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APRÈS LA MORT

La pensée vint tout de suite aux amis de Manet mort de faire une exposition générale de son œuvre. Dans une réunion préliminaire, formée de sa veuve, fie ses frères, de M. Antonin Proust et de celui qui écrit ces lignes, nous décidâmes de demander la salle de l'Ecole des Beaux-Arts, sur le ((uai Malaquais. L'espace dont on disposerait serait suflisant et le prestige attaché à l'Ecole donnerait à l'exposition le caractère d'une sorte de triomphe posthume, que nous recherchions j)récisément. Manet m'avait, dans son testament, prié d'être son exécuteur testamentaire et on jugea qu'il m'appartenait de faire, auprès de qui de droit, une |)remière démarche, pour obtenir la salle de l'Ecole des Beaux-Arts. J'expliquai qu'il faudrait m'adresser à M. Kaempfeii, directeur des Beaux-Aits, dont les idées m'étaient assez connues pour que je pusse assurer que nous subirions un refus. Mais on décida de

passer outre à mon objection, de suivre la filière, en voyant d'abord le directeur, sauf à s'adresser ensuite au ministre.

J'allai donc trouver M. Kaempfen. C'était un vieil ami. Quand je lui eus exposé ma demande, qui l'étonna fort, i! me répondit qu'il ne pouvait l'accueillir et, avec une bienveillante candeur, il me reprocha de l'avoir mis dans l'obligation de m'opposer un refus, en lui faisant visite pour un but aussi extraordinaire. C'était à peu près comme si j'eusse prétendu que le curé de Notre-Dame m'ouvrît sa cathédrale pour célébrer Voltaire, .l'étais préparé à la réponse de M. Kaempfen que, connaissant ses goûts, je trouvais toute naturelle et après lui avoir dit, fort amicalement de mon côté, que ma visite était surtout due au désir d'observer les convenances, j'ajoutais que nous allions porter notre demande au ministre.

Lorsque j'eus fait connaître le refus éprouvé à la direction des Beaux-Arts, il fut décidé qu'on irait maintenant trouver le ministre, qui était Jules Ferry. J'étais lié aussi depuis longtemps avec kii et ses préférences artistiques, semblables à celles de M. Kaempfen, m'étaient assez connues pour me convaincre que, si on m'envoyait vers lui, comme on m'avait envoyé vers son subordonné, l'échec serait le même et cette fois sans recours. Ce fut donc M. Antonin Proust, député et ancien ministre, qui dut faire la démarche décisive. M. Proust, dans ses Souvenirs sur Edouard Manel, n dit que Jules Ferry lui avait, par bienveillance

pour Manet, accordé la salle de l'Ecole des Beaux-Arts. Je n'ai aucune raison d'être défavorable à Jules Ferry, mais la vérité doit passer avant tout et elle est que M. Proust a perdu le souvenir des faits ou que, par délicatesse, il cherche à laisser à un autre le mérite qui lui revient à lui-même. M. Proust était à ce moment, non seulement un des députes ([ui soutenaient le minislèro, mais il était de plus membre de la Commission du budget et spécialement rapporteur du budget des Beaux-Arts, il avait été ministre des Arts dans le cabinet Gambetta, et, sur une question touchant aux arts, ses demandes ne pouvaient qu'avoir une force irrésistible.

Lorsque nous fûmes reçus par Jules Ferry, M. Proust lui dit, en termes exprès, qu'il demandail l'Ecole des Beaux-Arts, pour une exposition posthume de l'œuvre de Manet. Je vois encore le soubresaut de Ferry, fort contrarié, mais la question de jugement artistique s'effaçait devant la nécessité politique et il dut accorder, sans résistance, la faveur que nous sollicitions. Je crus devoii' alors lui exprimer, au nom de la famille et des amis de Manet, nos remerciements. Il m'arrêta, par un geste signiticatif cl quelques mots, en me donnant à comprendre (pic nous n'avions aucune gratitude personnelle à lui témoigner, que sa bienveillance ne s'adressait qu'à un homme politique auquel il ne pouvait songer à dé|)laire. C'est donc à l'influence possédée alors par M. Antonin Prousl cpic

les amis de Manet ont dû d'obtenir l'Ecole des Beaux- Arts, pour exposer ses œuvres.

M. Proust eut ensuite la pensée d'inviter le président de la République, M. Grévy, à venir visiter l'exposition projetée. Quelque temps auparavant il avait, avec Castagnary, fait une exposition posthume de l'œuvre de Courbet à l'Ecole des Beaux-Arts, dans cette même salle qui nous était maintenant accordée., Sur son invitation, le président Grévy était venu la A'isiter. Il n'avait dû s'y rendre qu'avec la pensée d'honorer l'œuvre d'un concitoNen, d'un Franc-Comtois comme lui, car son goût décidé pour l'art traditionnel ne devait aucunement le porter vers un talent aussi original que celui de Courbet. C'était donc trop prétendre, que de croire qu'il viendrait visiter l'expo sition d'un artiste comme Manet, tenu à cette époque pour encore ])lus hors des règles que Courbet et n'axant pas, comme lui, l'attache personnelle de la communauté de province. M. Proust eût dû aussi se souvenir, que lorsqu'il avait naguère communiqué au conseil des ministres sa détermination de décorer Manet, M. Grévy avait hautement manifesté sa désapprobation. Mais il pensait qu'après avoir amené le président à l'exposition de Courbet, il l'amènerait peut-être à celle que nous projetions et qu'alors il devait, par amitié pour Manet, essayer d'y parvenir. Il me prit donc encore avec lui et nous nous rendîmes à l'Elysée.

M. Grévy nous remercia fort courtoisement de notre démarche. Il avait connu, alors qu'il était au barreau,

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