LES DESSINS ET LES PASTELS
Les dessins de Manet conlirmeraient, s'il en était besoin, le fait que ses tableaux de jeunesse nous avaient déjà appris, qu'il avait sérieusement étudié les vieux maîtres à son apprentissage et au cours de ses voyages. Les dessins du voyage d'Italie, entre autres, sont nombreux et ils montrent qu'il ne s'était pas seulement arrêté devant ces maîtres, vers lesquels il pouvait se sentir plus particulièrement porté, mais qu'il avait aussi pris une réelle connaissance des autres. Beaucoup de ses croquis s'appliquent à des sujets de l'école romaine et un dessin, des plus importants, reproduit une des ligures principales de V Incendie du Borgo, par Raphaël, dans les chambres du Vatican.
Les dessins, chez Manet, demeurent généralement à l'état d'esquisses ou de croquis. Ils ont été faits pour saisir un aspect fugitif, un mouvement, un trait ou détail saillant. Dans cet ordre de travail, on peut dire
qu'il était toujours prêt. De tout temps, il a eu près de lui, à l'atelier, des feuillets assemblés pour dessiner et, dans sa poche, un calepin avec un crayon. Le moindre objet ou détail d'un objet, qui intéressait ses regards, était immédiatement fixé sur le papier. Ces croquis, ces légers dessins, qu'on peut appeler des instantanés, montrent avec quelle sûreté il saisissait le trait caractéristique, le mouvement décisif. Je ne trouve à lui comparer, dans cet ordre, qu'Hokousaï qui, dans les dessins de premier jet de sa Mangoua, a su associer la simpliiication à un parfait déterminisme du caractère. Aussi Manet admirait-il beaucoup ce qu'il avait pu voir d'Hokousaï et les volumes de la Mangoua qui lui étaient tombés sous la main étaient de sa part l'objet de louanges sans restrictions.
Le dessin avait été en effet compris par Manet, de même que par Hokousaï avant lui, comme destiné surtout à fixer l'aspect saillant d'un être, d'un objet, sans complications et accessoires. Dans ces conditions, la sûreté de main doit correspondre à la justesse de vision et le mérite de l'œuvre légère réside dans sa vérité. Le croquis, tenu à sa forme sommaire, improvisée, doit cependant rendre ce qu'il rend d'une manière assez saisissante, pour offrir une œuvre vivante et intéressante, dans sa fragilité. Or les croquis de Manet font bien réellement voir, comme réalisé, ce qu'ils ont été appelés à représenter. M. de St- Albin a fourni le sujet de l'un d'eux. Le petit personnage a juste quelques centimètres; il a été crayonné d'un trait
si rapide, que le contour en silhouette existe seul, sans les détails du visage ou des vêtements. Mais que cet être minuscule est donc ressemblant ! On aurait pu multiplier les séances sur un grand portrait, sans dépasser le résultat obtenu ici du premier coup. M. de St-Albin était un homme aimable, un collectionneur, un original, que l'on voyait apparaître sur le Boulevard, à une certaine heure de l'après-midi. Il personnifiait, vers 1870, ce Parisien légendaire, que l'on disait n'avoir jamais pu quitter Paris. Manet l'a croqué regardant une estampe, avec son chapeau à larges bords, sa grosse cravate, son lorgnon et, sur le papier, il se trouve aussi saisissable dans ses particularités, qu'il a jamais pu l'être rencontré sur le Boulevard.
Il en est un autre que Manet a aussi pris sur le vif, le maréchal Bazaine. Un jour, au cours du procès Bazaine, nous nous rendîmes Manet et moi, avec un groupe d'amis, à Trianon. C'était la première fois que nous y allions et je me rappelle que nous contemplâmes longtemps, en silence, la scène imposante que présentait le conseil de guerre. Manet avait fixé les yeux sur l'accusé et tout à couj), tirant de sa poche le calepin qui ne le quittait jamais, il se mît à crayonner. Il fit ainsi plusieurs légers dessins, représentant Bazaine à fétat isolé ou tel qu'il se trouvait entouré, à l'audience. Un simple trait, en rond, lui servait à fixer la tête et il y ajoutait deux ou trois points pour la bouche et les 3'eux. Alors se tournant de droite et de gauche, il nous montra les dessins en disant : « Mais regardez donc cette boule
de billard ! » L'expression était absolument juste, car en examinant les têtes crayonnées et en les comparant avec celle de l'original placée devant soi, on constatait que la ressemblance était frappante. Plusieurs de ces dessins subsistent, ce sont des documents historiques.
Ils donnent le vrai Bazaine, le Bazaine réel, en opposition aux deux autres qu'à des moments différents, l'imagination a créés. Il y a eu d'abord le « glorieux )) Bazaine, le général cru supérieur, en qui la France avait malheureusement mis son espoir. Puis, après la capitulation, est venu le grand traître, le monstre qui, ayant pu vaincre, ne l'a pas voulu. L'un est né de l'espérance, l'autre du désespoir. Le vrai était celui que Manet avait saisi et mis au point, l'homme de petite intelligence, à la tête en «boule de billard», n'ayant d'autre qualité que sa bravoure, incapable de diriger une grande armée, qui lorsqu'il s'est senti perdu dans Metz, s'est laissé aller à des actes de félonie, pour lesquels il a été jugé et condamné.
Manet a eu de tout temps l'habitude de se servir rapidement du crayon; on peut dire que son système de dessin n'a jamais varié. Mais à une pratique fondamentale, sont venus se superposer des procédés qui ont changé avec les années. A ses débuts, il employait volontiers l'aquarelle, dans des études préliminaires, pour fixer les tons ou l'arrangement de ses tableaux, ou même il répétait, par ce moyen, sous une nouvelle forme, ses œuvres déjà peintes à l'huile. Il a ainsi produit un certain nombre d'aquarelles consacrées au
Chanteur espagnol, au Déjeuner sur l'herbe, aux Anges au tombeau du Christ, à VOlympia, à la Femme couchée en costume espagnol, aux Courses, etc. 11 s'est aussi servi de l'aquarelle pour prendre des vues en plein air ou s'assurer des indications de paysages. Mais en avançant, il ne recourt plus qu'accessoirement à ce moyen, pour user d'un nouveau, le pastel.
Son premier pastel date de 1874. C'est un portrait de sa femme, étendue sur un canapé, exécuté dans une gamme de tons bleus-gris, maintenant entré au Louvre. Il continue, dès lors, à se servir du pastel, surtout pour les portraits de femmes. Les productions de ce genre ont été particulièrement nombreuses à la fin de sa vie, après qu'il fut atteint par l'ataxie. Les œuvres demandant une grande dépense de force physique lui étaient devenues d'abord difficiles, puis lui furent tout à fait interdites, et le pastel lui permettait de se livrer à un travail relativement facile, qui le distrayait, en lui obtenant la société des femmes agréables qui venaient poser. Il a ainsi exécuté, dans les dernières années de sa vie, les portraits de femmes appartenant à des mondes divers : M""" Zola, M""' du Paty, M"" Guillemet, M"" Lemaire, M'" Lemonnier, M"° Eva Gonzalés, M"" Méry Laurent, M""^ Martin, M"" Marie Colombier, etc. Quelques-uns des portraits les plus caractéristiques sont restés anonymes, ou n'ont été désignés que par des litres fantaisistes : la Femme au carlin, la Femme voilée, la Femme à la fourrure, la Viennoise, Sur le banc.
Il avait fini par prendre grand goût au pastel. Il y trouvait le moyen de fixer la lumière, de juxtaposer les tons vifs et de rendre des types variés. Aussi ses portraits au pastel offrent-ils un ensemble où l'on peut voir la femme telle quelle s'est présentée dans la seconde moitié du XIX" siècle et, en addition, les combinaisons de coloris les plus délicates et les plus osées.
Il n'en a guère tiré avantage au point de vue pécuniaire. Il n'en a vendu que très peu à des prix fort minimes. La plupart étaient faits pour des personnes amies, auxquelles il était heureux de plaire en les leur offrant. Il exposa cependant, au journal la Vie Moderne, en avril 1880, une série d'oeuvres où les pastels tenaient la plus grande place, et le plus grand nombre était à vendre. On lui en acheta tout juste deux.
En outre de ses portraits de femmes, Manet a aussi fait, au pastel, un certain nombre de portraits d'hommes, tels que ceux de Constantin Guys, qui lui avait été amené par Nadar, du romancier anglais George Moore, de Cabaner, le musicien incompris, en gestation perpétuelle d'œuvres extraordinaires, du docteur Materne.