition de ceux de la ville de Clermont pour ce dieu était extraordinaire. Ils avaient fait faire , par un des plus habiles hommes qui aient jamais été pour ces sortes d'ouvrages, nommé Zénodore, une statue colossique qui représentait ce dieu. Elle avait quatre cents pieds de haut. Elle surpassait tous les colosses du monde, au rapport de Pline. Elle était placée dans Tendroit le plus élevé de la ville, de sorte que les voyageurs pouvaient découvrir ce dieu de huit ou dix lieues et l'invoquer quand ils se trouvaient dans quelque péril. Il était encore connu sous le nom de Theutatès, qui est le même que le Thoush ou le Thosh des Phéniciens et des F^gyptiens. Il était encore honoré sur une colline près de Clermont qui en retient le nom, étant nommée par le peuple Montaudou, c'est-à-dire Mont Theutatès. Le seul changement est celui de la lettre T en D, selon l'usage des anciens.
On trouve quelques auteurs qui veulent que Bacchus a été Tobjet du culte des Auvergnats et qu'on l'adorait sur une montagne voisine de Clermont , appelée aujourd'hui Chantourgues , qui produit d'excellent vin , dont la bonté était connue du temps de Sidonius Apollinaris. Ils prétendent que l'on ne doit point chercher le propre nom de Chantourgues que dans celui de ce dieu que les anciens nommaient Orgius ; ce qui fit donner le nom de Campus Orgius à cette montagne. Il est pourtant vrai qu'on ne trouve point ce nom dans les anciens auteurs. Saint Grégoire de Tours l'appelle Cantobe-
sortions de César : Deum maxime Mercurîum colunt. L'inscription trouvée dans les fouilles du Puy de Dôme nous apprend que ce temple était dédié mercvrio dvmiati. C'est ?on image colossale que la cité des Arvcnies avait fait couler en bronze par Zénodore. La popularité du Mercure arverne s'étendait, d'ailleurs, au loin dans la Gaule. On a trouvé, jusque sur les bords du Rhin, de nombreuses dédicaces à ce dieu.
Les monuments figurés du culte de Mercure abondent : les uns nous représf^ntent le Mercure classique ; quelques autres, un type tout différent, et qui reproduit sans doute les anciennes traditions gauloises. C'est à ce dernier type que se rapporte le Mercure trouvé à Lezoux par M. le docteur Plicqu"', entièrement et chaudement vêtu, le visage couvert d'une barbe épaisso, un bonnet de laine sur la tète ; sur la poitrine, l'inscription suivante, qui rend probable l'attribution, mercvrio et avgvsto sacrv.m. (V. D^ PLICQUE, Lug^ le dmi de Vor des Gaulois, Vichy, Wallon, 1892 \
nicvs. Le même nom paraît dans les titres de Tabbaye de Chantoin, qui est située au bas de Chantourgues, d'où est venu aussi le nom du monastère, qui est Cantobenus ou Cantoenus (1).
Le génie des Auvergnats est célèbre par \me ancienne inscription que l'on voit à Mauzac, près de Riom , sur un autel ou une base de marbre blanc (2). Quelques auteurs veulent que Sextus Org. et Suavis Autunois la mi [rent] dans un temple qu'on y avait élevé en l'honneur de cette divinité, lequel a été converti en église consacrée à sainl Jean-Baptisle ; quelques autres prétendent que ce marbre était à Clermont, d'où il fut transporté à Mauzac après que la ville eut été ruinée par Pépin le Bref. Voici l'inscription :
GENIO ARVERN
SEXT. ORG. SVAVIS
AEDVVS
C'est ainsi qu'on la lisait en 1604.
Les Auvergnats adoraient tous ces dieux de l'antiquité et en avaient les mêmes sentiments que les autres nations ; car ils croyaient que Jupiter était le souverain des dieux et qu'il lançait le tonnerre; qu'Apollon redonnait la santé; que Mi-
(1) Cette seconde étymologie e«t la vraie ; la précédente est insoutenable. Cantobenicum a donné Chantourgue, Chanturgue ; Cantoenum, Chantoin.
(2) L'inscription citée par Audigier se trouve actuellement au château de Mons, près d'Aigueperse. Le texte en doit être rectifié ainsi qu'il suit, d'après un estampage communiqué par ^L E. Vimont à ^L R. Mowat :
GENIO ARVERAORVM SEX. 0R[GIVS] SVAVIS
ae[dvvs]
Lancelot avait déclaré cette inscription fausse ; mais, à l'aide d'une autre inscription trouvée à Châlons, ^L Mowat en a établi l'authenticité.
Pour lui, ce génie des Arveriies ne serait autre que le Mercure arverne auquel était consacré le grand temple du Puy-de-Dôme, et dont la popularité est attestée par de nombreuses inscriptions votives. (R. Mowat, Noie sur un groupe d'inscriptio)is relatives au culte de Mercure en Gaule. Revue arc/icol.^ t. XXIX, p. 30. — Le même, Le temple Vassogalate des Arvernes. Uevue arcliéol.,.i. XXX, p. 360.)