‹ Histoire d'Édouard Manet et de son œuvreChapitre 23 sur 97 · XXVI. — PORTRAIT D'ALBERT WOLFF · texte numérisé non relu

XXVI. — PORTRAIT D'ALBERT WOLFF

lableau ii'impoiic où, de l'eau peiiile avec une lelle intensité de coloris puisque personne, excepté les Impressionnistes, ne s'était encore avisé d'aller peindre, en plein soleil, directement devant la nature. Manet, s'étant livré à une tentative originale et ayant travaillé dans des conditions encore inconnues, devait par cela même produire une œuvre douée de caractères qui la différencieraient de toutes les autres. C'est précisément parce qu'il en était ainsi qu'elle eût dû être louée ou au moins prise en considération, comme hors de la banalité et du pastiche, qui sont la mort de l'art. Mais au contraire le public en art, comme en toutes choses, n'aime que les voies battues, commodes à sa nonchalance. Il est d'instinct l'ennemi des nouveautés. Cet Argenteuil, vu au Salon comme une œuvre sans précédent, déplaisait donc par cela môme à tout le monde. Le tableau qui, par sa tonalité générale, soulevait l'hostilité ne gagnait rien lorsque les deux personnages qui y figuraient étaient considérés à part. D'abord on les déclarait laids et vulgaires. Et puis ! que faisaientils dans ce bateau ? Ils manquaient peut-être de raftinement, mais les canotiers qui vont, les hommes en tricot, les femmes en robes multicolores, s'amuser sur l'eau n'ont jamais appartenu à l'élite sociale. D'ailleurs ils étaient assis dans le bateau, pour n'y rien faire autre chose que d'y être assis, (rétait la question posée à l'occasion du Chemin de fer, l'année précédente, où une femme et une petite tille avaient été représentées, sans se livrer à aucune mimique particulière, simplement

pour offrir deux figures à peindre. Le public, insensible aux arrangements picturaux en eux-mêmes, qui demande toujours aux personnages d'un tableau (l'accomplir une action bien déterminée avait trouvé, en 1874, les femmes du Chemin de fer «. incompréhensibles » et il jugeait, en 1875, étranges et méprisables les canotiers de VArgenleuil, dans la simplicité de leur j)ose et de leur habillement.

Manet, en peignant son Argenteuil, avait représenté un côté de la vie parisienne qui a comme disparu. Avant que la bicyclette ne fût connue, le canotage, les jours fériés, dans la belle saison, formait l'amusement d'une partie de la jeunesse. Argenteuil, Asnières, Bougival voyaient accourir des bandes de jeunes gens des deux sexes qui, après avoir prodigué leurs forces à ramer sur l'eau, finissaient la journé» par un festin au cabaret et un bal champêtre. La bicyclette a mis fin à ces divertissements, ceux qui s'y fussent autrefois adonnés se dispersent maintenant sur les routes. Les canotiers venaient de mondes dilférents, mais les femmes qu'ils menaient avec eux n'appartenaient qu'à la classe des femmes de plaisir de moyenne condition. Celle de V Argenteuil est de cet ordre. Or comme Manet, serrant la vie d'aussi près que possible, ne mettait jamais sur le visage d'un être que ce que sa nature comportait, il a représenté cette femme du canotage avec sa figure banale, assise oisive et paresseuse. Il a bien rendu la grue que l'observation de la vie lui offrait. Il a encore peint un type analogue dans son tableau la Prune. Une

femme, de celles qui attendent dans les cafés la rencontre à venir, accoudée sur une table, regarde l'œil vague, devant elle, dans le néant de sa pensée.

Après avoir peint, dans ['ArgcnleuU, la vie à peu près disparue du canotage, Manel devait peindre dans /(/ Serveuse de bocks, la vie qui survenait alors du cabaret à chansons. On avait ouvert, sur le boulevard de Clichy, un établissement de cet ordre, appelé de Reichslioffen, où la bière était apportée par des servantes. Manel avait remarqué le mouvement des servantes qui, en posant d'une main un bock sur la table devant le consommateur, savaient en tenir plusieurs de l'autre, sans laisser tomber la bière. Voulant peindre une de ces fdles à l'œuvre, il s'interdit de prendre pour poser un modèle quelconque, il lui fallait la fille même. Il est de ces mouvements que seule une longue pratique a ])u enseigner. Millet a peint une enfourneuse, une villageoise introduisant une miche dans un four, et il l'a peinte en indiquant avec justesse la saccade des deux bras et du dos qu'elle fait pour détacher sa miche de la pelle qui la supporte et l'enfoncer dans le four. Tous les modèles de la terre n'auraient pu donner à Millet son enfourneuse. Il lui a fallu, pour l'obtenir, lrou\ei- une villageoise, qui eût toute sa vie pétri el enfourné du |)ain. Désireux de peindre une serveuse de bocks dans l'exercice, si l'on peut dire, de sa virtuosité, Manet s'adressa à celle du café qui lui parut la i)lus experte. Cette fdle, (laii-ant l'aubaine, affecta des scru[)ules el déclara qu'elle n'irail

poser dans son atelier qu'accompagnée d'un « protecteur » . Il dut en passer par là et les payer tous les deux grassement, pendant qu'il peignait son tableau. Le protecteur se trouva être un grand diable en blouse. Il l'a représenté, accoudé sur une table, la pipe à la bouche, tandis que la servante pose un bock près de lui, de son geste particulier.

Le soulèvement causé, au Salon de 1875, par Y Argenteuil avait été si violent, qu'il était presque venu remettre INIanet dans la situation de réprouvé du début. Il conservait, il est vrai, pour le défendre, un groupe d'artistes, d'hommes de lettres, d'amis et de partisans, qui lui avaient manqué autrefois. Mais leur voix, qui pouvait être entendue lorsque la réprobation faiblissait ou cessait même, comme à l'occasion du Bon Bock, était étouffée lorsque, comme dans le cas de Y Argenteuil, elle se déchaînait en tempête. Alors les ennemis avaient beau jeu et c'était par fortune qu'un ami, comme M. de Marthold, parvenait à présenter une vigoureuse défense de l'art de Manet, dans un journal où il était rédacteur. La presse autrement ne s'ouvrait qu'aux railleries, aux caricatures, aux insultes et Manet, qui avait pensé qu'avec son essai de plein air, il parviendrait peut-être à captiver le public, se vo3^ait de nouveau déçu et rejeté en plein combat.

Il ne se décourageait jamais. L'insuccès de V Argenteuil, loin de le faire renoncer à la peinture de plein air, ne fut qu'un stimulant pour l'y attacher. Il lui donnera donc maintenant, jusqu'à la lin, une place

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