XII. — L'ACTEUR TRAGIQUE
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par le jury, poui- ne pus penser que si les lenlalixes d'art sont un combat, au moins faut-il lutter à armes égales, c'est-à-dire pouvoir montrer aussi ce qu'on fail.
(( Sans cela le peintre serait trop facilement enfermé dans un cercle dont on ne sort plus. On le forcerait à empiler ses toiles ou à les rouler dans un grenier.
« L'admission, l'encouragement, les récompenses officielles sont en effet, dit-on, un brevet de talent, aux yeux d'une partie du public, prévenue dès lors pour ou contre les œuvres reçues ou refusées. Mais d'un autre côté on affirme au peintre que c'est l'impression spontanée de ce même public, qui motive le peu d'accueil que font les divers jurys à ses toiles.
« Dans cette situation on a conseillé à l'artiste d'attendre.
« Attendre quoi ? Qu'il n'y ait plus de jury ?
« Il a mieux aimé trancher la question avec le public.
u L'artiste ne dit pas aujourd'hui : — Venez voir des œuvres sans défauts; mais : — Venez voir des œuvres sincères.
« C'est l'effet de la sincérité de donner aux œuvres un caractère qui les fait ressembler à une protestation, alors que le peintre n'a songé qu'à renche son impression.
a M. Manet n'a jamais voulu protester. C'est contre lui, qui ne s'y allendait pas, qu'on a protesté, au
fonirnire. parce (jii'il y a un enseignenieul Iradiiiomu'l (le formes, de moyens, d'aspects de peinture et que ceux qui ont été élevés dans de tels principes n'en admettent plus d'autres. Ils y puisent une naïve intolérance. En dehors de leurs formules rien ne peut valoir, et ils se font non seulement critiques, mais adversaires actifs.
« Montrer est la question vitale, le sine qua non pour l'artiste, car il arrive, après quelques contemplations, qu'on se familiarise avec ce qui surprenait et, si l'on veut, choquait. Peu à peu on le comprend et on l'admet.
« Le temps lui-même agit sur les tableaux avec un insensible polissoir et en fond les rudesses primitives.
« Montrer c'est trouver des amis et des alliés pour la lutte.
« M. Manet a toujours reconnu le talent là où il se trouve, et n'a prétendu ni renverser une ancienne peinture ni en créer une nouvelle. Il a cherché simplement à être lui-même et non un autre.
« D'ailleurs M. Manet a rencontré d'importantes sympathies et il a pu s'apercevoir combien les jugements des hommes d'un vrai talent lui deviennent de jour en jour plus favorables.
« Il ne s'agit donc plus, pour le peintre, que de se concilier le public dont on lui a fait un soi-disant ennemi.
«Mai 1867.»
Oiiaiid MaiR'l (lisail : « M. Miiiicl u'ii Jiinutis voulu protester. C'est contre lui, (jiii ne s'y atiendaii /wn. (|u'oii a proieslé, au contraire »; (|uan(l il disait encore : « M. Manet a toujours reconnu le (alenl là où il se trouve et n'a prétendu ni renverser une aucienne peinture ni en créer une nouvelle. Il a cherché simplement à être lui-même et non un autre n, il ex|)rimait, de bonne foi, une parfaite vérité. L'idée de révolte personnelle, pour se soustraire aux préceptes des ateliers et à une tradition qu'il jugeait vieillie, lui était certes venue et lui appartenait, mais non celle ([u'on lui prêtait, de chercher à heurter les lègles de lout temps observées. Rien n'était plus éloigné de son esprit. Jamais il n'avail entendu protester de manièî-e à froisser le public el à se l'aliéner. La situation de réprouvé qu'on lui faisait lui était au contraire odieuse. Il ne demandait qu'à conquérir le public. II avail toujours pensé qu'il y parviendrait. Aussi s'attendail-ii toujours à voir le public revenir à de meilleurs sentiments à .son égard. Chaque fois qu'un défenseur, un discii)Ie parmi les jeunes ou un simple spectateur bienveillant .se déclarait, il accueillait ces marques isolées avec une satisfaction hors de leur importance, croyant y voii- le l)oint de dépai-| de ce changemenl einers lui sui' lequel il com|)tait toujours.
Jamais en elfel personne n'a peini avec plus de sincérité el, poui- une pari, a\ec plus di' naïxelé ([ue Manet; jamais personne n'a, le pinceau à la main, absorbé par le sujel, cherché à le rendre |)lus (idèle-
inent. Le disseiiliment survenu entre le public et lui provenait donc d'une différence de vision. Manet et les autres ne voyaient pas de la même manière. Or dans ce désaccord, c'était le peintre qui avait raison. Quand on disait : « Ce nouveau venu ne peut cependant être dans le vrai contre le peuple entier, qui le condamne et qui serait, lui, dans l'erreur », c'était bien réellement le nouveau venu qui avait raison, contre tous les autres, qui avaient tort, qui voyaient et jugeaient mal.
Les autres ne promenaient autour d'eux que des yeux éteints, tandis que Manet possédait une vision éclatante. Les choses lui apparaissaient en pleine lumière, avec une splendeur exceptionnelle. La nature l'avait réellement doué d'une manière spéciale et par là l'avait créé pour être peintre, dans le grand sens du mot. C'est ce que Zola avait tout d'abord reconnu et qu'il criait, en disant : « Manet possède un tempérament à part, il est doué d'une vision inattendue. L'exception qui vous le rend antipathique est la raison même de sa supériorité. Elle doit le faire prédominer sur les artistes de cette tradition banale et de ces pastiches courants, que vous admirez parce qu'ils sont à l'unisson de votre platitude, mais qui, dépourvus d'originalité et d'invention, ne sauraient vivre. »
La faculté de voir à part, chez Manet, ne venait ni d'un acte raisonné, ni d'un effort de volonté, ni du travail. Elle venait de la nature. Elle était le don. Elle correspondait, chez lui peintre, à la supériorité qui