XIII. — PORTRAIT D'E.VQLE ZOLA
Salon de 11 Musée du Loin
chez l'écrivain crée le poète, l'homme à pari exceplionnellenient ins])iré. On peul apprendre le métier de la peinture et parvenir à peindre, on peut apprendre la versitication et réussir à faire des vers, mais cela ne permettra à personne, qui n'a été spécialement doué, de se dire peintre ou poète, au sens élevé du mot. Manet avait été doué par la nature pour être peintre. Il voyait les choses dans un éclat de lumière que les autres n'y découvraient pas, il tixail sur la toile les sensations qui avaient frappé son œil. En le faisant, il agissait inconsciemment, puisque ce qu'il voyait lui venait de son organisation. Rien n'était ainsi plus faux que de l'accuser de s'adonner à la soi-disant peinture bariolée, de propos délibéré, et par pur désir d'attirer l'altention.
Pour une part, l'originalité qui soulevait le public contre lui était donc l'effet d'une manière d'être organique, à laquelle il obéissait sans y pouvoir rien changer, mais pour l'autre, elle venait de l'esthétique particulière qui le guidait et c[ui alors était le résultat d'une préférence. Aussi bien le choix lui en était dicté, en partie, par l'étude des devanciers vers lesquels ses penchants l'avaient plus particulièrement porté. Cet homme accusé d'ignorance avait étudié, comj)aré, copié dans les musées. 11 avait fait des voyages pour connaître les maîtres étrangers. Ses affinités l'avaient porté vers Franz Hais parmi les Hollandais, les Vénitiens parmi les Italiens, Velasquez et Goya parmi les
Espagnols. Or l'cslhéiiqiie (jiii était sienne avait aussi appartenu à tous ceux-là.
Tous ceux-là en effet avaient étudié la vie autour d'eux, s'étaient tenus dans le monde de leur temps, avaient peint les hommes de leur milieu, avec les costumes qu'ils portaient. Ce grossier réalisme que le ])ul)lic prétendait trouver chez Manet, pour lequel il l'accablait d'injures, n'était, sous une forme adaptée à des conditions nouvelles, que la ])einture du monde vivant, telle que l'avaient connue les Hollandais, les .Vénitiens et les Espagnols. Whistler à très bien dit, dans son Ten o'clock, que tous ceux-là avaient su reconnaître la beauté dans les conditions de vie les plus diverses : « Comme Rembrandt quand il découvrait une grandeur pittoresque et une Jioble dignité au quartier juif d'Amsterdam, sans regretter que ses habitants ne fussent pas des Grecs. Comme Tintorel et Paul Yéronèse j)armi les Vénitiens, ne s'arrètant pas à changer leurs brocarts de soie pour les draperies classiques d'xVthènes. Comme Velasquez à la cour de Philippe, dont les infantes, habillées de jupons inesthétiques, sont artistiquement de la même valeur que les marbres d'Elgin. » Ainsi cette accusation élevée contre Manet de violer les règles jusqu'à ce jour admises, ne venait que de la médiocrité de vision du public, que de son étroitesse de jugement, que de son ignorance du passé, que de son amour de la routine et de sa complaisance pour la banalité.