‹ Histoire d'Édouard Manet et de son œuvreChapitre 29 sur 97 · XXXI. — PORTRAIT DE M. CLEMENCEAU · texte numérisé non relu

XXXI. — PORTRAIT DE M. CLEMENCEAU

dans son cours, depuis la montagne où il naît, jusqu'à la mer où il se perd.

Il a illustré de six dessins, reportés sur pierre et tirés comme lithographies, le Corbeau d'Edgar Poe, traduit par Stéphane Mallarmé, chez Lesclide, 1875. Le premier dessin, en frontispice, est une tête de corbeau; le dernier, un ex-libris, un corbeau volant. Les quatre autres illustrent le texte. Ils sont d'une grande puissance et atteignent au fantastique, où s'est élevé le poète lui-même.

Il a dessiné quatre petits bois, pour l'illustration d'un tirage spécial de l'Après-midi d'un Faune de Stéphane Mallarmé, en 1876.

Ces nymphes, je les veux perpétuer.

Il les a perpétuées s'ébattant légères au milieu des roseaux, et le Faune les guette de loin.

En outre des bols exécutés comme illustrations de l'Après-midi d'un Faune, Manet a encore dessiné sur bois, pour la gravure : Une Olympia, montrant des variantes d'avec le tableau à l'huile, les eaux-fortes et l'aquarelle. Le Chemin de fer, reproduction de son tableau du Salon de 1874. La Parisienne, en trois variantes, pour le Monde nouveau, de Charles Gros, en 1874, dont deux, tirées comme épreuves, sont restées inédites.

Il a donné au journal illustré la Vie Moderne des croquis et dessins, reproduits dans les numéros des 10 et 17 avril et 8 mai 1880.

Il a dessiné un portrait de Courbet, pour figurer, reproduit par le procédé du gillotage, en tête du livre de M. d'Ideville sur Courbet, publié en 1878. Courbet était mort à cette époque. Ce portrait si plein de vie n'a cependant été fait que de souvenir, à l'aide d'une photographie. Mais il a fait poser Claude Monet pour le portrait, reproduit également par le gillotage dans le journal illustré la Vie Moderne du 12 juin 1880, et mis en tête du catalogue de l'exposition des oeuvres de Claude jNIonel, faite en juin 1880, à la Vie Moderne, sur le boulevard des Italiens.

Cette exposition avait été organisée par Georges Charpentier, l'éditeur, à qui le journal appartenait. Il avait pensé qu'elle servirait utilement Claude Monet et l'art impressionniste, mais on ne change pas tout à coup le goût du public et Monet était, en 1880, si généralement méprisé, que l'exposition de ses œuvres, tenue dans un rez-de-chaussée ouvert sur le boulevard, où l'on entrait gratuitement, ne fut guère qu'un passage de gens venant rire et se moquer. Charpentier avait fait imprimer un catalogue, avec une notice sur Monet, qu'il m'avait demandée et, en tête, comme attrait spécial, se trouvait le portrait de Monet par Manet. Il s'était imaginé que cette plaquette illustrée se recommanderait au public. Il en avait fixé le prix à cinquante centimes, mais les visiteurs se succédaient, sans que pas un voulût dépenser une somme aussi énorme pour un tel objet. Il en réduisit le prix à dix centimes. Le catalogue eut après cela quelques acheteurs. On l'avait tiré à un

grand nombre d'exemplaires et, deux ou trois jours avant la fermeture de l'exposition, il en restait encore beaucoup. Charpentier décida qu'on les donnerait. En effet, le gardien, d'un air engageant, en faisait l'offre aux visiteurs. Quelques-uns, les plus sages, prenaient le catalogue, c'était après tout du papier qui ne coûtait rien, mais la plupart le refusaient en riant. Ils se jugeaient ainsi fort malins. Cette exposition d'art impressionniste leur faisait l'effet d'une farce et l'offre du catalogue n'en était, à leurs 3^eux, que le couronnement. Ils croyaient donc prouver toute leur supériorité (à farceur, farceur et demi) en refusant l'offre et en montrant ainsi qu'ils n'étaient point dupes de la j)laisanterie. Quand l'exposition se ferma, il restait un gros paquet de catalogues, qu'on n'avait réussi à faire prendre au public ni pour argent ni j)ar amour.

Cependant depuis, il m'est tombé sous la main les catalogues de libraires vendant des livres rares, des ])laquettes curieuses et j'y ai vu figurer, à diverses reprises, celle de l'exposition de la Vie Moderne, désignée chose rare et cotée de un jusqu'à dix francs. Quelle révolution cela indiquait dans le goût du public!

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