‹ Histoire d'Édouard Manet et de son œuvreChapitre 24 sur 97 · XXVII. — ARGENTEUIL · texte numérisé non relu

XXVII. — ARGENTEUIL

Salon de 187.

lout à fait régulière dans son œuvre. Il rentremêlera systématiquement avec celle de l'atelier. Il avait, en même temps que VArgenteuil, peint un autre tableau de plein air, En bateau, qu'il devait exposer au Salon de 1879 et étant allé en 1875 faire un voyage à Venise, il en avait rapporté deux toiles de i)lein air. Le motil lui avait été fourni par les poteaux de couleurs vives, placés sur les canaux, devant la porte d'eau de certains jialais.

En 1875, l'été, il peint dans un jardin le Linge, pour l'exposer comme suite à VArgenteuil. Il l'envoie, en effet, avec un autre tableau, l'Artiste, peint à l'atelier, au Salon de 1876. Mais le jury les refusa. Voilà donc que, tout à coup après huit ans, le jury revenait à son ancienne rigueur et se remettait à fra])per Manet d'ostracisme. Le refus du jury, en 187(3, se produisait comme la conséquence du soulèvement du public et de la presse contre VArgenteuil de 1875, de même que le refus du jury en 1866, avait été la conséquence du soulèvement de l'opinion contre VOhjinpia de 1865. Le jury était fondamenlalenienl hostile à Manet. Les \)c\ntres qui le composaient, alors ancrés dans la tradition cl l'observance des vieilles règles, ne voyaient en lui qu'un révolté, à frapper le plus possible. Du moment qu'on ne voulait point admellre que le Salon fût un lieu, où l'originalité, comme su|)rème condition de lout art vivant, dût être la bienvenue, qu'on considérait au contraire qu'on ne devait y être reçu qu'en se soumet-

lanl aux préceptes inculqués, le jurv ne pouvait que traiter Manet en réprouvé. Ses membres mettaient donc à profit, pour l'exclure, l'insuccès de son Argenteuil et ils le faisaient d'autant mieux, que cette apparition de la peinture en plein air leur semblait devoir renverser tout ce qui restait encore debout du grand art traditionnel, tels qu'ils le concevaient.

Comment auraient-ils pu se refuser la satisfaction de frapper Manet ! Mais cet homme à leurs yeux était un monstre qui, alors qu'on lui faisait des concessions, qu'on commençait à tolérer ses déportements, loin de s'assagir, repartait de plus belle et s'en allait aux extrêmes. Il était d'abord venu comme saccager le grand art du nu avec son Déjeuner sur l'herbe et son Olympia. Il avait rejeté les règles enseignées de marier les ombres et la lumière, pour peindre en tons clairs juxtaposés. Voilà que depuis dix ans celte manière réapparaissant, commençait à agir sur les jeunes peintres, pour les débaucher, les éloigner de la sage tradition et, par surcroît, son auteur en arrivait maintenant, avec la peinture du plein air, à des outrances non soupçonnées, des scènes fixées directement devant la nature, le soleil ardent, l'eau bleue, les arbres verts, les multicolores habillements mis côte à côte, pour aveugler les gens. Il avait en outre engendré d'autres monstres, les Impressionnistes, qui rapportaient de la campagne, des tableaux où chaque jour ils surhaussaient l'éclat des tons. Enfin la réprobation de la presse et du public s'étant produite en 1875 comme pour les soutenir, ils

reprenaient leur rôle de défenseurs des règles et de protecteurs tle la tradition, en fermant de nouveau le Salon à Manet.

Les deux tableaux refusés, le Linge et l' Artiste, étaient des œuvres puissantes. Le Linge représentait une femme au milieu d'un jardin, vêtue d'une robe bleue. Elle était occupée à laver du linge dans un baqucl, sur lequel un enfant debout s'appuyait des mains. Les effets de coloris étaient produits par la robe bleue de la femme, les plantes vertes du jardin et des linges blancs, tendus sur des cordes. C'est dans cet assemblage que Manet avait réalisé la juxtaposition de tons vifs, demandée aux extrêmes ressources de sa palette, qui, analogue aux audaces de VArgenteuil, avaient l'ail refuser son tableau.

Mais pour que le jury étendit ses rigueurs à l'autre, à l'Artisle, il fallait qu'il fût réellement désireux de montrer toute sa colère, car celui-là, peint dans l'atelier, restait conforme à la donnée ordinaire de Manet, que les jurys, en recevant depuis des années ses œuvres, avaient par là même comme acce[)lée. C'était un portrait en pied du graveur Desboulin, vu de face, bourrant sa pipe, peint tout entier dans les gris, sans l'introduction de ces couleurs variées, capables d'offusquer. Il était plein d'air et de lumière et si, dans l'exécution de certaines parties, on voyait les louclies larges propres à Manet, elles semblaient au moins à leur place, dans un ouvrage de grandes dimensions, où le personnage se déhuhait comme un bloc.

Manet exclu du Salon résolut de montrer ses tableaux dans son atelier. Il adressa des lettres d'invitation à la presse, aux artistes, aux hommes du monde, pour qu'ils vinssent les voir et les juger. Il plaça près d'eux un registre, où les visiteurs purent écrire. Les remarques et les observations les plus diverses y furent mises, quelques-unes saugrenues, beaucoup d'autres où les gens gardant l'anonyme, laissaient voir, par des grossièretés, combien était profonde l'hostilité contre l'artiste. Mais les partisans et les amis purent exprimer de leur côté leur approbation et leurs louanges. Manet était si connu, ses productions soulevaient d'abord une telle curiosité, on était si bien habitué à s'échauffer à son sujet, que l'exposition particulière de ses tableaux fit du bruit. Elle devint un événement parisien. Il fut de mode de visiter son atelier. De telle sorte que le refus du jury n'atteignit pas le résultat d'étouffement, que ses auteurs s'en étaient promis. Les œuvres refusées, si elles échappèrent à la foule qui se bouscule aux Salons, furent en détinitive vues de l'élite, qui s'intéresse aux choses d'art.

La presse, il faut lui rendre cette justice, prit du reste presque entièrement parti pour Manet contre le jury. Ces journalistes mêmes qui, au précédent Salon, avaient témoigné de leur mépris pour VArgenteuil et qui, maintenant encore, en présence des œuvres montrées dans l'atelier, n'avaient que des critiques à exprimer, s'élevaient cependant contre l'ostracisme dont leur auteur était l'objet. On trouvait qu'un homme depuis

Page 1