XXXVIII. — PORTKAIT DE ROCHEFORT
M. el M'"" Manel, les père tl mère de l'aiiisle, clicz lesquels il avait fréquenté. 11 nous retint assez longtemps pour nous parler d'eux. 11 nous raconta des anecdotes sur M. Manel juge et ses collègues du tribunal, devant lesquels il avait plaidé. Je crois qu'il aurait eu plaisir à se rendre à notre invitation, à faire honneur au fils, en souvenir des parents, qui avaient été ses amis; cependant il ne voulut prendre aucun engagement. Je compris qu'à ses yeux il était impossible qu'un président de République se commît au point de visiter l'exposition d'un peintre aussi attaqué que Manet. 11 ne devait donc jjoint y venir. Nous avions ainsi rencontré, en remontant l'échelle administrative et gouvernementale, du directeur des Beaux-Arts au ministre el au président de la République, trois hommes également attachés au poncif, à l'art traditionnel et partageant cette opinion, encore dominante chez la foule, que l'œuvre de Manet ne méritait aucune reconnaissance et aucune consécration.
L'Ecole des Beaux-Arts ne nous ayant pas moins été accordée, nous songeâmes à réaliser l'exposition. Un comité de patronage et d'organisation fut formé, qui comprit : MM. Edmond Bazire, Marcel Bernstein, Philippe Burty, Jules de Jouy, Charles Deudon, Durand- Ruel, Fantin-Latour, 1. f^aure, de Fourcaud, Gervex, Henri Guérard, Guillemel, Albert Hechl, l'abbé Hurel, Ferdinand Leenhoff, Eugène Manet, Gustave Manet, de Nittis, Georges Petit, Léon Leenhoff, RoU, Alfred Stevens, Albert Wolff, Emile Zola, Antonin Proust, Théo-
dore Durel. On décida de faire une exposition sans triage. On allait donc présenter au public, réunies et groupées, les toiles qui avaient le plus excité sa colère ou ses rires et celles que les jurys avaient refusées : le Buveur d'absinthe, le Déjeuner sur l'herbe, Olympia, le Fifre, l'Acteur tragique, le Balcon, Arqenteuil. le Linge, l'Artiste. C'était l'homme non expurgé, tel qu'il s'était produit au cours de sa carrière, qu'on montrerait. De telles expositions sont la pierre de touche, l'épreuve décisive. Lorsqu'un artiste meurt, il s'opère un changement immédiat dans la façon de voir son œuvre. L'amour ou la haine, la popularité ou la défaveur, le manque ou la possession des honneurs attachés à la personne même et capables d'influencer le jugement, ont disparu. L'homme n'est plus là et avec lui s'en est allé tout ce qui lui apj)artenait en propre. Les œuvres isolées vont maintenant commencer à être jugées pour elles-mêmes. Or seules surmontent pareille épreuve, qui sont originales et puissantes.
Il est des peintres qui atteignent de leur vivant, à un grand renom et qui souvent n'ont produit, en les répétant, que deux ou trois tableaux. L'étroitesse de la création échappe au public et à la moyenne des ciitiques, jugeant au jour le jour. Comme ils ne voient les œuvres envoyées aux Salons ou aux expositions privées que successivement et de loin en loin, ils s'en montrent satisfaits, sans reconnaître qu'ils n'ont devant eux que des choses déjà vues, des répétitions de répétions. Mais après la mort de tels artistes, si on entreprend
une exposition générale de ce qu'ils laissent, la pauvreté en apparaît tout de suite et vient crever les yeux. Les toiles accumulées se réduiront en définitive aux deux ou trois que l'homme, comme arrangement et comme sujet, a seules eu le pouvoir de trouver et le nombre n'aura d'autre résultat que de faire éclater l'indigence de l'ensemble. L'exposition posthume des œuvres d'un peintre se produit donc comme une épreuve décisive qui, selon les cas, confirmera ou cassera le jugement provisoire antérieurement porté.
L'exposition de l'oeuvre de Manet eut lieu à l'Ecole des Beaux-Arts , en janvier 1884. Elle attira un grand concours de visiteurs et toute la presse et les critiques lui donnèrent leur attention. Dans les années qui avaient l)récédé sa mort, Manet était devenu celui sur lequel on s'était divisé, les indépendants, les jeunes en faisant leur porte-drapeau et les hommes attachés à la tradition continuant à voir en lui leur ennemi. Deux partis de force inégale, il est vrai, s'étaient ainsi formés qui, des artistes, s'étaient étendus aux critiques et aux amateurs et maintenant ils allaient se rencontrer, à l'exposition, avec la pensée de se confirmer, l'un dans son approbation, l'autre dans son hostilité. Mais si les partisans eurent tout de suite sujet d'accentuer leurs louanges, les ennemis ne purent persévérer dans leur réprobation et leurs criti(iues intransigeantes. Ils fléchissaient. Oji voyait ce spectacle curieux de gens qui, se rappelant l'ancien mépris qu'ils avaient sincèrement ressenti devant les œuvres montrées pour la première
fois aux Salons, et venus maintenant à l'exposition d'ensemble, avec la pensée de le retrouver et de le manifester à nouveau, quoi qu'ils en eussent, ne le letrouvaient plus et, à leur étonnement, se sentaient maintenant tout autres.
Les œuvres étaient demeurées les mêmes, mais eux avaient changé. Le monde ambiant s'était modifié. Les années en s'écoulant, avaient vu une esthétique nouvelle prévaloir, une vision ditïérente se former et on ne pouvait nier que la transformation ne se fût accomplie dans le sens indiqué par Manet et en suivant sa voie. Ce réalisme, apparu avec ses œuvres, jugé alors une chose grossière, mais qui était simplement la peinture du monde vivant, maintenant accepté, était devenu d'une pratique courante. Cette façon de juxtaposer les tons clairs, d'abord condamnée chez lui comme une révolte individuelle, s'était aussi généralisée. Elle avait presque entièrement remplacé la manière de peindi'e sous des ombres épaisses. Toute la peinture s'en était ainsi allée vers la clarté et la séparation si profonde au début, constatée entre sa gamme de tons et celle des auties, n'existait plus.
Il fallait donc bien reconnaître, devant son œuvre exposée aux Beaux-Arts, que Manet avait été un novateur fécond. Le ton général de la presse et des critiques, les commentaires des connaisseurs, montraient par suite un grand changement. On revenait des dédains antérieurs. L'époque de méconnaissance absolue était encore trop voisine, la période des insultes s'était trop