‹ Histoire d'Édouard Manet et de son œuvreChapitre 19 sur 97 · XXII. — LE REPOS · texte numérisé non relu

XXII. — LE REPOS

Salon de 1S7

Un de ses premiers porlrails, en 1860, fui celui d'une jeune dame, amie de sa famille (1). Il l'avail peinte debout, de grandeur naturelle. Elle n'était pas jolie, paraît-il. Il avait dû, se laissant aller à sa pente, accentuer les particularités de son visage. Toujours est-il que lorsqu'elle se vit sur la toile, telle qu'elle y figurait, elle se mit à pleurer — c'est Manet lui-même qui me l'a dit — et qu'elle sortit de l'atelier avec son mari, sans vouloir jamais revoir le portrait.

Zacharie Astruc, à la fois sculpteur et poète, se trouvait étroitement mêlé au groupe formé autour de Manet. Fantin-Latour l'a introduit dans son tableau Un Atelier aux Batignolles, du Salon de 1870, il en a fait l'homme assis, posant devant Manet. Dans le tableau La Leçon de musique, également du Salon de 1870, Manet s'en est servi comme modèle, pour l'homme qui donne la leçon. Auparavant, en 18().3, il avait peint son portrait séparément. Astruc avait une tête de méridional, qui le faisait dire «joli homme », mais, en le fixant, on lui trouvait un air particulier, une sorte d'air vague, que Manet avait naturellement dégagé et qu'il lui avait donné. Aussi le portrait ne lui plut-il point — encore moins à sa femme — et fut-il laissé à Manet.

Longtemps après, ce portrait, passé aux mains de M. Durand-Ruel, fut vendu par lui au musée de Brème, où il est maintenant. A l'occasion de celte vente

(1) Jeune dame en ISao, N" 20 du Catalogue. — lli) —

M"'° Astruc, venant à parler du polirait comme d'une chose manquée, s'étonnait qu'il se fût trouvé quelqu'un jiour l'acheter.

En 1866, Manet présenta au Salon, sous le titre de l'Acteur tragique, le portrait de Rouvière dans le rôle de Hamlet. Le jury le refusa.

En 1876 il présenta au Salon, sous le titre de l Artiste, le portrait de Desboutin. Le jury le refusa.

En 1881, Manet fit recevoir au Salon, le portrait de Henri Rochefort, une tête et un buste de sa meilleure manière. Le portrait se trouve maintenant au musée de Hambourg. Manet, attiré par sa physionomie l)ittoresque, avait demandé à Rochefort de se laisser peindre. Il n'avait nullement songé à tirer profit du portrait à exécuter. Terminé, il l'offrit au modèle et eût été heureux de le lui voir prendre. Mais Rochefort, qui n'a jamais aimé que la peinture léchée, le trouvait déplaisant, il n'en voulut pas et le refusa.

Albert Wolff était alors un chroniqueur et critique célèbre, au Figaro. Il passait son temps, comme tant d'autres, à recommander à l'admiration publique de ces médiocres qui n'ont rien laissé et dont le nom est oublié. Et alors que par fortune il rencontrait en Manet et les Impressionnistes de ces hommes qui créent et qui inventent, il n'avait pour eux que du mépris. Ayant cependant fait la connaissance de Manet, il était allé le voir à son atelier. Manet lui avait proposé de peindre son portrait. Il avait accepté. Manet l'avait alors fait asseoir dans un fauteuil recourbé, à balançoire.

La pose offrait des difficultés à prévoir, entraînant à des longueurs d'exécution qui eussent porté d'autres à l'écarter. Mais Manet n'éprouvait jamais de tels soucis. Après avoir conçu un arrangement, quel qu'il fût, il se mettait à l'œuvre.

Il avait donc commencé à peindre Wolff et, selon sa manière hardie de procéder, il avait jeté par places, sur la toile, les plaques et les taches de couleur, pour revenir de nouveau sur chaque partie et, par additions successives, mener l'ensemble au point d'achèvement qu'il jugerait convenable. Cependant il s'était d'abord appliqué au point important, la tête, et l'avait tout de suite marquée d'un caractère saillant. Or Wolff était d'une affreuse laideur et naturellement Manet, dans son portrait, la lui avait mise en plein, mais en lui donnant du style.

Wolff eût dû admirer l'œuvre, qui faisait de sa laideur, connue de tous, quelque chose d'artistique, d'un ordre supérieur. Il ne pouvait comprendre que le genre de peinture s'appliquant à atténuer les formes insolites et à modifier les traits tenus |)our laids. Aussi alla-t-il par la ville disant que, comme 11 l'avait toujours pensé, Manet n'était qu'un artiste incomplet. Il tâtonnait. Après plusieurs séances son portrait restait à l'état d'esquisse, attaqué de divers côtés, etc. C'était, en réalité, sa tête qui ne lui plaisait pas.

Manet, auquel ces propos furent rap|)ortés, en fut très mécontent. Le portrait ne fut pas continué. Il est en effet resté inachevé. Mais tel quel il révèle le maî-

tre. Seul un homme connaissant toutes les ressources (le son art a pu mettre du premier coup sur la toile une tête aussi vivante et aussi superbe d'expression. Retrouvé après la mort de Manet dans l'atelier, il fut remis par la famille à Wolff. Il a fait partie de la vente de Wollî, après décès. Mais Wolff avait dû le remiser chez lui, dans quelque coin, sans qu'on vînt à le connaître, car l'expert chargé de l'inventorier ne l'a pas tenu pour une œuvre de Manet. Ne sachant qu'en penser, il l'a inscrit dans le catalogue de la vente sous la rubrique : Genre de Manet.

Faure, le chanteur le plus en vue de l'Opéra, baryton favori du public, collectionnait des tableaux. 11 avait été mis par M. Durand-Ruel en rapports avec Manet. Il le fréquentait dans son atelier et achetait de ses œuvres. Il lui demanda, en 1877, son jDortrait. II posa en Hamlet, qui était alors le rôle qu'il tenait avec succès dans l'opéra de ce nom d'Ambroise Thomas. Il est montré se précipitant en avant, l'épée à la main. On ne saurait imaginer un portrait j)lus ressemblant, si l'on conçoit la ressemblance comme devant être la synthèse des traits d'un modèle.

Mais ce qui se dégage de l'œuvre, c'est après tout l'image d'un virtuose, chantant de la musique sans grand caractère et présentant la tête grimée d'un homme, qui se produit sur la scène de l'Opéra. Manet avait saisi ainsi, avec son coup d'œil supérieur, la réelle apparence du modèle. Cette sorte de ressemblance ne plut point à Faure. Aussi alors cju'il avait demandé son

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portrait à Manet, pour l'ajouter à celles de ses œuvres qu'il possédait déjà, qu'en sa qualité d'homme riche, il avait entendu le lui payer, lorsqu'il fut exécuté et mis au Salon de 1877, s'en déclara-l-il mécontent et refusa-t-il de le prendre.

Faure désirail malgré tout avoir son portrait par Manet. Il lui demanda donc un portrait en costume de ville, tête et buste, à la place de celui où il était montré en Hamlet. Faure posa alors assis et Manet commença. Cependant dans ce nouveau portrait, il remettait, plus ou moins, l'expression qu'il avait mise dans l'autre. Il ne pouvait l'éviter, c'était ce qu'il voyait. Après un certain temps Faure se levait et, passant derrière Manet, venait examiner son travail : (( Mais mon ami, disaitil, quelle tête vous me faites ! Vous devriez modifier ce trait du visage. Arranger ce contour. » Manet avait besoin d'argent. C'était une aubaine que ce portrait, qui devait lui être exceptionnellement payé. Aussi faisait-il tous ses efforts pour arriver à plaire.

Faure allait se rasseoir. Manet se remettait à l'œuvre. C'était toujours la même expression. Le portrait fut recommencé inutilement sur j)lusieurs toiles. Manet à la fin dut l'abandonner, exaspéré des observations de son modèle.

Cependant ce portrait, qui ne put être mené à bien, subsiste pour une part. Une des toiles commencées, de grandeur à contenir la tête et le buste projetés, a été coupée et retournée sur un châssis de dimensions réduites. Sur ce fragment, la tête se voit i.solément,

pleine de vie et d'expression. L'habit qui devrait figurer sous la tête n'a pas été exécuté et la place est restée en blanc. Une des toiles, sur laquelle l'ensemble du portrait avait été esquissé, a donc échappé partiellement à la destruction. Cette toile peinte par Manet, comme celle de Wolff chez Wolff, est restée chez Faure, ensevelie et même chez le fils après la mort du père et ce n'est que comme faisant partie de la succession du fils, qu'elle a été montrée au dehors et qu'elle a été connue.

Vers le temps où Manet s'efforçait sur le portrait de Faure, il commençait celui de M. Clemenceau, alors député du XVIIP arrondissement de Paris. Le portrait fut entrepris sur deux toiles; sur l'une il est resté à l'état de simple esquisse, sur l'autre il a été plus poussé. Ne séduisant point le modèle, il ne fut pas terminé.

Manet accentuait le caractère des physionomies. L'art est une simplification. En véritable artiste il négligeait les détails — De minibus non curât pretor. — Il faisait une sj^nthèse des traits d'un visage, il en donnait la véritable expression. Or les hommes en général se croient beaux ou imposants d'une manière conventionnelle, ils ne savent se voir tels qu'ils sont. Leur image venant à leur être montrée sans artifice, leur déplaît naturellement.

Manet, en peignant ses portraits, n'accentuait pas seulement ces traits qui, par leur singularité ou leur laideur, le conduisaient à un résultat jugé désagréable, il accentuait de même toute expression et alors, quand

l'expression se trouvait par hasard de nature à plaire au modèle et au public, il arrivait exceptionnellement au succès. Tel était le cas, avec le portrait de Belot, le Bon Bock, au Salon de 1873. Belot de mine réjouie, se produisant avec bonne humeur, séduisait. Le Bon Bock avait recueilli une louange universelle et obtenu à son auteur un succès, qui resterait unique.

Manet devait cependant recueillir une certaine faveur avec quelques autres de ses portraits, tel celui de Zola, au Salon de 1868. Il avait accentué les traits de force de caractère et de volonté propres au modèle et cela fut remarqué des visiteurs éclairés.

Au Salon de 1880, le portrait d'Antonin Proust plut suffisamment. Proust était un homme du monde, de mise élégante, de port désinvolte. Ces points ressortaient sur la toile pour l'agrément du public.

Encore mieux reçu était, au Salon de 1882, le portrait de Jeanne, une jolie jeune fille, mais sans expression particulière. Le portrait rentrait donc en quelque sorte dans le genre de ces œuvres courantes, qui plaisent à tous. Aussi était-il, après le Bon Bock, des portraits de Manet, celui qui devait être le mieux accueilli du public.

Il ne faudrait pas considérer l'insuccès que Manet, en sa qualité d'artiste original, a d'abord éprouvé à l'occasion de ses portraits, comme une malchance qui lui serait restée propre. Les autres originaux, ses contemporains, Courbet et Rodin, n'ont pas eu, pen-

dant longtemps, meilleure fortune. Si l'on venait à raconter les circonstances dans lesquelles ils ont peint leurs portraits et l'accueil qui leur a d'abord été fait, on verrait que le traitement qu'ils ont reçu, de leurs modèles et du public, n'a pas été fort différent de celui qui a été réservé à Manet.

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