CHAPITRE XIII
d'un certain âge , dit un vieil historien , quel était son roi , il n'o-^ sait pas faire d'autre réponse que nommer Edouard Baliol ; mais si on adressait à un enfant la môme question, l'enfant, avec sa franchise ordinaire , répondait par le nom de David Bruce. »
Lorsque l'Ecosse en Rit réduite à cet état d'abaissement, et qu'Edouard eut employé , pour y étoufiTer l'esprit de révolte , tous les moyens par lesquels il semblait possible de combattre une disposition qui se manifestait partout , mais qu'on ne savait atteindre nulle part, le monarque songea à regagner son propre royaume. Mais auparavant il reçut la soumission du versatile comte d'Athol, rendit à ce puissant seigneur ses vastes domaines anglais, et le nomma régent ou gouverneur sous Baliol. Le grand sénéchal^ sur qui David de Strathbogie paraît b'avoir eu que trop d'influence , se décida aussi , contrairement à son intérêt , car il était presque héritier du trône , à reconnaître Baliol comme son souverain. Après avoir fortiGé Perth et rebâti les chftteaux d'Edimbourg et de Stirling, Edouard III rentra enGn sur son propre territoire.
Une fois que les Ecossais ne se sentirent plus opprimés par la force supérieure , qui naguère pesait irrésistiblement sur eux , ils laissèrent l'inextinguible feu de la liberté se rallumer en leurs âmes. Les royalistes choisirent de nouveau pour chef, ^r André Moray de Bothwell , l'ami de Wallace et le beau-frère de Bruce. Athol, jaloux de se donner de l'importance aux yeux d'Edouard, et d'effacer le souvenir de ses précédentes tergiversations , avait résolu d'assiéger le château de Kildrummie, dans l'Aberdeensbire, où résidait Christine, sœur de Robert Bruce et femme de sir André Moray. Moray, à qui se joignirent le comte de March et le chevalier de Liddisdale, vola au secours de la place. Ils réunirent environ quinze cents partisans , les uns habitants du Lothian et du Berwicksbire, les autres du territoire de Kildrummie , et tombèrent soudain sur le comte d'Athol, alors campé dans la forêt de Killbrain , dont les troupes attaquées d'une manière aussi subite que terrible, se débandèrent de toutes parts. Le comte , quoique mobile en fait d'attachement politique, était ferme en fait de courage personnel; il promena un regard de dédain sur les gens qui fuyaient, et frappant de la main un roc énorme près duquel il se trouvait : « Toi et moi, s'écria-t-il, nous ne fuirons aujourd'hui qu'ensemble. >» Cinq chevaliers de sa maison demeurèrent, combattirent, et moururent avec lui, refusant tout quartier. La mort
118 HISTOIRE DÉCOSSE.
d'AtlioI ftit regardée par les royaUstes comme un événement très . fkvorable à leur cause, car sa puissance, et dans les dermers temps, Éoa incltoation même le roulaient leur ennmii juré.
Edouard ^i personne vint venger la mort d'un des plus redoutables, sinon des plus fermes de ses partisans. Il mena en Ecosse une nombreuse armée qui ravagea le nord du pays jusqu'à Inverness. Mais tout habile qu'il était à profiter des avantages que le hasard, la disposition du terrain ou les circonstances du t^sips pouvaient ofirir, néanmoins Edouard III trouva dans sir knéré Moray un adversaire dont la prévoyante sagesse et l'expérience «consommée triomphèrent aisément de sa juvénile ardeur, et ne ânt pas mieux le contraindre à une action qu'il n'y avait contraint Jftouglas et Randdph dans la campagne northumbrienne de 13S7. L'exemple suivant 4e l'habile , du courage et de la tactique de Moray , peut donner une idée du calme avec lequel il d^oua la bouillante ardeur du héros de Greci.
A Perth, Edouard apprit que le régent d'Ecosse était campé avec ses troupes dans le bois de Stronkaltire (probablement une partie de la fomeuse forêt de Birnam), presque au pied des monts Grampians , et sur la limite des Hautes*Terres. Les plus habiles manœuvres furent faites par le roi pour entourer les ennemis , et l'Anglais avait déjà dirigé plusieurs de ses divisions vers différents côtés du bois , afin d'empêcher qu'ils ne lui échappassent. £ir André de Moray entendait la messe dans une chapelle située au milieu d'une clairière , lorsque ses éclaireurs lui vinrent annoncer l'approche de l'ennemi. Il leur ordonna de se taire jusqu^à ce que l'office divin fût fini. La messe terminée, ses émissaires hors d'haleine luiapprirentqueTAnglaisn'étaitplusqu'àdeuxpas. <« Hé bien , soit! dit Moray, mais il n'est pas besoin de nous presser. » Il :s'arma alors très tranquill^nent et se fit amener son cheval de ba* taille.En lemontant il s'aperçut qu'une sangle avait manqué. Avec ie sang-froidie plus complet, le guerrier vétéran demanda certain cofire, en tira une pièce de cuir, en coupa la lanière qu'il lui fallait, et s'asseyant sur un des degrés de la chapelle, arrangea ^ravmient la courroie de ses propres mains , bien qu'à la grande inquiétude de tous ceux qui l'environnaient , on ne cessât d*an- Boncer de toutes parts que l'ennemi débouchait de différents oêtés. De vieux soldats, qui étaient présents à cette scène, ont -•voué à l'historien Winton, prieur de Lochleven , que jamais de leur vie ils n'avaient passé d'aussi affreux moments que ceux
ŒAPITRE XIIL m
pendant lesquds Moray arrangea sa maudite sangle. Mais ce chef était sûr de son temps et connaissait son affaire; quand il monta i -cheval et se [daça à la tête de ses gens qui avaient appris en le Yoyant toujours si calme à mettre en lui leur confiance absolue, il les forma en colonne serrée, et tandis qoe les Anglais dierchaient un moyen de tenter l'attaque, il emmena tout tranquil* lement sa troupe hors de leur présence, et disparut en sûreté par un passai qu'il s'était ménagé sur ses derrières.
Edouard III pénétra jusqu'à la riche province de Moray, et porta partout la dévastation sur son passage. Mais là se bornèrent ses plus grands efFors, et il fut obligé de battre en retraite, à cause des conséquences qui résultèrent pour son armée même des jcavages dont il était l'auteur. Il répara tous les châteaux du royaume que des garnisons anglaises occupaient, et laissant TÉ*cosse tranquille en apparence, regagna l'Angleterre. Mais les patriotes Écossais ne furent pas plus tôt délivrés du poids et de la présence de l'armée anglaise , qu'ils reprirent les armes sur tous les points à la fois^ et que pressant de sièges et d'assauts ou surprenant par ruse les garnisons qu'on avait laissées pour les mainte^ nir en crainte , ils prouvèrent par leur intelligence à suivre les préceptes de Bruce , qu'ils étaient dignes d'avoir été ses sujets* Le régent se distingua autant dans cette guerre par son adresse à saisir les occasions favorables , que lorsqu'il avait eu Edouard pour adversaire , par sa prudence à n'en offrir aucune à l'en* nemi.
Sur ces entrefaites, la guerre éclata entre la France et l'Angle* terre. Le 7 octobre 1337, le roi Edouard déclara publiquement ses prétentions à la couronne française \ mais vainem^oit eut-il en vue cet objet nouveau et plus facile à conquérir, il ne détourna point les yeux de la conquête d'Ecosse. Aux comtes de Salisbury, d'Arundel ; et de Norfolk fut confié le commandement de l'armée du Nord , et le premier assiégea le château-fort de Dunbar > que défendit en l'absence du comte de March, sa femme, qui GUe de rbéroïque Thomas Randolph, comte de Moray , était enflammée d'une partie de son courage. Cette comtesse, que les gens du peuple avaient l'habitude d'appeler la Noire Agnès de Bunbar, était unede ces femmes dont les exhortations, pour parler comme Froissart, peuvent dans un moment de péril, doubler la force d'un homme. Elle faisait chaque jour la ronde des murs, de manière à ce que les assiégeants elles assiégésla vissent, et quand
des pierres lancées par les Anglais venaient frapper les créneaux, vite, comme pour se moquer de leurs machines, elle priait les jeunes fllles de sa suite d'essuyer avec leurs mouchoirs les endroits où ces pierres venaient dé tomber. Une fois , elle fit accroire au comte de Salisbury qu'on avait formé à l'intérieur du château Ain complot pour le lui livrer et faillit s'emparer de sa personne. En une autre occaâon, une flèche lancée par un archer de sa garde particulière percale cœur d'un chevalier anglais^ bien qu'il fût complètement armé. « Ohl oh ! les épingles de madame sont piquantes, s'écria Montague, comtç de Salisbury, ou plutôt les traits d'amour de notre comtesse percent le cœur. » Un autre jour, les Anglais avançaient vers les murs la machine appelée truie, et dont il a été question plus haut dans le récit du siège de Berwick, Agnès apostropha le général ennemi des deux vers suivants :
a Ohé! prends garde que ta truie ?fe mette bas, je Ten supplie 1.»
' A ces mots, un énorme roc, préparé tout exprès, fut lancé contre la machine et la fit voler en éclats. Le comte , après avoir inutilement épuisé l'invention de ses ingénieurs , résolut alors de convertir le siège en blocus et de réduire Dunbar par la famine. Gomme il avait une nombreuse flotte , il aurait pu réussir par ce moyen ; mais le brave chevalier sir Alexandre Rasbay de Dalwolsey , montant un léger navire, et favorisé par une nuit sombre , parvint à jeter dans le château un renfort de provisions et de soldats. La nouvelle en fut donnée aux assiégeants par une sortie, et- leur découragement devint tel, que, levant le siège qui avait duré cinq mois, ils se retirèrent de devant Dunbar avec peu d'honneur.
Les patriotes obtinrent dans toute l'Ecosse de semblables succès. L'état , il est vrai ,^ éprouva une cruelle perte dans la personne de sir André Moray , Is régent , qui expira en paix à son château d'Aroch , dans le comté de Ross : beau-frère de Bruce, et l'un des derniers de ses capitaines^ il déploya jusqu'au jour de sa mort x^ette valeur, cette sagacité, et ce patriotisme, qui lui méritèrent une alliance aussi illustre. On lui reproche d'avoir , dans ses campagnes , répandu , comme à plaisir , le ravage et la désolation ;
4 Les vers pouvaient être nouveaux, mais la plaisanterie ne Tétait pas, car elle avait été employée dans une occasion pareille au siège de Berwick^ en I5i9| lorsque le grand sénéchal d^iTcosse défendit cette ville contre les Anglais, w» s.