‹ Histoire d'Édouard Manet et de son œuvreChapitre 5 sur 97 · IV. — LE MATADOR SALUANT · texte numérisé non relu

IV. — LE MATADOR SALUANT

s'il révèle la personnaliLé de son auleur, il ne la montre cependant pas encore dégagée de tont alliage. Il fait sonvenir de l'atelier par où le peintre a passé. M n'est que la continuation plus accentuée des morceaux produits chez Coulure, qui, par leur franchise et leur qualité de palette, avaient excité l'approbation des autres élèves, mais qui, tout en étant déjà puissants, gardaient cependant la marque du lieu d'origine. Car il n'est pas dans la nature des choses que le jeune homme entrant dans la vie, quelle que soit son originalité propre, puisse ne pas prendre d'abord l'em- ])reinte du lieu où il survient el du maître dont il reçoit les premières leçons.

Postérieure au Buveur d'absinthe est la Nymphe surprise. Elle se replie sur elle même, en se couvrant en partie d'une draperie. C'est un beau morceau de nu, mais où l'on sent encore le travail de l'homme qui se cherche. On y découvre l'inlluence des Vénitiens. Le titre aussi, mythologique, qui a})paiait comme une exception dans la nomenclature de ses tableaux, montre qu'à ce moment Manel a vécu parmi les artistes de la Renaissance et que, dans son admiration, il a emprunté à leur vocabulaire.

S'il avait admiré les Vénitiens, il devait aussi s'éprendre des Espagnols, Velasquez, le Greco et Goya. A cette é])oque des débuts se placent donc ses premiers motifs espagnols. Il ne faut cependant pas croire que les tableaux où il a introduit des personnages espagnols lui aient été inspirés surtout par la fréquentation de

Vclasqucz cl de Goya. S'il clail allé (oui de suile visiter les musées de Hollande et d'Allemagne et étudier les Italiens chez eux, il ne devait aller voir les Espagnols a Madrid qu'en 1865, alors que sa personnalité serait pleinement développée. Les premiers tableaux consacrés à des sujets espagnols lui ont été suggérés par la vue de chanteurs et de danseurs, venus en troupe à Paris. Séduit par leur originalité, il avait ressenti l'envie de les peindre.

Parmi les premiers tableaux exécutés dans ces dispositions se trouve le Ballet espagnol, une toile où les personnages sont alignés les uns à côté des autres, debout ou assis. Là se révèle le don de Manet de peindre en pleine lumière et d'associer sans heurt les tons les plus variés. Puis il peint, parmi ses sujets espagnols, le Matador saluant et la danseuse Lola de Valence. Les fleurs multicolores du jupon, le voile blanc et le fichu bleu, qui entourent la tête et les épaules de la jeune femme, sont rendus avec une extrême franchise. Le visage et les yeux si vivants présentent, comme un t3'pe étrange, cette .sorte de sauvagerie raffinée a])poitée et laissée sur le rivage de Valence par les arabes.

Manet n'avait à ce moment, où il était encore inconnu, que le poète Baudelaire pour le fréquenter dans son atelier, le comprendre et l'apprécier. Baudelaire qui se piquait d'audace, qui faisait de la critique d'art, qu'il voulait tenir en dehors des voies battues, avait découvert en Manet l'homme hardi, capable d'innover. Il l'encourageait donc et défendait ses œuvres les plus

allaquées. Il ressenlil une grande admiralion pour Lola de Valence peinte et il composa en son honneur le quatrain suivant :

Entre tant de beautés que partout on peut voir, Je comprends bien, amis, que le désir balance; Mais on voit scintiller dans Lola de Valence Le charme inattendu d'un bijou rose et noir.

Baudelaire était très lié avec une créole, Jeanne Duval — vraisemblablement une quarteronne — qu'on disait être sa maîtresse. Manel en a fait le portrail. 11 l'a représentée assise, étendue sur un canapé.

Cependant à cette époque le Salon était le lieu obligé, oii tout artiste devait se produire. L'entrée au Salon marquait le moment oi'i le débutant sorti de la période d'études se sentait assez sur de lui pour appeler le public à juger ses œuvres. Manet chercha, pour la première fois, à y pénétrer, en 1859, avec le Buveur d'absinthe. Le jury d'examen le refusa. Les Salons n'avaient lieu alors que tous les deux ans. Ils ne devaient devenir annuels qu'à partir de 186.3, Il n'}' en eut donc point en 1860 et Manet ne put revenir à la charge qu'en 1861. Il i)résenta cette année-là, à l'examen du jury, les Portrails de M' et M'"" M. (son père et sa mère) et y Espagnol jouant de la guitare, connu aussi comme le Guilarero et aussi comme le Chanteur espagnol. Les deux tableaux cette fois-ci furent admis. L'année 1861 marque ainsi le moment oîi Mauel entre, {)our la pre-

mière l'ois, en conlacl avec le public. Les porlrails de son père et de sa mère, en buste, réunis sur une même toile, sont peints dans cette manière un peu dure d'opposition de noirs et de blancs, à laquelle il s'abandonne dans certains de ses tableaux de début, par exemple VAngelina de la collection Caillebotte, au Musée du Luxembourg. On y voit apparaître en outre ce goût, qu'il devait dégager, de peindre les natures mortes. La mère tient une corbeille où sont placés des pelotons de laine multicolores, qui cependant s'harmonisent avec l'ensemble. Ces portraits de dimensions réduites, n'attiraient pas beaucoup les regards et c'était l'autre œuvre, plus importante, où un chanteur espagnol était peint de grandeur naturelle, qui devait recueillir le succès.

Le chanteur avait été pris dans cette troupe de musiciens et de danseurs qui lui fournissait aussi le Ballet espagnol et Lola de Valence. Il avait donc le mérite d'être un véritable Espagnol. Il offrait un de ces êtres cherchés dans la vie et hors des modèles d'atelier, vers lesquels Manet se sentait, en opposition à l'enseignement de Couture, définitivement porté. Il est assis sur un banc vert, coiffé d'un sombrero, la tête par dessous enveloppée d'un mouchoir, veste noire, pantalon gris et espadrilles de lisière. Il chante en pinçant de sa guitare. Théophile Gautier, dans sa critique hebdomadaire du Moniteur universel a dit de lui : « Comme il braille de bon courage en raclant le jambon ! » Ce qui est à la fois vrai et imagé. Le Chanteur espagnol,

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