‹ Histoire d'Édouard Manet et de son œuvreChapitre 13 sur 97 · DE 1868 A · texte numérisé non relu

DE 1868 A

Manct, ail cours des neuf années où, depuis 1859, il avait présenté des tableaux aux Salons ou expositions officielles, les a^'ait \u re|)ousser quatre fois et accepter seulement trois. Mais sa persistance à vouloir se montrer, sa décision, à l'occasion de l'Exposition universelle, de mettre sa production entière sous les yeux du j)ublic, le bruit énorme fait autour de son nom, lui avaient donné une telle imi)orlance, qu'il devenait à peu près impossible de le proscrire ])lus longtemps. En outre certains, tout en condamnant d'avance ses œuvres, ex])rimaienl cependant le désir de les voir. D'autres, pai' puie générosité et esprit de justice, frappés de la jjersévérance d'un homme obstinément sur la brèche, eussent sùi-emenl jjrotesté contre les rigueurs (lu jiHv, si elles se lussent renouvelées. Toutes ces causes devaient amener, en faveur de Manel, un chan-

gement dans la conduite des jurys, tellement qu'après avoir vu ses tableaux systématiquement refusés aux Salons, il devait désormais les voir, comme règle, admis et les relus, qui pourraient encore l'atteindre, ne surviendraient plus que comme des exceptions. En 1868, il présente au Salon deux tableaux : le Portrait d'Emile Zola et Une jeune femme, qui sont donc reçus.

Le Portrait d'Emile Zola était, comme le Fifre de l'année précédente, un de ces puissants morceaux de peinture, qui n'eussent pu manquer d'être admirés par des spectateurs en état de juger sainement. 11 souleva, de nécessité, cette sorte d'opposition qui accueillait les œuvres de son auteur, cependant les critiques se trouvèrent accompagnées de réserves. On ne put s'empêcher de remarquer la tète pleine de vie et de fermeté, où se révélait la force de caractère du modèle. La facture de certaines parties, d'une superbe pâte, ne pouvait non plus, manquer d'être reconnue par des artistes plus ouverts que les autres. En somme le portrait ne souleva qu'une opposition mitigée.

Toutefois comme on ne faisait ces concessions qu'à contre-cœur, ayant devant soi deux tableaux à juger, on se dédommageait sur l'autre, que l'on condamnait alors sans réserve. Il s'agissait d'une jeune femme en pied, de grandeur naturelle, vêtue d'un peignoir rose. Le visage laissait voir ce type original, qui apparaissait sur les toiles peintes par Manet comme une marque de famille, mais cjui constituait précisément une de ces particularités ayant le don d'exaspérer. A côté de

la femme, un perroquet était place sur un perchoir. Vne telle ianlaisie ne pouvait manquer non plus d'irriter, aussi la femme fut-elle fort maltraitée par le public, qui la dénomma impoliment la Femme au perroquet.

Manet, en 1869, envoya au Salon le Balcon et le Déjeuner. Le Balcon souleva le mépris du j)ublic à un tel point, qu'on put croire que son auteur n'avait fait aucun progrès auprès de lui. Ce n'était plus cette colère qu'avaient vue le Déjeuner sur l'herbe et l'Olympia, le sujet ne la comportait pas, mais de la pure raillerie. On éprouvait le besoin de rire, aussi une gaieté bruyante régnait-elle dans l'attroupement, formé en j)ermanence devant le tableau. Il représenta il deux jeunes femmes, l'une assise, l'autre debout, sur un balcon, avec un jeune homme par derrière, au second plan. Le balcon était peint en vert et aux pieds des femmes se trouvait un petit chien. Il semble étrange qu'une telle scène pût causer, à première vue, de l'hilarité. L'intérêt à y prendre résidait évidemment dans la valeur en soi de la peinture et dans les particularités d'exécution. Mais ce sont là des points cpii échappent au |)ublic à |)cu piès eu tout temps et (pii échapj)aient entièrement au public de cette é|)oque, en présence de Manet.

Il ne venait à l'esprit de personne non plus de se demander jiourquoi, chaque année, on retournait devant ses tableaux et on les choisissait de préférence à tous autres pour se rencontre!-. On cùl pu se dire,

avec un peu de réflexion, que cette singularité de composition et de facture, que celte lumière éclatante, qui les faisaient ressortir et attiraient le public, étaient précisément la preuve, chez l'artiste, de ces facultés exceptionnelles, que seuls possèdent les vrais maîtres. Mais le j)ublic subissait l'attraction sans s'inquiéter d'en chercher la cause et une fois devant les œuvres, il se mettait d'abord à railler. Le balcon vert cette foisci lui paraissait une horreur. Avait-on jamais vu un balcon vert! Les deux femmes étaient, disait-on, désagréables de figure et mal fagotées et le chien, à leurs pieds, devenait un petit monstre, à l'égal du chat de l'Olympia.

C'est que le public le j)renait de haut avec Manet. Il le traitait en fort petit garçon. II entendait le relever de ses erreurs et lui enseigner les règles de son art, qu'évidemment il igjiorait. Pensez donc ! avec lui on avait affaire à un homme, qui méprisait le grand art traditionnel, considéré seul comme de l'art véritable. C'étaient des scènes de la vie de chaque jour qu'il s'acharnait à peindre. Il ne pouvait dès lors en imposer. Ah ! en présence des oeuvres du grand art, il en était autrement. Là le res])ect régnait. On entrait dans l'ordre des choses qu'on disait idéalisées. Or le public se rendait assez com])te de son infirmité, pour savoir qu'il était, lui, incapable d'idéalisation. Il respectait donc de confiance les oeuvres crues idéalisées comme supérieures. Puis les sujets mythologiques ou historiques, les costumes et les draperies, pris hors des formes

familières, le tenaient encore sur la réserve et l'enipèchaient de se croire juge. Il passait ainsi devant les tableaux du soi-disant grand art traditionnel, aux formes soi-disant idéalisées, sans trop savoir s'il se })laisait ou non à les regarder, mais respectueux et admirant de confiance. Alors il arrivait devant les tableaux de Manet et son attitude changeait.

Il n'était plus retenu ici en rien de manifester son opinion. Il ne s'agissait plus de dieux et de héros. On avait sous les yeux des personnages ordinaires, vêtus comme le commun des mortels. Aussi le public se croyait-il apte à prononcer en toute sûreté et il s'en donnait à cœur joie. C'étaient des femmes et les femmes se jH'cnaient à regarder comment étaient façonnées leurs robes, qu'elles déclaraient affreuses, et les hommes clamaient cpie ces femmes n'étaient point jolies et désirables, puis on passait aux accessoires pour les trouver ridicules et au petit chien pour le juger comique. Aller rire devant le Balcon était devenu un des plaisirs du Salon.

Le Balcon attirail Icllement l'attention ([ue le Déjeuner demeurait comme négligé. Vn jeune homme, vêtu d'un veston de velours, s'y trouvait placé sur le devant, appuyé contre une table encore servie, tandis qu'un homme assis et une servante debout se voyaient au second plan. C'était son beau-frère Léon Leenholï, qui avait posé pour le jeune homme en veston de velours. Le tableau était peint dans une donnée génélale de tons gris et noirs harmonieux, que le public

eût pu être plus particulièrement porté à accepter. Il est même probable que, comme le portrait de Zola de l'année précédente, il eût rencontré une certaine faveur si le soulèvement causé par le Balcon n'eût été tellement violent, qu'il s'étendait à lui.

Cependant maintenant que Manet, ayant forcé l'entrée des Salons, s'était pendant deux ans remis en vue, il devenait définitivement l'homme qui personnifiait la révolte contre la tradition et la routine des ateliers. Il voyait donc venir vers lui, en admirateurs, ces artistes possédés eux aussi du besoin de l'originalité, à la recherche de voies nouvelles.

Une des adhésions qu'il recueillit alors fut celle de M"" Berthe Morisot. Née à Bourges, en 1841, elle appartenait à une famille de vieille bourgeoisie. Une vocation décidée l'avait |)ortée vers la peinture. Son premier maître avait été Guichard, puis elle avait profité des conseils de Corot. Elle avait exposé aux Salons de 1864, 65, 66, 67 des tableaux remarqués de certains critiques. Tout en venant se rattacher à Manet, il ne faudrait point la donner comme devenue véritablement son élève. Manet qui avait en aversion la tradition des ateliers, qui était l'indépendance même, n'eût pu se prêter à enseigner régulièrement; mais par la montre de sa peinture aux Salons d'abord, puis par ses conseils et sa sûreté de jugement, il devait, sans se transformer en professeur, agir sur un grand nombre d'artistes, en voie de se former ou déjà formés. M"' Morisot était du nombre. Elle subissait son influence, pour arriver à

peindre comme lui dans les Ions clairs, sans l'intervenlion des ombres Iradilionnelles. Mais tout en se transformant, de manière que ses œuvres doivent être rangées, comme parenté, tout à côté de celles de l'initiateur, elle a toujours su garder son originalilé. C'était une femme distinguée, d'un grand charme et d'une exquise sensibilité. Ses qualités féminines se retrouvent dans sa peinture, qui est raffinée et cependant sans ce maniérisme qu'on peut reprocher généralement aux artistes de son sexe. Elle allait se placer au premier rang dans l'école née sous l'influence de Manet, qui devait prendre le nom d'impressionniste.

Une grande intimité s'établit entre la famille de la jeune femme et celle du peintre et, quelques années après, elle épousa son frère cadet, Eugène. Tout en lui donnant tics conseils, îManet, toujours à la recherche de modèles variés et caractéristiques, s'était emparé d'elle pour la placer dans ses tableaux. Elle lui avait donné ainsi la femme assise dans le Balcon, qui excitait précisément au Salon de 18(59 une telle raillerie. 11 peignait encore d'elle, en 18(j9, nn grand portrait en pied, ex])osé au Salon de 187^S, sous le titre le Repos et plusieurs autres portraits, à divei'ses époques, en buste ou en tête.

Un des premiers à se rallier à l'art de Manel el à comprendre la valeur de son système de peindre en Ions clairs juxta})osés, avait été Camille Pissarro. Né en 1830, il avait présenté aux Salons des tableaux dès 1859, et avait élé reçu cette année-là. Depuis il s'étail

vu plusieurs fois repoussé, en particulier au Salon de 1863 el s'était alors trouvé le compagnon de Manet au Salon (les refusés. Il prenait loul de suite la défense du Déjeuner sur l'herbe et de ÏOlynipia, parmi les jeunes artistes et les hommes de sa connaissance. A l'écart des voies battues, il ne pouvait manquer d'accueillir avec joie la manifestation de formules nouvelles. Il fit personnellement la connaissance de Manet en 186(5 et entra alors avec lui en relations amicales suivies. Il se sentait surtout porté vers la peinture de paysage : il devait s'}' faire une place de maître, par la sincérité de l'observation, le sentiment de la nature agreste, le charme rustique que laisseraient voir ses œuvres.

En 1862, quatre jeunes gens, Claude Monet, Renoir, Bazille, Sisley, se rencontraient dans l'atelier de Gleyre et s'y liaient d'amitié. Ils devaient après cela subir les mêmes influences, se faire une même esthéticjue et se dévelopjier concurremment. Au moment où ils cherchaient encore leur vole, Manet était en pleine production : aussi sa manière de peindre en clair devait-elle avoir sgr eux une intluence décisive.

Claude Monel, en particulier, étant allé voir l'exposition faite chez Martinet, en 1863, d'un ensemble d'œuvres de Manet en avait reçu une véritable commotion. Il avait tout de suite reconnu {|ue là étaient ses affinités. 11 s'était donc mis à peindre en tons clairs et, comme il était porté vers la peinture de paysage, il s'était mis en même temps à peindre en plein air. L'adoption des tons clairs et de la pratique du plein

air étaient alors des j)articiilarités assez neuves pour ne pouvoir manquer d'attirer l'attention. Aussi lors- ([ue Claude Monel apparut pour la première fois au Salon, en 18(55, avee deux marines, fut-il remarqué, (l'était l'année même où Manet faisait un si grand bruit avec son Olympia. II avait complètement ignoré l'existence de Monel, plus jeune que lui de huit ans et resté jusqu'alors inconnu. Il découvrit au Salon les deux marines. Les voyant signées d'un nom si semblable au sien, il crut à une sorte de plagiat et s'éleva d'abord contre l'auteur, en demandant avec humeur, autour de lui : « Que] est ce Monet qui a l'air de prendre mon nom et cpii vient ainsi profiter du bruit que je fais?» Monet, au su de ces interrogations, prit grand soin, en toutes circonstances, d'accoler son prénom de Claude à son nom patronymique, pour se bien distinguer et empêcher toute confusion avec le quasi homonyme.

Les deux hommes restèrent après cela |)rès d'un an sans se rapprocher, lorsqn'en 1866 Monet, conduit |)ar Zacharie Astruc, alla voir Manel dans son atelier et, à partir de ce mojnent, les relations les plus amicales s'établirent entre eux. A celle épocpie Renoir, Bazille et Sisley entraient également en rapports avec Manet cl ainsi le grouj)e des (pialre amis, d'abord formé dans l'alelier de Gleyre, se trouva tout entier uni à lui.

Pissarro, Claude Monet, Renoir, Berthe Morisot, Cézanne, Sisley étaient des peintres qui devaient jjartir du point de départ de la peinture claire, dont ils auraient reçu l'exemple de Manet, pour aller en avant

dans une voie qui devait les conduire à ce qu'on appellerait l'Impressionnisme. Mais Manet, sans les influencer d'une manière aussi directe, par son initiative de peindre les scènes du monde vivant, devait cependant agir sur certains autres artistes qui, le voyant entrer dans des voies nouvelles, allaient sentir qu'il leur conviendrait à eux aussi de s'y engager. Tel était Degas, de deux ans environ ])lus jeune que lui, doué d'une puissante originalité et d'une manière d'être très tranchée. Si Manet devait être surtout peintre, Degas devait être surtout dessinateur. Il avait été élève de Lamothe et de l'Ecole des Beaux- Arts. Sous l'iniluence du premier enseignement, il semblait devoir se tenir à la tradition classique. Parmi ses productions de jeunesse, se trouvent des dessins exécutés dans la manière d'Ingres et une copie de V Enlèvement des Sabines, de Poussin, qui, par sa fidélité, avait montré ses dons naturels de dessinateur. Puis, commençant à ])roduire des œuvres ])ersonnelles, il avait peint des tableaux d'histoire, Jeunes Spartiates s'exerçant à la latte, la Fille de Jephlé, Séniiramis construisant une ville. Tout paraissait donc indiquer qu'il se consacrerait aux sujets classiques, à la ])einture d'histoire. Mais il avait l'esprit trop ouvert, pour ne pas reconnaître cjue la tradition classique était épuisée. Il voyait en même temps aj)paraître, avec l'art de Manet, une esthétique nouvelle, appropriée aux besoins nouveaux. Aussi, délaissant la voie de la tradition, où il était d'abord

Page 1