L'EXPOSITION PARTICULIÈRE DE
En 1866, Manet présenla au Salon deux tableaux, le Fifre el l'Acleur Iviufiqaf. Ils lurent refusés par le jury.
Ce refus se produisait comme conséquence de l'indignation soulevée par les œuvres exposées l'année précédente. Le Jury, en 1865, encore sous le coup de la rebuffade que son excessive rigueur lui avait attirée, en 1863, de l'Empereur, par l'établissement du Salon des refusés, avait bien pu se montrer coulant, en recevant VOlyinpia et le .lésiis insulté, mais maintenant, soutenu par l'opinion qui s'élevait unanime contre Manet, il devait revenir à son ancienne l'igueur. C'est ce qu'il faisait en repoussant, on j)eut dire les yeux fermés, les deux œuvres qui lui étaient soumises. Elles étaient en effet de celles que des juges non prévenus n'eussent pu qu'accej)ter, en y recon-
naissant des qualités de facture de premier ordre, alors surtout que le choix et la disposition des sujets ne prêtaient point à la critique, par une nouveauté bien grande. Il s'agissait de deux personnages en pied, sur fonds neutres.
Le Fifre, un tout jeune soldat, joue de son instrument. Il vit et ses yeux pétillent. Il est peint en ])leine lumière. Le pantalon rouge, le baudrier blanc, les galons jaunes du bonnet de police, le bleu de la veste juxtaposés, sans ombre ni transition, présentent un ensemble d'une harmonie étonnante. Seul, un homme particulièrement doué a pu créer, avec des moyens aussi simples, une œuvre d'une telle valeur picturale. Mais aux yeux de la mo3'enne des peintres du temps, habitués comme le public aux ombres opaques et aux tons éteints, ce magnifique morceau de peinture heurtait la vue. Il semblait criard et violent.
L'Acteur tragique, digne de ce nom, sombre et farouche, se tenait debout, vêtu de noir. C'était l'acteur Rouvière dans le rôle de Hamlet. Il n'y avait point ici de couleurs diverses juxtaposées, comme dans le Fifre; le ton noir général des vêtements, en accord avec le gris du fond, eût dû faire accepter le tableau à des gens qui aimaient les ensembles fondus. Mais Manel, pour obtenir son effet tragique, avait peint les traits d'une brosse hardie, par touches puissantes, et il est présumable que c'est cette manière, considérée comme brutale, qui a dû servir de prétexte au jury pour sa condamnation.
Manet voyait donc le jury revenir envers lui à cette inimitié de parti pris qui, pendant les premières années où il avait voulu se produire, l'avait tenu écarté. Il subissait de nouveau l'ostracisme. D'ailleurs il ne pouvait s'attendre à trouver au dehors la moindre commisération. Dans l'état de soulèvement où le Déjeuner sur l'herbe et rOhjmpia avaient mis le public contre lui, il se voyait repoussé partout. Les artistes influents, les critiques, les connaisseurs, la presse entière le flétrissaient. Il avait pensé atteindre à la renommée, par la production d'œuvres où il avait mis loute son originalité, il était en effet parvenu à une renommée extraordinaire de condamné. Il était tombé dans un abîme de réprobation. Il avait perdu, par surcroit, son unique défenseur fidèle de la première heure Baudelaire, entré l'esprit éteint dans une maison de santé. Il se trouvait donc maintenant seul, son abandon paraissait irrévocable.
Cependant à ce moment même, son originalité et son apport de nouveauté avaient agi sur plusieurs. Le besoin d'émancipation, qui se manifestait chez lui, ne pouvait être un fait isolé, il devait aussi exister chez d'autres et alors le bruit éclatant dont il était cause, en le mettant en vue, ne pouvait manquer de lui amener ceux-là. Cette obscure germination qui se produit partout, qui fait que les choses neuves, croyances, doctrines, formes sociales, formes artistiques, commencent d'abord à se manifester difficilement chez des individus isolés ou dans de petits groupes, j)Our
s'étendre ensuite peu à i)eu, devait se produire aussi en faveur de l'esthétique qu'il venait inaugurer. A l'heure même où il semblait à jamais repoussé de tous, il avait ainsi conquis, par afiinité, un certain nombre de jeunes gens, qui allaient lui venir comme défenseurs, comme disciples ou comme spectateurs bienveillants.
Il y avait alors à Paris deux jeunes hommes, liés par une amitié d'enfance : Cézanne et Emile Zola. Le premier voulait être peintre et débutait dans son art, le second s'était déjà produit brillamment dans la littérature. Tous les deux dédaignaient les chemins battus. Aussi, ayant tout de suite remarqué l'œuvre de Manet, avaient-ils ressenti pour l'auteur cette sympathie de jeunes gens vaillants, entraînés d'instinct à se ranger à côté d'un homme jeune comme eux, attaqué brutalement. Leur symi)athie devait se traduire en actes. Elle devait conduire le peintre à adopter, aj^rès un certain temps, la technique inaugurée par Manet et, en effet, Cézanne qui, au début, avait d'abord subi l'influence romantique de Delacroix, puis l'influence réaliste de Courbet, devait se fixer définitivement à la peinture des tons clairs, en pleine lumière et en plein air. Et elle portait Zola, l'écrivain, à se ser> ir immédiatement de sa j)lume, pour se faire, auprès du public, le défenseur du novateur attaqué.
M. de Villemessant dirigeait alors VEoénemenl. C'était, avant la ciéation du Figaro quotidien, le premier journal paraissant tous les jours, qui fût survenu
avec un caractère littéraire, rédigé par des écrivains d'opinions libres et diverses. Aussi était-il très en faveur sur le Boulevard et parmi les gens de lettres, les gens du monde et des théâtres. Zola avait été chargé par M. de Villemessant, qui recherchait les nouveaux venus, d'y rendre compte du Salon de 1866. Il s'était tout de suite signalé par l'éclat de son style et le tour donné à sa critique. Ses articles étaient donc fort lus, lorsque dans l'un, publié le 1 mai, on avait vu poindre avec étonnement une théorie, qui ne tendait à rien moins qu'à placer Manet parmi les maîtres. Cet article n'était qu'une préparation. En effet, le 7 mai, il en paraissait un autre très étudié, du meilleur style de l'auteur, consacré à un éloge enthousiaste de Manet et de ses œuvres. Zola, prenant en main la cause de l'artiste que le jury de cette année même repoussait du Salon, le déclarait, lui, grand peintre, prédisait à ses tableaux une place au Louvre et de plus abîmait à ses pieds les peintres de la tradition, alors au pinacle et adulés du peuple.
L'article de Zola produisit sur le public du Boulevard et de la rue la même indignation que les tableaux de Manet avaient produite sur celui du Salon, On n'en pouvait croii'e ses yeux ! Dans un journal littéraire, patronné j)ar les raffinés, lire l'éloge de ce réprouvé de Manet, voir qualifier d'œuvres de mailrc des créations jugées barbares, d'un affreux réalisme, qui avaient fait rire la \illc entière ! Le soulèvement l'ut universel. M. de \'illemes.sant s'entendit dire (pie
s'il ne se séparait de son critique d'art, les lecteurs se sépareraient de son journal. Il prit d'abord un moyen terme, en chargeant un second rédacteur de louer les artistes que le premier avait attaqués. Une telle demimesure ne pouvait suflire. On voulait que Zola se tût et lui-même, satisfait du coup porté et se refusant à toute concession, interrompit brusquement son Salon et quitta le journal.
Son départ fut accueilli comme la juste réparation d'un acte inqualifiable. Il avait agi de la façon la plus désintéressée, en prenant en main la cause de Manet, avec lequel il n'avait eu jusqu'alors aucune relation. Son acte lui avait été inspiré par une sincère admiration et c'était par \aillance, par puissance de tempérament, qu'il avait rompu de front avec l'opinion et pris le public comme à la gorge. Mais on ne voulut point croire qu'il en fût ainsi; on lui prêta les mobiles les plus bas. Il fut en butte aux pires accusations. Son courage lui valut de passer pour un homme de mauvaise foi. manquant de respect à tout ce qui était resj)ectable.
Quelque temps après, M. Arsène Houssaye, qui dirigeait une revue d'art et de littérature, la Revue du XIX' Siècle, où il voulait donner place à des articles sensationnels, demanda à Zola une étude spéciale sur Manet. Elle parut dans le numéro de janvier 1867. Zola cette fois-ci avait abandonné !a |)arlie d'attaque contre les peintres de la tradition, entrée dans les articles de VEvénement, qui avait soulevé une si grande
colère. Son étude consacrée exclusivement à Manet, relue aujourd'hui, ne paraît contenir que des vérités très simples. Mais au moment où elle parut, elle fit l'effet de paradoxes. Il s'étendait sur VOlympia. il la louait sans réserve. Cela suffisait pour que l'on jugeât qu'il devait être au fond de mauvaise foi, ne pensant pas un mot de ce qu'il écrivait. Olympia et son chat noir avaient suscité une telle réprobation, que la moindre défense en i)araissait monstrueuse. Non content de la publicité que ses articles avaient reçue dans VEvénement et dans la Revue du XIX'^ Siècle Zola, pour leur assurer la durée, les reproduisit en brochures. Après cette obstination dans ce que l'on prenait pour une erreur perverse, il fut décidément considéré comme un homme dangereux et la presse entière resta fermée à sa critique d'art.
Manet sur le moment ne se trouva avoir rien gagné au plaidoyer de Zola. |Hiisque le public, dans sa colère, les mettait tous les deux au même rang de réprouvés. Mais cette défense retentissante ne l'avait pas moins sorti de l'isolement absolu où il s'était trouvé. Elle allait encourager à venir vers lui les jeunes gens qui, déjà se sentant certaines affinités et cherchant des voies nouvelles, le prendraient i)our porte-drapeau. Il n'était plus seul. Zola était venu comme le premier d'un groupe de combattants, qui allait se recruter.
Manet s'était vu interdire le Salon de 18fi6. En 18fi7 devait se tenir une e\|)osilion universelle où, à
côté des produits de l'industrie, on ferait une place aux œuvres d'art. Cette exposition dépassait ^en importance le Salon annuel. Les artistes de toutes nations, mis à côté les uns des autres et destinés à être jugés, outre le public parisien, par des spectateurs du monde entier, devaient éprouver un intérêt particulier à s'y montrer. Manet essaya donc de s'y faire recevoir. Mais le jury appelé à désigner les (X'uvres admissibles le repoussa. En 1867 comme en 1866 il allait ainsi être étouffé. Il ne lui restait plus, dans cette extrémité, qu'à se produire quand même, en recourant à une exposition particulière.
Il avait du reste déjà j)rati([ué une exposition de cette sorte au commencement de 1863. Elle avait eu lieu sur le Boulevard des Italiens, dans un local que Ton appelait Chez Martinet, du nom du |)ropriétaire, un homme d'initiative, qui soutenait les jeunes artistes inconnus ou discutés et prenait leurs tableaux pour les mettre sous les yeux du public. Manet avait groupé chez lui quatorze toiles. Cet ensemble n'avait eu d'ailleurs aucun succès. Les visiteurs n'y avaient vu que du «bariolage)», selon l'expression emplo^^ée à cette occasion par Paul Mantz, dans la Gazette des Beaux- Arts. On peut même dire que celle exposition, en indisposant les esprits, avait contribué au refus ([ue le jury du Salon faisait quelques semaines après du Déjeuner sur l'herbe.
Mais Manet ne devait jamais se laisser rebuter; sa })ersistance à vouloir ex])oser en tout lieu et à montrer
SCS tableaux en toute circonstance, devait être inébranlable. Il était convaincu que le public, par habitude, arriverait à se familiariser avec ses formes et ses |)rocédés et qu'après s'en être d'abord offensé, il finirait ])ar les trouver bonnes. Il avait raison au fond, seulement ce changement qu'il attendait tous les jours, comme un accident heureux, susceptible de le favoriser à chaque nouvelle exposition, ne devait réellement avoir lieu qu'après une très longue bataille, continuée pendant des années et ne serait obtenu que par ses œuvres accumulées en entier. Toujoui-s est-il qu'avec la détermination de se montrer en toutes circonstances, il ne pouvait se résigner à perdre l'occasion d'une exposition universelle, qui s'offrait en 18(i7, en se laissant étouffer pai- le refus (\u Jui'v. Il se résolut donc à montrer l'ensemble de ses œuvres et, à cet effet, il fit élever une construction en bois, une sorte de baraque, près du pont de l'Aima. Il avait obtenu l'autorisation de la placer sur une contre-allée de l'avenue, qui longe les Champs-Elysées, sur le bord de l'eau. L'autorisation d'en élever une semblable avait été accordée à Courbet. Placés l'un près de l'autre, ils î'Ilaient ainsi tous les deux soumettre leui's (xun rcs au |)ublic, dans un local particulier.
L'exposition au pont de TAIina s'oiisril eu mai 1867. Elle comptait cinquante nuiriéros, à peu près toute l'œuvre de l'artiste. C'était un magnifi([ue ensemble de tableaux, qui sont |)our la |)luparl maintenant entrés dans les luusées ou ont pris |)lace dans les gran-
des collections d'Eurojie ou d'Amérique. Mais le public ne voulut y voir qu'une réunion de choses grossières. Il y retrouvait surtout le Déjeuner sur l'herbe et l'Olympia, qui l'avaient si ]}ro fondement offensé, et le temps écoulé depuis leur apparition était trop court pour qu'il pût être amené à modifier son opinion. On ne faisait du reste aucun tri entre les œuvres, on les condamnait en bloc, comme conçues et exécutées en dehors de toutes les règles du beau. La presse, la caricature s'acharnèrent de nouveau contre Manet et son ex])osition ne recueillit que railleries et réprobation. Si on eût été à même de juger avec indépendance et capable de regarder sans prévention, on eût cependant pu se laisser éclairer par la préface du catalogue des œuvres exposées. On eût pu reconnaître, en la lisant, que cette outrecuidance qu'on attribuait à Manet d'homme jaloux de renverser toutes les règles, pour peindre d'une manière non encore essayée, n'existait que dans l'imagination des détracteurs. Il avait en effet inséré, en tête de son catalogue, sous le titre de Motifs d'une exposition particulière, un appel au public. On y trouve une vue si juste sur le caractère de son art, que nous le reproduisons en entier :
(( Depuis 1861 M. Manet expose ou tente d'exposer.
« Cette année il s'est décidé à montrer directement au public l'ensemble de ses travaux.
« A ses débuts, au Salon, M. Manet obtenait une mention. Mais ensuite il s'est vu trop souvent écarté