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])rolongée, pour qu'on i)iit généralement louer sans réserves, mais tous en définitive admettaient maintenant que Manet avait été un artiste doué de j)uissance et d'invention. Cette conclusion s'imposait, par l'évidence de ce que l'on voyait. Il n'existait point de répétition dans l'œuvre exposée. Contrairement à ces artistes qui, lorsqu'ils ont trouvé un genre qui leur a valu la faveur publique, s'y tiennent ensuite, immuables, Manet, lui, n'avait cessé de se renouveler. On j)Ouvait constater qu'il était allé sans cesse vers plus de clarté et plus de lumière. On reconnaissait qu'il avait toujours varié ses sujets et ses arrangements. Dans les cent soixante-dix-neul" numéros du catalogue, composé de peintures à l'huile, d'aquarelles, de pastels, de dessins, d'eaux-fortes et de lithographies, on découvrait une incessante diversité.
L'exposition de l'Ecole des Beaux-Arts devait être suivie de la vente de l'atelier et d'œuvres diverses. Il en résulterait une nouvelle épreuve, soutenue avec un nouveau public. Manet avait atteint une telle notoriété, que son nom était descendu aux derniers rangs. Quand on le prononçait, n'importe quel garçon de café, cocher ou balayeur })ouvait dire : «Ali! oui, Manet! je connais,» en se représentant un artiste excentrique et dévoyé. Dans ces milieux où la capacité manque pour se former luie opinion [)roj)re sur les choses d'art, les jugements ne peuvent venir que du dehors et sont donnés par les couches supéiieures et la piesse. Or la caricature, les insultes des journaux, le mépris des artistes en
renom et des critiques s'étaient si longtemps exercés contre Manet, que le peuple en dessous en avait été empoisonné.
Quand la vente fut annoncée, par les journaux et (les affiches, l'étonnement des passants fut donc grand. Une semblable tentative était-elle vraiment réalisable ? Certes on savait que Manet possédait des défenseurs j)armi les journalistes, les artistes et les amateurs, mais tous ceux-là étaient considérés dans le peuple comme des originaux, désireux de se signaler et d'attirer n'importe comment l'attention. Cependant qu'il y eut des gens capables d'aller jusqu'à donner leur argent, pour se distinguer des autres, paraissait à la plupart invraisemblable. La vente devint donc un événement qui surexcitait la curiosité. Aussi l'exposition préalable, à l'Hôtel des ventes, attira-t-elle un très grand concours de ces promeneurs du dimanche qui, à son intention, se détournaient du Boulevard et, le premier jour des enchères, l'ffôtel de la rue Drouot fut-il littéralement envahi. La vente avait lieu dans les salles du fond, 8 et 9, dont on avait enlevé la cloison et qui, réunies, formaient un assez grand local, mais il se trouva trop petit. La foule, entassée dans le corridor et les pourtours, déborda, par une poussée formidable. Le commissairepriseur et les experts durent opérer à l'étroit, au milieu de la cohue. On avait fait précédemment des ventes d'Impressionnistes, où les tableaux avaient été adjugés à des prix infimes, accompagnés de rires et de quolibets, et la foule était venue à la vente de Manet dans de telles
dispositions d'esprit qu'elle eût trouvé plaisir à voir se reproduire les avanies déversées sur les Impressionnistes.
Les ventes des grands collectionneurs, des artistes célèbres, après décès, attirent un monde d'élite, de critiques, de collectionneurs, d'hommes de goût en vue, qui s'y rendent, comme à des réunions où leur présence est obligée. Ceux-là n'assistaient point à la vente de Manet. Les grands marchands manquaient aussi. Les experts M. Durand-Ruel, M. Georges Petit, le commissaire-priseur M. Paul Chevalier avaient fait de leur mieux, pour parer à l'absence de leur clientèle habituelle, en stimulant les amis et les partisans connus de Manet. M. Durand-Ruel surtout s'était mis en campagne, à la recherche des acheteurs. La vente, commencée dans des conditions si précaires, prit bientôt une allure c[ui, pour l'époque, devenait un succès. Sur toutes les œuvres on mettait des enchères et beaucoup, parmi les acheteurs, étaient des amateurs nouveaux et inattendus, venant grossir le groupe des amis. On vendait, entre autres, sept tableaux exposés aux Salons : Un Bar aux Folies-Bergère réalisait 5800 francs; Chez le Père LaUmille, 5000 francs; le Porlraii de Faure en Hamlet, 3500; la Leçon de musique, 4400 francs; le Balcon, 3000 francs. Puis le Linge faisait 8000 francs; Nana, 3000 francs; la Jeune fille dans les fleurs, 3000 francs. UOlynipia était retirée à 10000 francs et VArgenteuil à 12000 francs. Ces prix, qui paraissent aujourd'hui si minimes, semblaient, alors qu'on les
criait, extraordinaires. Manet se vend ! disait la foule étonnée à la sortie et la nouvelle courut immédiatement tout Paris. La vente, en deux vacations, les 4 et 5 février 1884, produisit 116.637 francs.
Les ventes sont devenues des épreuves qui permettent de déterminer la position des artistes. Il est certain que la valeur artistique et la valeur marchande d'une a'uvre ne s'accordent d'abord généralement pas, qu'elles sont le plus souvent en divergence. Mais à la longue, l'intervalle tend à se combler. Les marchands, les collectionneurs, qui possèdent certaines connaissances ou tout au moins du flair, doivent finir par ne mettre de grosses enchères que sur ces œuvres laissant voir un mérite assez certain pour les garantir d'une dépression de prix dans l'avenir. Le succès aux enchères est donc devenu comme un critérium qui sert approximativement à fixer l'opinion sur le mérite d'un artiste. La vente de l'atelier de Manet ayant réussi et les prix payés dépassant ce qu'on avait pu supposer, le public en reçut l'impression qu'il avait dû après tout se tromper, en plaçant Manet si bas, et qu'il fallait revenir envers lui. à un meilleur jugement. Et comme l'exposition de son œuvre à l'Ecole des Beaux-Arts, l'avait d'ailleurs fait monter dans l'estime de l'élite capable de se former une opinion raisonnée, il se trouva que l'exposition des Beaux-Arts et la vente combinées le laissaient fort grandi dans l'opinion générale.
Cinq ans s'écoulèrent, après l'exposition de l'Ecole des Beaux-Arts, sans qu'une nouvelle occasion s'offrît
de montrer un ensemble d'œuvres de Manet, lorsqu'en 1889 une Exposition universelle avait lieu, où il serait représenté. Il allait ainsi obtenir réparation de l'injure qu'on lui avait faite, en l'excluant des Expositions universelles de 1867 et de 1878. La réparation serait d'autant ])lus éclatante que, ])ar suite du règlement de la nouvelle exposition, il y figurerait au milieu des maîtres du siècle entier. Les Expositions universelles de 1867 et 1878 ne s'étaient ouvertes qu'à des tableaux ])eints pendant la période décennale qui les avait précédées. Espacées de dix ans en dix ans, elles n'avaient reçu que des œuvres produites dans l'intervalle de l'une à l'autre. Mais celle de 1889 devait, dans la pensée de ses auteurs, servir à commémorer le centenaire de la Révolution. Il fut donc décidé, par une innovation, qu'elle offrirait, à côté d'une exposition décennale comme les autres, une exposition dite centennale, qui s'étendrait aux peintres survenus entre les dates de 1789 et 1889. Manet mort en 1883 se trouvait du nombre.
L'exposition centennale était précisément aux mains de M. Antonin Proust, directeur, secondé, pour le choix et le placement des tableaux, par M. Roger Marx, inspecteur des Beaux-Arts. Tous les deux, comme admirateurs de Manet, allaient placer ses œuvres en vue, dans le salon princij)al. C'était un honneur plein de conséquences. Il lui faudrait entrer dans le rang des maîtres du siècle entier et être jugé en parallèle avec eux. Les œuvres exposées étaient au nombre de
quatorze; au premier rang : VOIijmpia, le Fifre, le Bon Bock, VArgenteiiil, le Portrait de M. Antonin Proust, Jeanne. Ces tableaux soutenaient avantageusement la comparaison avec ceux des plus grands du siècle. Tout ce public spécial de peintres, de critiques, de connaisseurs, de gens de goût devait maintenant reconnaître sans réserves la maîtrise de l'homme qui les avait produits. L'Exposition universelle amenait les étrangers, dont le jugement était encore plus favorable. L'Exposition universelle de 1889 venait ainsi compléter le travail favorable réalisé à l'Ecole des Beaux-Arts. A son issue il n'y avait presque plus personne, parmi les gens capables de juger, qui se refusât à admettre que Manet était un maître à placer au premier rang des maîtres du siècle.
A la vente de l'atelier de Manet on avait fait retirer à sa veuve YOlympia et VArgenteuil. L'intention avait été de réserver des œuvres que plus tard on pourrait faire entrer dans les collections publiques. UOIympia, à l'Exposition universelle de 1889, avait séduit un collectionneur américain, qui avait exprimé sa détermination de l'acquérir. Le peintre Sargent, en ayant eu connaissance, jugea fâcheux que l'œuvre put être perdue pour le public et qu'au lieu de prendre place dans un musée ouvert à tous, elle fût ensevelie au loin dans une collection particulière. Il crut qu'il y aurait moyen de la retenir en France et, pour aviser aux mesures à prendre, il fit part de ses craintes à Claude Monet. Celui-ci pensa qu'il fallait faire entrer le tableau
dans un musée de l'Etat, selon la prévision qu'on avait Clic en amenant M"" Manet à le garder. Il prit donc l'initiative d'une souscription. On réunirait vingt mille francs, à donner à M"' Manet, en échange de VOlympia, qui serait remise au musée du Luxembourg.
L'intention d'offrir VOlympia à l'Etat fut portée à la connaissance du public par les journaux. Alors il apparut que Manet avait fait, dans l'estime générale, assez de j)rogrès, pour qu'on admit l'idée de le voir pénétrer dans les musées. Oui ! on acceptait qu'une de ses œuvres entrât au Luxembourg, cependant on trouvait à redire au choix de VOlympia. On voulait bien un tableau de lui, mais pas celui-là. On demandait un de ceux qui montraient ses qualités, sans ce qu'on appelait ses défauts, par exemple le Chanteur espagnol du Salon de 1861, récompensé par une mention honorable, ou le Bon Bock, accueilli par la faveur publique, au Salon de 1873. Manet, présenté sous sa forme jugée sage, eût convenu à tout le monde et si ses amis avaient voulu se plier à la concession demandée, on était prêt à accepter leur offre d'un tableau, à les en louer et à les en remercier.
Mais les amis de Manet n'entendaient faire aucune concession. Ils avaient précisément choisi VOlympia pour l'offrir à l'Etat, comme une des œuvres où l'originalité de l'artiste se manifestait dans sa plénitude. C'était le tableau historique, qui rappelait l'universel mépris, alors que seuls Baudelaire et Zola avaient osé allionlcr la colère publique, en déclarant leur admi-
ration. Manet homme de combat n'avait jamais songé à faire de concessions; quand il avait envoyé aux Salons des tableaux jugés sages, c'était par hasard, sans qu'il s'en doutât. Mais VOIympia était demeurée comme l'enfant préféré de ses créations. Après l'avoir une première fois montrée au Salon de 1865, il l'avait encore produite à son exposition particulière de 1867 et depuis l'avait toujours tenue en vue, dans son atelier. Ses amis, désireux de continuer la lutte après lui jusqu'au triomphe définitif, l'avaient reprise comme l'occasion de bataille par excellence. Ils l'avaient fait figurer, au premier rang, à l'exposition de l'œuvre entière à l'Ecole des Beaux-Arts en 1884, ils l'avaient comprise parmi les toiles envoyées à l'Exposition universelle de 1889, et maintenant ils la choisissaient, de préférence à toute autre, pour l'offrir à l'Etat.
Il devint donc évident que c'était une revanche éclatante, le triomphe pour Manet, que ses amis recherchaient, par une souscription publique, en vue d'acheter VOIympia. Mais alors les anciens adversaires, les liommes dévoués à la tradition s'indignèrent de telles prétentions, qu'ils trouvaient excessives. Comment ! on voulait les forcer à recevoir le tableau qui les avait le plus révoltés, qui continuait le plus à leur déplaire, dans lequel ils ne voyaient toujours qu'un exemple corrupteur. Puisqu'il en était ainsi, ils s'opposeraient à ce que l'offre qu'on ménageait fût acceptée. Ce fut donc, parmi les peintres de la tradition, dans les commissions des musées, parmi les fonctionnaires des
Beaux-Arts, parmi certains critiques, un véritable soulèvement et la détermination de faire repousser par l'Etat le tableau qu'on voulait offrir. Les amis de Manet n'en persistèrent que davantage dans leur dessein. Alors on vit les deux partis, qui avaient existé pour et contre Manet et qui s'étaient longtemps tenus aux prises, se reformer et reprendre le combat. Chacun mit en œuvre ses moyens d'influence et la presse servit de véhicule à des appels et à des lettres de toute sorte. La bataille ainsi engagée se poursuivit, mais en se prolongeant elle amena à se ranger avec les amis de Manet tous ces artistes, hommes de lettres, connaisseurs qui, partisans de l'originalité en art, se soulevaient contre la prétention des défenseurs de la tradition de tenir les musées fermés, comme ils avaient autrefois essayé de faire pour les Salons, aux œuvres hors de leurs formules et de leurs règles. La souscription finit ainsi par recueillir l'adhésion d'un tel nombre d'hommes célèbres ou en vue, qu'elle en prit un grand poids. En outre Claude Monet, sachant qu'en 1884 on n'avait obtenu l'usage de l'Ecole des Beaux-Arts pour exposer l'œuvre de Manet, qu'en passant par-dessus les subordonnés et en s'adressant personnellement au ministre avec l'appui d'un homme politique, était allé offrir VOlijmpia directement au ministre des Beaux-Arts, M. Fallières, présenté et soutenu par le député Camille Pelletan. Avant que le ministre n'eût j)ris de détermination, un changement de cabinet amenait le remplacement de M. Fallières par M. Bourgeois, et ce fut lui
qui eut à prendre la décision. Mais à ce moment la souscription, par radliésion des noms éclatants recueillis, avait acquis une telle importance, que les opposants iléchissaient. M. Bourgeois sous l'influence de M. Camille Pelletan, un de ses amis personnels et un de ses soutiens à la Chambre, donnant alors son approbation, le tableau fut définitivement reçu par la Commission et les directeurs du musée. Un arrêté ministériel, en date du 17 novembre 1890, l'acceptait, pour être placé au Luxembourg.
Claude Monet avait dû combattre pendant plus d'un an, avant de triompher, mais la résistance opposée n'avait servi qu'à mieux mettre en relief son entreprise. Il avait réussi à forcer la porte du musée et Manet y entrait sous sa forme la plus caractéristique. Voici quels avaient été les souscripteurs :
Bracquemont, Philippe Burty, Albert Besnard, Maurice Bouchor, Félix Bouchor, de Bellio, Jean Béraud, Bérend, Marcel Bernstein, Bing, Léon Béclard, Edmond Bazire, Jacques Blanche, Boldini, Blol, Bourdin, Paul Bonnetain, Brandon.
Cazin, Eugène Carrière, Jules Chéret, Emmanuel Chabrier, Clapisson, Gustave Caillebotte, Carriès.
Degas, Desboutin, Dalou, Carolus Duran, Duez, Durand-Ruel, Dauphin, Armand Dayot, Jean Dolent, Théodore Duret.
Fantin-Latour, Auguste Flameng.
Guérard, M"' Guérard-Gonzalès, Paul Gallimard, Gcrvex, Guillemet, Gustave Geffroy.
Huysmans, Maurice Hamel, Harrison, Helleu.
Jeanniot, Frantz Jourdain, Roger Jourdain.
Lhermitte, Lerolle, M. et iM"" Leclanchc, Lautrec, Sutter Laumann, Stépliane Mallarmé, Octave Mirbeau, Roger Marx, Moreau-Nélaton, Alexandre Millerand, Claude Monet, Marius Michel, Louis Mullem, Oppenheim.
Puvis de Chavannes, Antonin Proust, Camille Pelletan, Camille Pissarro, Portier, Georges Petit.
Rodin, Th. Ribot, Renoir, Raffaelli, Ary Renan, Roll, Robin, H. Rouart, Félicien Rops, Antoine de la Rochefoucauld, J. Sargent, M'""" de Scey-Montbéliard, Thornley.
De Vuillefroy, Van Cutsem.
UOlympia, entrée depuis quelques années au Luxembourg s'y trouvait toujours isolée, lorsqu'un événement inattendu vint l'entourer de toute une famille. Le peintre Caillebotte mourait encore jeune, en 1894, léguant sa collection de tableaux au musée du Luxembourg. Elle se composait exclusivement d'œuvres de Manet, de Degas, et des Impressionnistes Renoir, Claude Monet, Pissarro, Cézanne, Sisley. C'était toute cette partie de l'école moderne la plus attaquée, qui venait prendre place dans le musée de l'Etat. Manet se trouvait principalement représenté dans la collection par le Balcon, du Salon de 1809. De telle sorte que le Luxembourg, après avoir été contraint d'accepter, avec VOhjmjmi, celui de ses tableaux qui avait soulevé la plus violente colère, était maintenant appelé
à recevoir, avec le Balcon, celui qui avait excité le plus les railleries. Il semblait ainsi que le sort réservât à Manet la réparation de placer d'abord, dans les musées de l'Etat, les œuvres qui lui avaient le plus attiré d'avanies aux Salons.
Le legs Caillebotte consterna le parti de la tradition. Les gens qui s'étaient auparavant échauffés, pour faire repousser VOlijmpia, gémissaient. Ils prophétisaient la corruption du goût public. Ils annonçaient une irrémédiable décadence de l'art. Mais cette fois, ils durent s'en tenir aux jjlaintes. Vaincus dans le combat livré pour tenir la porte fermée à VOlympia, ils ne se sentaient plus en mesure de reprendre la lutte avec chance de succès. Comment, en effet, eût-on pu refuser un legs, formé d'objets, certes toujours décriés par beaucoup, mais que d'autres aussi prônaient? Qui eût décidé dans la circonstance ? Il ne put donc être question de faire repousser la collection en bloc, mais l'hostilité se manifesta par la prétention de ne point l'accepter tout entière. On y ferait un choix restreint.
Le donateur, dont le testament remontait à 1876, à une époque où Manet et les Impressionnistes étaient tellement décriés que leurs œuvres lui paraissaient avoir peu de chances d'être acceptées, au cas de sa mort immédiate, avait eu la précaution de stipuler que les tableaux seraient gardés, par ses héritiers, jusqu'au moment où les progrès du goût public pourraient assurer leur acceptation par l'Etat. Il avait, en outre, eu le soin d'exiger qu'ils ne fussent envoyés à aucun musée
de province, ni emmaganisés dans les greniers, mais fussent tous placés au musée du Luxembourg. Ce fut sur l'impossibilité matérielle d'exécuter cette clause dans son intégralité, en arguant du manque de place, que les représentants de l'Etat s'appuyèrent, pour arriver à faire un choix dans l'ensemble.
Ils se déclaraient prêts à prendre la collection tout entière, mais à condition qu'on les laissât libres de n'exposer au Luxembourg que les œuvres a3'ant leurs préférences et pouvant y trouver place, alors que les autres seraient envoyées aux palais de Compiègne et de Fontainebleau. Les héritiers de Caillebotte et son exécuteur testamentaire Renoir craignirent, s'ils laissaient entière liberté à l'Etat, qu'il ne plaçilt que très ])eu des tableaux au Luxembourg et n'en envoyât le plus grand nombre à Compiègne et à Fontainebleau, où ils seraient perdus pour le public et se trouveraient comme relégués dans ces musées de province, que le testateur avait prétendu écarter. Ils préférèrent donc consentir à ce que l'Etat fît avec eux un choix dans la collection, mais alors en s'imposant l'obligation de tenir tous les tableaux choisis au Luxembourg.
La Commission des Musées prit, pour les mettre au Luxembourg, deux tableaux de Manet sur trois, le Balcon et AngeUna, en laissant la Partie de crocket. Elle j)rit six Renoir sur huil. Renoir était très bien représenté dans la collection, par son Moulin de la Galette et sa Balançoire, qui lurent parmi les premiers acceptés. Elle ne prit que huit Claude Monet sur seize,
que six Sisley sur neuf, que sept Pissarro sur dix-huit, mais elle prit tous les Degas, de petites dimensions, au nombre de neuf. Devant les tableaux de Cézanne, qui inspiraient encore un effroi général, les répugnances se manifestèrent très fortes. Enfin la Commission se laissa aller à prendre, sur les quatre, les deux moindres, en abandonnant les plus caractéristiques, des Baigneurs, de vrais géants, et un Bouquet de fleurs, plein de grandeur. Quel aveugle état d'esprit, que celui qui a conduit à refuser ainsi tant d'œuvres de l'impressionnisme, qui s'offraient !
L'art de Manet et des Impressionnistes, introduit, malgré tout, au musée de l'Etat, allait aussi prendre sa place aux ventes publiques. Aucune vente importante n'était venue s'ajouter à celle de l'atelier, en 1884, lorsque, dix ans après, les circonstances m'obligèrent à me défaire de la collection que j'avais personnellement formée d'œuvres de Manet, de Degas et des Impressionnistes. Cinq tableaux de Manet allaient, entr'autres, passer aux enchères. La vente, qui eut lieu le 19 mars 1894, à la galerie Petit, rue de Sèze, attira cette fois le public d'habitués, marchands, collectionneurs, critiques qui suivent les grandes ventes. On ne vil point cette invasion extraordinaire du peuple de la rue, survenue en 1884, à l'Hôtel Drouot. On ne pensait plus, à ce moment, qu'une vente d'œuvres de Manet fût une occasion de venir se moquer et s'ébahir.
Les prix atteints, quoique en comparaison de ceux d'aujourd'hui ils ne puissent paraître encore que fort
minimes, n'en montraient pas moins une sensible avance sur ceux où l'on était resté en 1884. Chez le Père Lallniille, du Salon de 1880, était adjugé 8000 francs; le Repos, du Salon de 1873, 11000 francs; le Torero saliiaiil, 10500 francs; le Port de Bordeaux, 6300 francs. Les tableaux de Degas et des Impressionnistes réalisaient des prix proportionnels. On vo3ait apparaître, pour la première fois aux enchères, des œuvres de Cézanne, celui des peintres impressionnistes qui avait conservé en dernier la réputation de n'être qu'un barbare, foulant aux pieds toutes les règles. Et ses œuvres trouvaient des acheteurs, qui se les disputaient devant un public surpris, mais ne pensant nullement à manifester de désapprobation.
Les tableaux vendus allaient prendre place dans les grandes collections de l'Europe et de l'Amérique. La Conversation de Degas devait en effet bientôt entrer à la National Galerie de Berlin et la Jeune femme au bal de Berthe Morisot était acquise, à la vente même, par le musée du Luxembourg. Cet achat devait compléter la collection d'œuvres de Manet et des Impressionnistes que le don de VOlympia et le legs Caillebotte avaient fait entrer au Luxembourg. Le legs Caillebotte comprenait des exemples de tous les Impressionnistes, sauf de la seule Berthe Morisot. Lorsque ma vente survint, Stéphane Mallarmé, qui éprouvait pour M"" Morisot — M°" Eugène Manet — une vive amitié et qui tenait son talent en grande admiration, se mit en rapport avec M. Roujon, le directeur des Beaux-Arts. Il lui représenta
que la Jeune femme au bal de ma collection offrait un excellent exemple de son auteur, et que le musée comblerait avec elle une lacune regrettable, M. Roujon, qui connaissait le goût sûr et lin de Mallarmé, se laissa facilement convaincre et, d'accord avec M. Bénédite, le conservateur du musée du Luxembourg, décida l'acquisition de l'œuvre signalée.
A partir de 1889 on avait vu se succéder une série d'événements, d'où Manet avait tiré la consécration. Le calme s'était donc fait et on ne s'attendait plus à des incidents particuliers, lorsqu'il s'en produisit un, au loin. La National Galerie à Berlin est un édifice récent, inauguré en 1876. Il a été construit pour recevoir les œuvres des peintres allemands modernes, cependant les admissions se sont étendues aux étrangers et des peintres de toutes les nationalités ont fini par y ère représentés. Le directeur, dans les dernières années du XIX' siècle, M. de Tschudi, a été un des premiers en Allemagne à juger à leur valeur Manet et les Impressionnistes et, en homme convaincu, il voulut les faire figurer eux aussi dans sa galerie. Il se rendit d'ailleurs compte que ce serait une chose trop risquée, que de prétendre acheter de leurs œuvres avec les fonds mis à sa disposition par l'Etat, mais il sut gagner des personnes riches et en obtint en don des sommes avec lesquelles il acquit Dans la Serre du Salon de 1879 de Manet, la Conversation de Degas, deux Vues de Vétheuil de Claude Monet et des paysages de Pissarro, de Cézanne et de Sisley.
M. de Tschudi possesseur de cet ensemble le groupa dans une salle, à la partie principale de la galerie, au premier étage. Cette entrée de Manet, de Degas et des Impressionnistes dans un musée national fit grand bruit à Berlin, Elle donna lieu aux commentaires divers de la presse et des connaisseurs. L'empereur Guillaume II voulut se rendre compte personnellement de quoi il s'agissait et venu, sans l'apprentissage nécessaire, devant les oeuvres d'artistes originaux et nouveaux pour lui, il ne sut les apprécier. Il ne les jugea pas plus favorablement que n'avaient fait autrefois les « bourgeois » parisiens. Il ordonna donc leur enlèvement et il les fit remplacer par d'autres. Peut-être que, dans des circonstances différentes, il les eût tout à fait expulsées du musée, mais eu égard à la manière dont elles y étaient entrées, il borna son action à les faire sortir de la place choisie où elles avaient été mises, j)our les tenir, en un lieu moins apparent, au second étage.
En rappelant les obstacles que, dans les années qui ont suivi la mort de Manet, ses oeuvres ont eu à vaincre pour se faire accepter, les prix modestes que, dans les ventes, elles ont eu peine à obtenir, on ne saurait plus causer que de l'étonnement. En présence de la faveur générale qui leur est venue à l'heure actuelle, des hauts prix auxquels les musées et les colleclion-
neurs se les disputenl, on reste surpris que la méconnaissance et le dédain aient pu ainsi se prolonger.
Aujourd'hui les jugements se sont transformés, l'opinion s'est retournée. On avait attaqué, honni Manet, on l'admire définitivement. L'Administration et la Direction des Musées en ont, pour leur part, olïert une preuve éclatante. Après s'être opposées le plus possible au don de YOlympia, après avoir fait rejeter du legs Caillebotte une œuvre charmante, la Partie de crocket, elles ont fait amende honorable, en 1918, à la vente Degas, en achetant, pour le Louvre, soixante mille francs, un pastel : le Portrait de M"' Manet.