XXIV. — I.A SKIU'KUSE DE BOCKS
géantes que la vcgélalion revèl selon les saisons. L'eau s'est nuancée, sur leurs toiles, des tons infiniment variés que le limon qu'elle entraîne, les bords qu'elle reflète, l'angle sous lequel le soleil la frappe, peuvent lui donner.
Le groupe des premiers impressionnistes comprenait Pissarro, Claude Monet, Renoir, Sisley. Ils étaient animés de pensées communes et, se tenant très près les uns des autres, ont tous contribué à l'épanouissement du système et à la découverte des procédés à appliquer. Cependant s'il en est un qui ait plus particulièrement dégagé les traits propres de l'impressionnisme, c'est Claude Monet. Plus que tout autre, il a su donner à l'aspect fugitif de l'heure, à l'enveloppe ambiante de lumière, aux colorations éphémères des saisons l'importance décisive dans le rendu de la scène vue. Tellement qu'avec lui les impressions passagères sont devenues assez caractéristiques et distinctes pour former, par elles-mêmes et en elles-mêmes, le vrai motif du tableau. Personne n'avait donc avant lui poussé aussi loin l'étude des variations que l'apparence d'une scène naturelle peut offrir. Aussi, portant sa manière à l'extrême limite de ce qu'elle peut donner, devait-il peindre les mêmes meules dans un champ ou la même façade de cathédrale à Rouen un nombre de fois indéterminé, douze à quinze fois, sans changer de place et sans modifier les lignes de fond du sujet, et cependant en exécutant bien chaque fois un tableau nouveau. Il s'appliquait seulement à fixer chaque fois
sur la toile un des aspects modifiés, que les changements de l'heure ou de l'atmosphère avaient fait prendre au sujet. L'impression ressentie variait dans chaque cas et elle était saisie et rendue si effectivement que, dans chaque cas, elle lui permettait de produire un tableau différent.
Les Impressionnistes, sortis de la période d'essais, étaient arrivés, en 1874, à la pleine conscience d'euxmêmes. Ils avaient fait cette année-là, sur le boulevard des Capucines, une première exposition d'ensemble de leurs œuvres, qui avait attiré l'attention de la critique et du public. Mais la notoriété ainsi acquise n'avait eu d'autre résultat que de soulever contre eux un immense mouvement de railleries et d'insultes. L'hostilité témoignée à Manet à ses débuts se reportait maintenant sur les Impressionnistes. Le peintre impressionniste devenait à son tour une sorte de paria, contre qui toute attaque paraissait licite.
Manet qui, alors qu'il était universellement méprisé, avait trouvé des amis dans les hommes devenus maintenant les Impressionnistes n'avait cessé de les suivre et de les encourager. Son intérêt s'était accru, lorsqu'il avait vu la manière de peindre en clair, la sienne d'abord, s'étendre sous leur pratique à de nouveaux domaines et donner naissance, surtout dans le paysage, à une forme d'art originale. Aussi rencontraient-ils en lui un ardent défenseur. Alors qu'il était encore violemment attaqué et qu'il avait beaucoup de peine à surmonter les difficultés qui l'assaillaient, il
lui restait du temps et de l'énergie jiour s'occuper d'eux el les aider. Il se trouvait à court d'argent, il dépensait réellement plus que la fortune paternelle ne lui permettait et il lui fallait compter, comme supplément, sur la vente de ses œuvres, mais qui ne survenait qu'accidentellement et encore ne lui procurait que des sommes minimes. Il était donc dans une situation à ne pouvoir réellement se permettre aucune largesse, cependant sa générosité naturelle et son amitié l'emjîorlaient. Il s'ingéniait à aider ses amis, même de sa bourse. Il était allé, en 1875, voir Claude Monet, qui habitait Argenteuil el qui, combattu et méprisé, ne jîouvait arriver que très diftlcilement à vivre de son travail; alors à la recherche de combinaisons pour venir à son aide, il m'écrivait :
« Mercredi.
<( Mon cher Durel,
« .le suis allé voir Monet hier. Je l'ai trouvé navré (( et tout à fait à la côte.
« Il m'a demandé de lui trouver quelqu'un, qui lui <( prendrait, au ciioix, de dix à vingl tableaux à raison « de 100 francs. Voulez-vous que nous fassions l'affaire « à nous deux, soil 500 francs pour chacun ?
(( Bien entendu personne, el lui le premier, igno- <( rera que c'est nous qui faisons l'affaire. .l'avais pensé (( à un marchand ou à un amaleur quelconque, mais (( j'entrevois la possibililé d'un refus.
« Il faut malheureusement s'y connaître, comme « nous, pour faire, malgré la répugnance qu'on pour- « rait avoir, une excellente affaire et en même temps « rendre service à un homme de talent. Répondez-moi « le plus tôt possible ou assignez-moi un rendez-vous.
« Amitiés.
(( E. Manet. »
Il semblera peut-être étrange que donner mille francs à un peintre impressionniste, pour dix de ses tableaux, ait jamais pu être un acte désintéressé. Mais tout est relatif et, au moment où Manet écrivait cette lettre, il était plus difficile d'arracher cent francs pour un tableau de Claude Monet, qu'il ne l'est devenu depuis d'en obtenir vingt mille. L'aversion, l'horreur — je ne sais quel mot trouver qui soit assez fort pour exprimer le sentiment du public — étaient alors telles, qu'en dehors d'une demi-douzaine de partisans, gens (le goût, mais disposant de peu de ressources, considérés d'ailleurs comme des fous, personne ne voulait avoir de cette peinture, personne ne voulait se donner la j)eine de la regarder ou, si par extraordinaire quelqu'un la regardait, ce n'était que pour en rire. Les amateurs qui achetaient des tableaux n'eussent pas même consenti à recevoir en don une œuvre des Impressionnistes, invités à la mettre chez eux. Ils se fussent considérés ainsi comme dépréciant leurs collections et comme perdant leur renom d'hommes de goût. M. Durand-Ruel, le seul marchand qui eût encore