‹ Histoire d'Édouard Manet et de son œuvreChapitre 15 sur 97 · LE BON BOCK · texte numérisé non relu

LE BON BOCK

Le siège de Paris et l'insurrection de la Commune, qui n'avait été vaincue qu'à la fin de mai, avaient amené une telle perlurbalion dans l'existence nationale, qu'en 1871 il ne put y avoir de Salon. Mais lorsque la paix à l'extérieur comme à l'intérieur fut rétablie, une sorte d'émulation générale porta tout le monde à se remettre au travail et aux affaires, afin de se relever des désastres. Manet vit veuir à ce moment, pour la première fois, un acheteur important. Il avait prié Alfred Stevens de l'aider à placer quelques tableaux et lui en avait remis deux, à ce! effet, une nature morte et une marine. Stevens les avait montrés à M. Durand- Ruel qui, comme marchand, commençait à acheter les productions de la nouvelle école. C'était i\n conuaisseur, capable d'apprécier les œuvres d'après leur mérite intrinsèque, il avait donc pris les deux tableaux. Puis, satisfait de cette première affaire, il était allé presque

aussitôt trouver Manet et, faisant chez lui un nouveau choix, avait ainsi acquis, en janvier 1872, un total de vingt-huit toiles pour 38.600 francs. Cette vente devait réjouir Manet et enthousiasmer les jeunes peintres, ses amis. 11 semblait qu'un vent favorable fût venu tout à coup enfler les voiles et que le temps des difficultés fût passé. Ce n'étaient là que des illusions.

M. Durand-Ruel avait fait un coup d'audace, un acte téméraire, en achetant les œuvres d'un peintre aussi généralement réprouvé que Manet. Rien ne lui servit de vouloir en forcer la vente. Elles lui restèrent sur les bras. En se faisant l'introducteur et le représentant d'une école nouvelle, honnie de presque tous, il souleva contre lui le plus grand nombre des collectionneurs, les autres marchands et même les critiques et la presse. A partir de ce moment, il dut cesser d'être neutre pour devenir partisan, multiplier les achats et prendre part ainsi, comme bailleur de fonds, au combat que Manet et ses amis poursuivaient pour se faire accepter. II eut à connaître lui aussi les déceptions qui, à chaque occasion où il croyait toucher au succès, le lui montraient s'évanouissant, pour devenir d'une réalisation de plus en plus problématique. Et ce ne fut qu'après de longues années de sacrilices pécuniaires, l'ayant fait passer par un véritable embarras d'argent, qu'il devait enfin obtenir la juste rémunération de ses efforts et de sa mise tle fonds.

1872 vil reprendre la tenue des Salons annuels interrompue en 1871. Le Salon de cette année attira

d'autant plus l'attention que beaucoup y apparaissaient avec des envois qui ])oitaient la marque de l'époque tragique que l'on venait de traverser. Manet ne se trouva point prêt à exposer des œuvres nouvelles. Il envoya un tableau peint en 18G6, mais alors représentant une action militaire qui, après la terrible guerre dont on sortait, prenait comme un caractère d'actualité. C'était le Combat du liearsmje cl de l'Alabama. Le Kearsage de la marijie des Etats-Unis avait coulé en 1864, en vue de Cherbourg, le corsaire des Etats Confédérés du Sud : l'Alabama. L'Alabama s'étail longtemps tenu réfugié à Cherbourg, pour éviter d'être pris ou détruit par le Kearsage, beaucoup plus fort que lui, mais enfin le capitaine Semmes, qui le commandait, lassé de rester bloqué, s'était résolu à se mesurer avec l'adversaire, quels que fussent les risques. Le combat avait eu cette particularité, qu'annoncé d'avance, il avait pu se livrer en présence d'un certain nombre de navires et de bateaux, tenus à portée. Manet informé à temps, venu à Cherbourg, en avait été lui-même spectateur sur un bateau-pilote. C'était donc une scène vue .qu'il avait représentée. Il connaissait très bien la mer, pour avoir été quelque temps marin dans sa jeunesse et, lorsqu'il l'a peinte, il l'a généralement montrée comme une jjlaine qui s'élève vers l'horizon, ce qui est bien en etfet l'apparence qu'elle prend, quand on la regarde des grèves ou d'un bateau, à ras l'eau.

Manet avait représenté, dans son Combat du Kearsage et de l'Alabama, la plaine liquide montant vers

l'horizon, où les deux navires, enveloppés d'un nuage de fumée, se combattaient. L'Alabama vaincu s'abîmait sous l'eau. Cette façon de peindre une marine avait au Salon déconcerté le public qui, habitué à censurer Manet, s'était mis une fois encore à l'accuser d'excentricité voulue. Cependant ce tableau très simple de facture, d'un ton presque uniforme, n'avait point trop excité l'hostilité. Pkisieurs critiques et un certain nombre de connaisseurs avaient même trouvé à la scène un caractère de grandeur. Ce tableau était apparu après une interruption d'une année, où le public n'avait point eu l'occasion d'examiner les productions de son auteur, il ne causait aucun soulèvement particulier. Une sorte d'accalmie se faisait donc alors sur le nom de Manet. Les circonstances se trouvaient ainsi rendues favorables pour une péripétie qui allait se produire en sa faveur, au Salon de 1873 : il y verrait une de ses œuvres séduire le public et recueillir une louange quasi universelle.

Il avait envoyé deux tableaux le Repos et le Bon Bock. A cette époque, le jour qui précédait l'ouverture du Salon au public, que l'on appelait du « vernissage », était réservé à une élite d'artistes, de critiques, de connaisseurs, de gens de lettres et de gens du monde. Ces visiteurs triés étant allés voir, comme toujours, les tableaux de Manet avaient été séduits à première vue par le Bon Bock. Ils l'avaient tout de suite tenu pour une œuvre excellente. A la fm de la journée du « vernissage », les artistes, les critiques, les amis des peintres

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