‹ Histoire d'Édouard Manet et de son œuvreChapitre 26 sur 97 · XXIX. — LE LINGE · texte numérisé non relu

XXIX. — LE LINGE

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partie à son influence. Mais ces avantages, dans un cercle restreint, ne le dédommageaient pas du jugement que le peuple au dehors continuait à élever contre lui. Il ne connaissait pas cette philosophie, qui porte les gens à se satisfaire eux-mêmes de leur mérite, en méprisant l'opinion des contemporains. Il avait eu dès l'abord, conscience de sa valeur. Il avait tout de suite vu qu'elle devait être un jour universellement reconnue et faire mettre son œuvre au premier rang. Mais cette reconnaissance, qu'il se promettait toujours devoir venir, reculait sans cesse et chaque fois qu'elle s'évanouissait, il en éprouvait de la tristesse. Il comprenait la vie d'artiste sous la forme des succès éclatants d'un Rubens. Les honneurs, les postes officiels, les distinctions des académies, l'entrée dans les Instituts, puisque ces choses existaient et étaient acquises à d'autres, lui semblaient à lui aussi son dû. Il souffrait de ne pouvoir les obtenir, alors que les autres s'en paraient à ses yeux. Homme du monde, ayant le goût de la société, c'était pour lui un perpétuel agacement, de voir dans les salons et les réunions, les sourires et les compliments des femmes, les hommages des hommes aller à ces artistes en renom, qui le combattaient, l'expulsaient des expositions, accaparaient les honneurs, pendant que lui, traité en artiste inférieur, n'était goûté que pour les manières distinguées et l'esprit de conversation qu'on lui reconnaissait, comme seule supériorité. Et puis ! pendant que les autres encore arrivaient à la richesse, il continuait d'empiler les toiles dans son

alelier el, s'il en vendait de temps en temps, il n'en retirait que des sommes minimes, qui lui permettaient tout juste de faire face aux dépenses de sa vie, tenue sur un pied modeste. Lorsqu'il travaillait, lorsqu'il était avec ses amis, son entrain naturel, son élasticité de tempérament le maintenaient à l'état d'homme gai, mais lorsqu'il se retrouvait dans le monde, lorsque les refus des jurys ou les injures et les railleries de la presse se reproduisaient, il en ressentait une très grande amertume. A mesure que les années s'écoulaient, il devenait cet homme qui a eu certaines ambitions qu'il sait justifiées et qu'il croyait réalisables et qui, les voyant s'évanouir, éprouve une intime déception.

Manet était un Parisien qui personnifiait, portés à toute leur puissance, les sentiments et les habitudes (les Parisiens. Il représentait, avec sa sensibilité d'artiste, ses penchants d'homme du monde, son besoin de sociabilité, le Parisien par les côtés de raflinement où il se distingue, mais aussi où il arrive à un genre de vie presque artiliciel. Il ne pouvait donc vivre qu'à Paris et, en outre, il ne pouvait y vivre que d'une certaine manière. A l'époque où il apparaissait, ce qu'on appelait le Boulevard, l'espace compris entre la rue de Richelieu et la Chaussée-d'Antin, était un lieu à part. Paris n'était point alors la ville envahie par les provinciaux et les étrangers, que les chemins de fer y versent aujourd'hui. Le Boulevard était encore libre de cohue et, dans l'après-midi, une élite de gens plus

Parisiens que les autres, pouvait venir s'y rencontrer, s'y promener et y flâner. II y a eu trois ou quatre générations d'hommes de raffinement fixées au Boulevard, par des liens aussi puissants, que ceux qui peuvent attacher certaines plantes au sol nécessaire à leur vie. Pour ces gens-là, respirer l'air du Boulevard était un besoin et la nostalgie du boulevard, par suite d'éloignement, devenait une maladie. Manet aura été un des derniers représentants de cette manière d'être. Il sera resté un de ceux pour qui la fréquentation du Boulevard aura été une pratique de toute la vie.

Il y avait sur le Boulevard un coin comme nul autre, une maison privilégiée, où les habitués étaient traditionnellement illustres, le café Tortoni, à l'angle de la rue Taitboul. Sa réputation remontait au j)remicr empire, alors que Talleyrand l'avait choisi, pour y diner et s'y retrouver avec ses amis. Ensuite Alfred de Musset l'avait adopté et quand il a montré dans Mardoche le jeune homme livré aux plaisirs de Paris, il le promène naturellement sur le lîoulevard et il désigne le Boulevard, en nommant Tortoni.

Mardoche habit marron, en landau de louage. Par devant Tortoni, passait en grand tapage.

Après Musset étaient venus Ro.ssini et Théophile Gautier. Manet, comme enfant de Paris, était entré dans cette tradition. Dès roiigine, puis alors (pi'il était le plus honni et le \)\us repoussé, il allait faire sa visite

quotidienne au Boulevard et sa station à Tortoni. On y était hostile ou indifférent à son art, aussi ne se trouvait-il point là comme artiste et, entre lui et les gens avec lesquels s'étaient nouées ces relations familières, qui naissent du coudoiement habituel, il n'était question ni de son esthétique, ni de ses succès ou insuccès. Il revenait tous les jours, simplement comme Parisien, mû par le besoin de fouler le sol d'élection du vrai Parisien.

Le Boulevard lieu de promenade tranquille n'existe plus, il est devenu une grande rue cosmopolite. Les théâtres, les cinémas, les banques, les brasseries attirent les foules, qui ont chassé les élégants et les raffinés. Le café Tortoni, soumis à la loi commune du changement et ne pouvant survivre à la disparition de la société dont il était le centre, s'est fermé. Il a été remplacé par une vulgaire boutique. Mais la maison subsiste et ceux qui ont connu Manet peuvent se le rappeler assis devant le perron, ou dans la salle du bas ou encore, déjeunant avec des amis au premier étage. Il reste ainsi dans le souvenir, comme un de ces anciens Parisiens sociables par dessus tout.

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