‹ Histoire d'Édouard Manet et de son œuvreChapitre 22 sur 97 · XXV. — TAMA, CHIEN JAPONAIS · texte numérisé non relu

XXV. — TAMA, CHIEN JAPONAIS

acheté des œuvres si décriées, allait tellement contre le goût général qu'il ne pouvait en vendre, à n'importe quel prix. Après avoir longtemps persisté à faire des avances aux Impressionnistes, envers lesquels il se conduisait non plus en homme d'affaires, mais en ami dévoué, il avait empilé de leurs œuvres et épuisé sa caisse, au point qu'il se trouvait dans l'impossibilité momentanée de les soutenir. Dans ces circonstances, l'aide que Manet concevait se produisait bien comme un acte désintéressé.

Manet cherchait, de toutes manières, à trouver des acheteurs aux Impressionnistes. Il gardait de leurs œuvres dans son atelier, qu'il s'elï'orçait de faire prendre aux personnes qui venaient le visiter et il les vantait dans les termes les plus louangeurs. Monet était de tous celui vers lequel il se sentait le plus vivement porté. Il admirait surtout son art de peindre l'eau, sous les apparences les plus diverses. Monet, disait-il, est le Raphaël de l'eau. Il le considérait comme tout à fait maître dans sa sphère. Un hiver il voulut peindre un effet de neige. J'en possédais précisément un de Monet, qu'il vint voir. Il dit, après l'avoir examiné : « Cela est parfait, on ne saurait faire mieux » , et il renonça à peindre de la neige. Il s'établit ainsi entreeux une grande amitié et des rap]iorts suivis, qui se sont toujours traduits par un échange de bons procédés.

Manet fut amené à peindre Claude Monet et les siens plusieurs fois. Il le peignit une jiremière fois, en 1874, dans son bateau sur la Seine. Monet, qui tra-

vaillait directement devant la nature, s'était aménagé un bateau, à l'époque où il habitait Argenteuil, pour y exécuter à l'aise ses vues de la Seine. Il l'avait disposé d'une façon particulière avec une petite cabine au fond, où se réfugier en cas de mauvais temps, et une tente j)ar devant, sous laquelle il pouvait se tenir au soleil. Manet avait représenté Monet peignant sous la tente de son bateau et M™' Monet, par derrière, assise dans la cabine. Il avait lui-même donné pour titre au tableau : Monet dans son atelier, en disant plaisamment : « Monet ! son atelier, c'est son bateau. » Il a peint encore une fois Monet et sa famille, en plein air, toujours en 1874, cette fois dans leur jardin. La femme et le fds sont assis sous des arbres, pendant que le père, contre une haie, s'occupe à jardiner.

Manet avait été lui-même dès le début un partisan de la peinture en plein air, que les Impressionnistes étaient venus adopter systématiquement. Avec- ses idées de ne peindre que des choses vues, il avait commencé à faire des études de plein air dès 1854, alors qu'il fréquentait encore l'atelier de Couture. En 1859 il a peint un paysage à Sl-Ouen, qui s'est appelé la Pèche, où l'on voit la Seine, avec ses rives et un pécheur dans un bateau. Il devait ensuite avoir la fantaisie de placer sur cette toile son ])ortrail et ceUii de sa femme, tous les deux vêtus de costumes à la Rubens, ce qui a fait prendre à l'œuvre un air composite assez singulier. Il ])eignait, en 1861, des éludes dans le jardin des Tuileries, qui devaient lui servir à composer son tableau

de la Musique aux Tuileries, Son paysage du Déjeuner sur l'herbe a été peint en 1863, d'après des études faites à l'île de St-Ouen. A son exposition de 1867 ont figuré diverses marines, des paysages, une course de chevaux, exécutés en plein air les années précédentes. En 1867 il peint, sur une toile de dimensions importantes, une Vue de l'Exposition universelle. La vue prise du Trocadéro, s'étend sur le Champ de Mars, où cette année là l'exposition était concentrée. Mais à ce moment le plein air était un des sujets les plus discutés, dans les réunions du café Guerbois, entre Manet et :ies amis. Il s'adonnera donc désormais d'une manière régulière, à la peinture de plein air; il lui fera une part de plus en plus importante dans son œuvre.

En 1868 et 1869 il passe une partie de l'été à Boulogne; il y peint des marines et des vues du port. L'une d'elles, connue sous le titre du Clair de lune ou du Porl de Boulogne a été prise d'une fenêtre de l'hôtel de Folkestone, sur le quai de Boulogne (1). Elle rend bien la magie de la nuit et l'apparence fantastique des nuages emportés devant la lune. Deux toiles ont été consacrées au départ du bateau à vajîeur, faisant le service entre Boulogne et Folkestone. En 1870, avant la guerre, il peint, dans un jardin de Pass}-, le petit tableau qui s'est appelé le Jardin, où l'on voit une jeune femme en blanc, assise près de son enfant, placé dans une petite voi-

n) Maintenant au Miiscc du I.DUvrc. (Collection de Caniondo.

ture et un jeune homme à côté, étendu sur l'herbe. En 1871 il peint le Bassin d' Arcachon, à son retour des Pyrénées et le Port de Bordeaux, des fenêtres d'une maison, située sur le quai des Chartrons. En 1872 il peint en Hollande, où il est allé, une marine. En 1873 ses tableaux de plein air sont particulièrement nombreux. Il passe une partie de l'été à Berck-sur-Mer; il y peint les Hirondelles. Sa mère et sa femme ont posé pour les dames représentées. Le titre est venu de quelques hirondelles, qui volent par dessus le terrain couvert de gazon. Il peint encore à Berck une vue de mer avec personnages. Sa femme est assise au premier plan; à côté d'elle Eugène Manet est étendu sur le sable et, au fond, la mer bleue s'élève vers l'horizon. Ce tableau s'est appelé Sur la Plage. Il peut servir, entre autres, à montrer le changement d'oi)inion qui s'est produit sur la valeur des œuvres de Manel. 11 fut acheté, vers 1874, directement à Manet par Henri Rouart 1500 francs, prix qui parut alors fort convenable. A la vente Henri Rouart, en 1912, il a été adjugé à M. Doucet pour la somme de 92.000 francs.

Manet peint encore à Berck les Pêcheurs en mer, aussi appelés les Travailleurs de la mer. Embarqué avec eux, il les a saisis sur le vif, à leur travail, pendant que l'embrun de la mer venait mouiller sa toile. Les longues années passées à terre sans naviguer, lui avaient fait perdre le pied marin, acquis au cours de son voyage au Brésil, car il racontait que le mal de mer l'avait fort incommodé sur la barque de pêche. Il peint en outre

en plein air, en 1873, la Partie de crochet, et enfin le Chemin de fer, qu'il expose au Salon de 1874.

Manet, dans ses œuvres de plein air, devait marquer sa manière personnelle, en face de ses amis les Impressionnistes. Eux, qui étaient principalement des pa3'sagistes, peignaient surtout en plein air des paysages, où ils introduisaient accessoirement des figures humaines; tandis que lui, qui jusqu'à ce jour avait surtout peint des tableaux de figures, alors qu'il abordait plus particulièrement le plein air, se maintenait cependant dans sa véritable manière, en donnant à ses figures une grande importance, de telle sorte que le paysage ne formât le plus souvent autour d'elles que le cadre ou le fond de la scène.

Dans ces idées, Manet se résolut à frapper un coup. Jusqu'à présent, ses tableaux de plein air avaient été de dimensions assez restreintes. Le premier qu'il eût envoyé au Salon en 1874, le Chemin de fer, se trouvant de cet ordre, n'avait guère été reconnu pour ce qu'il était. Maintenant il en peindrait un où les personnages atteindraient la grandeur naturelle et qui serait tellement caractéristique, qu'on ne pourrait se méprendre à son sujet. Dans l'été de 1874, il s'assure une femme appropriée et obtient de son beau-frère Rudolpli Leenhoff de venir poser. Il les emmène à Argenteuil. Là, il les place l'un contre l'autre, dans un bateau, assis sur un banc, avec l'eau bleue comme fond et une des berges de la Seine |)Our clore l'horizon. Il se met à les peindre, au soleil, sur une toile d'un mètre cinquante

de haut et un mètre quinze de large. Peindre ainsi deux personnages de grandeur naturelle, en maintenant à chaque être et au paysage l'éclat de coloris que l'intensité du plein air leur donnait, était une tentative d'une extrême hardiesse. Il fallait, pour la mener à bien, un homme doué d'abord d'une vision particulière, puis habitué à réaliser sur la toile la juxtaposition des tons les plus tranchés.

L'oeuvre fut exposée, comme unique envoi, au Salon de 1875, sous le titre cVArgenteiiil. Il s'était proposé de frapper un coup avec ce tableau. Il devait pleinement y réussir, mais non pas de la manière qu'il eût désirée. Quand il cherchait à attirer l'attenlion, c'était toujours avec l'espérance de captiver le public et la presse. Les déceptions ne le décourageaient ]ioint. Après tant d'oeuvres montrées sans trouver le succès recherché, il pensait toujours qu'il en produirait d'autres qui le lui obtiendraient. Il lui était arrivé une chance de ce genre avec le Bon Bock, mais par un concours exceptionnel de circonstances heureuses. Maintenant qu'avec VArgenleuil il se proposait de frapper un coup d'éclat, en mettant dans une œuvre, comme il l'avait déjà fait, la marque de sa pleine originalité, la tentative, loin d'avoir le résultat favorable qu'il entrevoyait toujours, ne pouvait que soulever de nouveau l'hostilité que ses œuvres antérieures, produites dans les mêmes données, avaient fait naitre. C'est ce qui allait en effet avoir lieu. UArgenteuil devait

être, avec le Déjeuner sur l'herbe, VOlympia et le Balcon, celui de ses tableaux qui rencontrerait la désapprobation la plus violente et la plus générale.

Une des particularités qui avaient le plus déplu chez Manet avait été sa manière de peindre en Ions clairs juxtaposés. On n'avait vu tout d'abord, dans cette pratique, que du (( bariolage » et l'œil, habitué aux tableaux enveloppés d'ombres, en avait été offensé. Cependant depuis plus de dix ans qu'il persistait à se produire aux Salons et qu'il y revenait toujours le même, on avait fini par le tolérer. On avait même été jusqu'à accepter celles de ses œuvres, conçues dans une gamme de couleurs moins vives que les autres. En outre, sans qu'on s'en rendît compte, par la seule puissance du vrai sur le convenu, du naïf sur l'artificiel, cette manière abhorrée d'appliquer les tons clairs, sans ombres intermédiaires, exerçait son intluence et l'école française commençait à supprimer les ombres opaques, pour aller à la clarté. Ainsi, l'accoutumance venue d'une part et de l'autre, un changement général se produisant, l'art de Manet ne frappait plus par un air d'absolue étrangeté, il n'était i)lus considéré comme entièrement en dehors des règles. Si on n'allait point encore jusqu'à l'accepter tout à fait, au moins on s'y habituait dans une certaine mesure. Mais voilà qu'avec cet Argenleuil, peint en plein air, Manet accentuait tellement sa manière, qu'il se remettait vis-à-vis des autres dans l'état de sé]iaration absolue où il s'était trouvé à l'origine. L'éclat des tons se trouvait porté, par le fait

d'un tableau peint en plein air, à un tel degré d'acuité, qu'il dépassait de Ijeaucoup tout ce que les tableaux peints dans la lumière atténuée de l'atelier avaient laissé voir. Le gain que Manet avait pu faire, par l'accoutumance où l'on était entré avec ses tableaux de l'atelier, était donc perdu pour ceux du plein air.

Aussi revoyait-on devant VArgenteuil ces attroupements bruyants qui s'étaient produits devant le Déjeuner sur l'herbe et VOlympia. L'éclat du plein air offusquait. Les spectateurs le trouvaient intolérable. Leurs yeux ne pouvaient le supporter. Un effet exasl)érait par dessus tout : l'eau de la Seine, peinte d'un bleu intense. Il est pourtant certain que l'eau profonde d'une rivière frappée, dans certaines conditions, par le soleil, laissera voir des tons d'un tel bleu que la palette la plus riche ne pourra pleinement les rendre. Manet ayant peint la Seine à Argenteuil, par un soleil ardent, avait eu beau s'efforcer, l'eau bleue de son tableau avait dû rester, comme éclat, au-dessous de la réalité. Mais le public et les critiques n'étaient à même d'entrer dans aucune de ces considérations. Cette eau bleue leur causait une sorte de souffrance physique, elle les aveuglait. Devant le Balcon, en 1869, tout le monde s'était récrié. Avait-on jamais vu un balcon vert ! Maintenant tout le monde se soulevait contre l'eau de VArgenteuil. Avait-on jamais vu de l'eau bleue dans une rivière !

Il était vrai qu'on n'avait jamais vu apparaître, dans un tableau du Salon et même dans aucun autre

^^^^ft|{

U ^ mmI

Page 1