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Dans la première édition de ce livre, je constatais le travail du temps accompli en faveur de Manet, qui avait amené une grande avance de sa renommée, entre la date de sa mort, en 1882, et celle de la publication du livre, en 1902. J'ajoutais : « En observant combien lent a été le mouvement qui a fini par mettre les grands maîtres à leur vraie place, on doit penser que le travail du temps en faveur de Manet n'est pas terminé et que l'avenir lui réserve un surcroit d'estime. » Cette vue s'est trouvée juste. La place, sans cesse agrandie, occupée par l'œuvre de Manet est venue en montrer l'exactitude, et le mouvement d'extension continue et continuera.
C'est que l'œuvre de Manet ne doit pas seulement la place qu'elle prend à la valeur individuelle de son auteur, son importance s'accroît, comme comprise dans un grand mouvement de rénovation accompli,
qui l'emporte avec lui. L'art français s'est en effet profondément transformé, dans la seconde moitié du XIX' siècle et en grande partie sous l'action de Manet.
On peut noter trois étapes de la transformation, marquées par Courbet, par Manet et par les Impressionnistes. Avant la survenue de ces hommes, l'art suivait sa voie avec des traits traditionnels, dus à l'état d'esprit et de culture des siècles à travers lesquels il s'était développé. Il se tenait uni au classicisme latin, formant le fond de l'éducation nationale. 11 demeurait relié à la mythologie et à l'histoire antiques. A la base de l'esthétique et de l'enseignement se trouvait ce dogme que l'art, pour être de l'art, devait se mouvoir en dehors de ce que l'on appelait le terre à terre de la vie réelle et de l'existence journalière. La sphère de l'art, conçue de la sorte, était comme une région supérieure, où l'artiste devait s'élever et se maintenir à l'aide de l'imagination. Par l'application de cette idée, passant de maîtres en élèves, la peinture d'histoire était arrivée à dominer, pour constituer ce qu'on appelait (( le grand art » .
Les peintres d'histoire, comprenant à cette époque les maîtres sur lesquels le peuple tenait les regards, s'écartaient avec mépris des motifs qu'eût pu leur fournir le monde réel, vu par les yeux, pour se consacrer à des sujets empruntés aux siècles écoulés. Les procédés d'exécution en usage, les formes, le style, le coloris, transmis, selon un enseignement d'école, donnaient aux œuvres un caractère conventionnel. Comme résul-