‹ Histoire d'Édouard Manet et de son œuvreChapitre 9 sur 97 · IX. — LES ANGES AU TOMBEAU DU CHRIST · texte numérisé non relu

IX. — LES ANGES AU TOMBEAU DU CHRIST

Salon de 18(i

avec volupté. La salle élail virle. Seul un monsieur, à une certaine distance, se liouvail assis comme moi à la grande table. Il jugeait lui la cuisine exécrable. Il commandait, à chaque instant, quelque nouveau plal, qu'il refusait ensuite irrité, comme immangeable. Chaque fois qu'il renvoyait le garçon, je le faisais au contraire revenir et, dans mon appétit famélique, reprenais indifféremment de tous les plats. Je n'avais du reste prêté aucune attention à ce voisin si difficile, lorsque sur une nouvelle demande que je fis au garçon d'un plat qu'il avait refusé, il se leva brusquement et, se plaçant près de ma chaise, m'apostropha avec colère : ((Ah! ça Monsieur, c'est pour me narguer, pour vous f... de moi que vous prétendez trouver bonne cette horrible cuisine et que chaque fois que je renvoie le garçon, vous le faites revenir?» Le profond étonncment ({ue je laissai voir, à cette attaque imprévue, montra tout (le suite à mon agresseur qu'il avait dû se mépiendrc sur le mobile de ma conduite, car déjà radouci, il me dit :« Vous me connaissez sans doute, vous savez qui je suis?» Encore |)lus étonné, je lui répondis : (( .le ne sais qui vous êtes. Comment vous counaîtrais-je ? J'arrive, à l'instant, du Portugal, où j'ai soiilfcrt de la faim, et la cuisine de cet hôtel me semi)lc véritablement excellente)). ((Ah! vous arrivez du Portugal, dit-il, eh bien ! moi je viens de Paris. » Là se trouvait l'explication de notre diflerence de jugement sur la cuisine, (pii prenait tout de suite un caiactcrc comique. Aussi mon homme se mit-il à rire de .son eni-

portement. Il me fit alors ses excuses. Nous rapprochâmes nos chaises et finîmes de déjeuner ensemble.

Après il se nomma. Il m'avoua qu'il avait cru découvrir en moi quelqu'un qui, l'ayant reconnu, avait voulu lui faire une mauvaise plaisanterie. L'idée de trouver à Madrid un recommencement de ces persécutions qu'il avait pensé fuir en quittant Paris l'avait tout de suite exaspéré. La connaissance ainsi commencée se changea bientôt en intimité. Nous visitâmes ensemble Madrid. Nous allions naturellement, tous les jours, faire une longue station devant les Velasquez au musée du Prado. A cette époque Madrid avait conservé son vieil aspect pittoresque. La calle de Sevilla, au centre de la ville, était encore remplie de cafés dans d'anciennes maisons, qui servaient de rendez-vous aux gens de la tauromachie, toreros, afiîcionados, et aux danseuses. On tirait de grandes toiles, d'une maison à l'autre, aux étages supérieurs et la rue jouissait de l'ombre et d'une fraîcheur relative dans l'après-midi. Elle devint notre séjour préféré. Nous assistâmes aux courses de taureaux et Manet y prit des croquis qui devaient lui servir à les peindre. Nous allâmes aussi à Tolède, voir la cathédrale et les tableaux du Greco.

Je n'ai pas besoin de dire combien Manet, qui avait si longtemps rêvé de l'Espagne, était satisfait de ce qu'il y voyait. Une chose gâtait cependant son plaisir, c'était la difficulté qu'il avait dès la première heure éprouvée et qui avait précisément amené notre rencontre, de se plier à la manière de vivre du lieu. Il ne pouvait s'y

faire. Il éprouvait une répulsion invincible à l'odeur des plats qu'on lui apportait. C'était un Parisien qui, en définitive, ne se trouvait bien qu'à Paris. Au bout d'une dizaine de jours, réellement affamé et dépérissant, il dut repartir. Nous revînmes ensemble. On demandait à cette époque les passeports aux voyageurs et, à la gare d'Hendaye, le préposé aux passeports se mit à le considérer avec étonnement. Il s'arrangea pour faire venir sa femme et sa famille, afin qu'elles le vissent aussi. Les autres voyageurs, ayant bientôt su qui il était, se mirent également à le regarder. Ils se montraient tous très étonnés de voir ce peintre, dont la réputation de monstruosité artistique leur était parvenue, se présenter à eux sous les traits d'un homme du monde forl correct et fort poli.

Rentré à Paris, il se remit au travail. Il avait à cette époque quitté son premier atelier de la rue Lavoisier et, après être resté quelque temps dans un autre, rue de la Victoire, en avait délinilivement pris un, qu'il devait garder des années, rue Guyol, aux Baiignollcs, derrière le parc Moiiceau.

Il s'était marié en 1863 avec M"" Suzanne Leenholf, une Hollandaise, née à Delfl. Elle appartenait à une famille adonnée aux arts. Un de ses frères, Ferdinand Leenholf, était sculpteur cl graveur. Elle était ellemême pianiste cl, quoicpic ne jouant que dans l'intimité, elle cullivait son art assidûment. Manet devait trouver en elle une personne avec des goûls d'artiste, capable de le comprendre et, de ce côté, lui venaient

l'encouragement et rap})ui, qui le réconfortaient et lui permettaient de supporter les attaques du dehors. Son père était mort, en 1862, laissant à ses trois fils une fortune à se partager, qui les mettait dans l'aisance, Manet se trouvait ainsi dans une position privilégiée^ parmi les artistes. Il pouvait vivre sans vendre de tableaux, que personne, dans ces premiers temps, n'eût voulu acheter à n'importe quel prix et il disposait de ressources sulTisantes, pour parer aux dépenses d'atelier et de modèles qu'exigeait la poursuite de son art.

Après avoir habité sa femme et lui sur le boulevard des Batignolles, ils vinrent vivre avec M"' Manet mère, rue de Saint-Pétersbourg. Leur appartement conservait le mobilier paternel, tle cette forme froide et rigide, adoptée sous le règne de Louis-Philippe. On n'y découvrait point de bibelots et d'objets curieux, à peine deux ou trois tableaux sur les murs, les porlraits de son père et de sa mère peints par lui et son portrait peint par Fantin-Latour. Sa mère laissait voir cette distinction de manières des femmes du monde, qui ont Icnu un salon. Les assidus, membres de la famille, étaient les deux frères, Eugène et Gustave. Depuis la mort du j)ère, le conseil et le guide de tous se trouvait être un vieux cousin, M. de Jouy, avocat fort estimé, Manet devait peindre son portrait en 1879.

Manet ne tranchait point, en apparence, sur son milieu. Rien en lui ne décelait spécialement l'artiste. Il était on ne peut plus correct dans sa tenue. C'est même en partie à .son exemple qu'est dû le change-

ment qui a conduil les ailisles à répudier le genre fantaisiste qu'ils affeetaient autrefois, pour prendre la rectitude de vêtement et de tenue des gens du monde. Rien n'était plus singulier que le contraste existant entre Manel, tel qu'il se présentait, et son rôle d'artiste rénovateur, ennemi des traditions suivies et de l'esthétique alors respectée. Cet homme, contre lequel on se soulevait, dont on voulait faire un barbare peignant avec sauvagerie des scènes d'un bas réalisme, que la caricature, la raillerie, l'indignation de la foule poursuivaient comme une sorte de déclassé, était issu d'une famille distinguée, il vivait simplement avec sa femme et sa mère et devait conserver, toute sa vie, les manières rafUnées du monde spécial auquel il appartenait.

Page 1