XXVIII. — LE MODÈLE DU LINGE
si longtemps sur la brèche, déployant une telle volonté de travail, devait avoir le droit de se produire. Le jury abusait de ses pouvoirs, en le mettant en interdit. Qu'on le laissât donc exposer ! Ce serait ensuite à la presse et au public à faire justice de ses erreurs. Tous s'étaient d'ailleurs acquittés de cette mission, en le poursuivant sans relâche de leurs sévérités. C'est pourquoi, après l'avoir si longtemps malmené, c'eût été un manque de générosité, que de venir maintenant approuver qu'on lui fermât le Salon. De telle sorte que le soulèvement causé par VArgenteiiil, sur lequel le jury s'était comme appuyé pour frapper Manet, n'amenait point l'approbation de son acte qu'il s'était promise. Et puis, du moment qu'on se dérangeait pour aller voir les tableaux dans l'atelier, le jury blâmé j)our sa sévérité, n'en obtenait même pas l'avantage de pouvoir soustraire aux regards les audaces jugées démoralisantes du peintre.
Manet se sentit donc assez défendu pour croire que les refus subis en 1876 ne se renouvelleraient pas en 1877. Malgré cela, pour se rouvrir avec certitude le Salon, il tint un certain compte des répulsions du jury, en ne présentant i)oint celte fois-ci d'ceuvre de [)lein air, mais en envoyant deux tableaux peints dans l'atelier. Le jury ne pouvait dès lors songer à renouveler ses refus et les deux tableaux furent déclarés admis. L'un {Vq\\\. fut cependant ensuite éliminé, à cause du sujet considéré comme trop libre.
Le tableau élimine, avait pour titre Nana, d'après l'héroïne d'Emile Zola. Il représentait une jeune femme à sa toilette, en corset et en jupon, à même de se pom- })onner. Jusque là il n'offrait rien qui put eifaroucher et c'était un personnage accessoire qui, en lui donnant sa signification, avait amené le jury à l'exclure. Manet avait peint, sur un côté de la toile, contemplant la toilette de la jeune femme, un monsieur en habit noir, assis, le chapeau sur la tète. Par ce personnage et le détail du chapeau, la femme était caractérisée; sans ({u'on eut besoin d'explications, on voyait qu'on avait affaire à une courtisane. Manet, qui voulait peinth'e la vie sous tous ses aspects, c[ui cherchait à la rendre la ]ilus vraie possible, avait trouvé moyen, par l'introduction auprès d'une femme d'un personnage masculin d'ailleurs inactif, d'établir un intérieur de courtisane. C'était un des côtés de la vie de plaisir qu'il rendait, mais à l'aide d'un artifice si simple et si tranquille, que l'ensemble n'avait rien d'offensant.
On avait devant soi une œuvre d'art à juger uniquement comme telle et, à ceux qui eussent voulu la considérer d'un autre point de vue, on pouvait dire : Honni soit qui mal y pense. Car jamais Manet n'a fait autre chose que de peindre, sans sous-entendu, les scènes conçues franchement, pour exister comme œuvres d'art. Quand on a voulu trouver dans son Déjeuner sur l'herbe, dans son Olympia ou dans sa Nana certaines intentions, ce sont simplement les accusateurs, qui tiraient d'eux l'idée malsaine qu'il n'avait jamais
eue. Lorsqu'on compare en particulier cette Nana aux nombreuses représentations de Joseph et de Putiphar, (le Nymphes ou de Satyres, peintes par les grands maîtres et placées dans les musées, on reconnaît qu'elle est à côté, d'une réserve parfaite. Mais le temps est encore ici un élément essentiel. Après la mort de leurs auteurs, les audaces s'apaisent et se font accepter, tandis que l'exposition tranquille de simples réalités, au moment où elle se produit, paraît offensante. Toujours est-il (jue le jury du Salon de 1877 se refusait à montrer une courtisane, qu'on eût pu prendre pour une vertu, en comparaison de certaines dames tenues dans les musées. Il est présumable aussi que le jury n'y regardait pas de si près et que Nana lui offrant un prétexte de refus, il s'empressait de le saisir pour bannir, encore une fois, un tableau de Manet.
L'autre envoi au Salon, et celui-là exposé, était le Poiiiail de M. Fauve, dans le rôle d'Handel. C'était la seconde fois que Manet peignai! un Hamlet. Les deux n'ont aucune ressemblance. On est surpris d'abord qu'un même rôle puisse fournir deux types aussi dissemblables. Mais lorsqu'on observe directement la vie, on découvre une grande multiplicité d'aspects, sous des formes où l'on aurait à première vue pu soupçonner l'uniformité. Les Hamlet peints par Manet, personnifiés par deux acteurs différents, engagés dans des genres différents, n'ont donc pu se ressembler. Le premier peint en 1860, sous le nom de V Acteur tragique, représentait Rouvière qui, en effet acteur tragique,
faisant surtout ressortir clans ses rôles le côté farouche, avait amené Manet à peindre un Hamlet ténébreux, porté à la vengeance. Le second, celui de cette année, représentait au contraire Faure qui, ayant à chanter la musique d'Ambroise Thomas et à se faire entendre dans une immense salle d'opéra, s'offrait sans caractère dramatique saillant et ne pouvait donner, ce que Manet avait en effet mis sur la toile, qu'un Hamlet à l'aspect de virtuose.
Par exception les deux tableaux envoyés au Salon de 1877 montraient des types empruntés à la littérature, l'un à une tragédie de Shakespeare, l'autre à un roman de Zola. Mais avec eux Manet n'était point remonté jusqu'à l'œuvre littéraire, pour y chercher le caractère original que les auteurs avaient eux-mêmes voulu donner à leurs héros. Il s'était arrêté en route, en prenant, pour les peindre, deux êtres vivants doués d'une physionomie propre. On voit par là que, contrairement aux romantiques, et en particulier à Delacroix, il ne concevait point son art de la jjeinture comme devant se conformer à des œuvres littéraires, pour en devenir une explication ou une illustration. Ses Hamlet ne sont donc point de Shakespeare, pas plus que sa Nana n'est de Zola. Dans le cas de ses Hamlet, il ne s'est point demandé quel était le type réellement créé par l'imagination de Shakespeare pour le rendre, il a peint deux êtres distincts que lui offraient deux acteurs différents, posant devant lui. De même que dans sa Nana, il a peint le modèle qu'une courtisane réelle lui fournissait, sans
s'attacher à personnifier exactement la création du roman, et aussi reconnaît-on que sa Nana et celle de Zola sont deux femmes différentes.
En 1878 comme en 1867, il devait y avoir une Exposition universelle où, à côté de l'Industrie, on ferait une place aux Beaux-Arts. Manet cette année-là n'envoya rien au Salon, mais désireux d'apparaître à la plus importante des expositions il y présenta des œuvres. Elles furent refusées. En 1878 comme en 1867, il voyait donc l'Exposition universelle se fermer pour lui. C'était un jury spécial qui choisissait les tableaux à exposer, mais il se recrutait parmi les mêmes peintres vieillis dans le resjiect des règles, qui formaient les jurys des Salons annuels. Or tous ceux-là qui, pleins de la croyance qu'ils devaient défendre la tradition, avaient autant que possible fermé les portes des Salons à Manet, s'ils avaient enfin été contraints, par la force des choses, de les ouvrir, se rejetaient sur l'Exposition universelle, comme sur un exceptionnel retranchement, pour l'en tenir à l'écart et l'empêcher dans une mesure de se produire.
Manet, frappé ainsi pour la seconde fois, dans une occasion exceptionnelle, eut la pensée de recourir à une exposition particulière, comme il l'avait fait en 1867. Il rechercha un local et il dressa même le catalogue des œuvres à montrer, qui comprenait cent numéros. Puis il renonça à son projet. Il fut sans doute amené à s'abstenir ainsi, par la pensée qu'après l'énorme attention qui s'était portée sur ses œuvres aux Salons,
elles étaient assez connues, pour qu'il put s'abstenir de les montrer à part. Une autre cause, qui aussi l'arrêta, fut les frais considérables qu'une exposition particulière eût entraînés et qu'il ne pouvait encourir. II continuait à ne vendre de tableaux que de loin en loin, à des prix fort minimes, et ses ressources limitées ne lui permettaient pas de répéter la dépense d'une installalion appropriée, analogue à celle de 1867.
Cependant le refus éprouvé par Manet en 1878 à l'Exposition universelle, après celui de 187(3 au Salon, avait soulevé de nombreuses protestations dans la presse, et chez les arlistes. On pouvait s'apercevoir ainsi que, toujours méprisé par le public dans son ensemble, il gagnait du terrain parmi une élite. Le nombre de ses partisans et de ses défenseurs s'accroissait, de telle sorte que le jury, qui le condamnait, avait à subir de fortes attaques et que même ses membres se voyaient individuellement pris à partie et recevaient à leur lour des injures. Aussi, se sentant de plus en plus soutenu, renonça-t-il, en se présentant au Salon de 1879, à ces ménagements qu'il avait cru devoir observer au Salon de 1877, après le refus de 1876. Il avait alors écarté les tableaux de plein air, qui offusquaient particulièremenl, pour n'envoyer que des toiles peintes dans l'atelier. Mais en 1879 il revenait à la charge sans faire de concessions. Il soumettait au jury d'examen deux toiles, l'une En bateau, un plein air, l'autre Dans la serre, qui, tout en ayant été peinte en lieu couvert, offrait cependant des tons très vifs. Les deux furent reçues.
En bateau avail été peint en 1874, avec VArgenteiiil, mais dans une gamme de Ions moins violente. On n'y Irouvait pas de détail aussi tranché que l'eau bleue, mise comme fond à YArgeiiteiiil. Le personnage principal, un canotier, tenait le gouvernail du bateau vêtu d'un maillot blanc. Il s'harmonisait bien avec l'eau de la rivière d'un gris azur. Le tableau, relativement calme, s'il ne parvenait à recueillir l'approbation, passai! au moins sans soulever une trop grande hostilité. Dans la serre déplaisait au même titre que toutes les œuvres de Manet, où se voyaient des tons variés el des couleurs vives. Deux personnages, une femme et un homme jeunes, s'y détachaient sur les plantes vertes d'une serre. La femme était assise, étendue sur un banc; l'homme accoudé sur le dossier du banc causait Irancfuillement avec elle. La scène s'offrait |)leine de charme, mais comme le fond était formé par les plantes vertes, peintes dans tout leur éclat, le public, selon son habitude en semblable circonstance, déclarait l'arrangement criard et ses pauvres yeux s'en trouvaient oifusqués.
Manet avait fait poser, pour son couple, M, et M"' Guillemet, un jeune ménage. La femme, une jolie personne très élégante, se distinguait par le bon goûl de ses toilettes. Aussi Manet pouvant disposer d'un le! modèle, avait-il su en profiter. On lui reprochait de ne ])eindre que des femmes vulgaires, mal habillées et il ne pouvait oublier que son Balcon de 1869, avait subi des railleries impitoyables, parce qu'on avait jugé que les dames qui s'y montraient étaient affreusement fago-
lées. Ayant à peindre cette fois-ci une élégante, il s'est étudié à maintenir à la robe ses plis rectilignes et sa coupe irréprochable, avec autant de soin que s'il eût travaillé pour un journal de modes. M"' Guillemet portait des chapeaux ravissants, qui excitaient d'autant plus la curiosité, qu'on savait qu'elle les faisait ellemême. Manet s'est appliqué en ami sur son chapeau, encore plus que sur sa robe. Il a repris l'arrangement de plantes vertes, mis comme fond à son tableau Dans la serre, pour l'introduire dans une composition où sa femme, vêtue de gris, est représentée elle aussi assise sur un banc. Il a encore peint, dans le même temps, se détachant sur un fond de plantes vertes, mais cette fois assise dans un fauteuil, une jeune femme vêtue de noir, qui tient un éventail déployé.
A ce moment, en 1879, Manet au sommet de sa carrière, avait atteint le genre de renom, qui devait lui appartenir de son vivant. C'était un des hommes les plus en vue de Paris. Tout le monde savait qui il était. Mais dans la masse du peuple et même dans cette foule restreinte qu'on appelle le Tout Paris, il demeurait incompris. On ne voyait toujours en lui qu'un artiste outré, violent, auquel manquaient les qualités des grands maîtres et, en définitive, il restait presque le réprouvé qu'il avait été à ses débuts. Une élite d'écrivains, d'artistes, de connaisseurs, de femmes distinguées, un noyau de disciples lui étaient venus qui, sachant l'apprécier, lui témoignaient la plus vive amitié; il sentait que les jeunes artistes s'abandonnaient en