V. — LOLA DE VALENCE
Collection de Camondo
appartenant à la période d'essai, marque un pas en avant. Il laisse voir la poussée profonde qui se produit chez l'artiste et va le conduire bientôt à l'épanouissement complet de son originalité. 11 est beaucoup plus dégagé des procédés d'école que le Buveur d'absinthe, présenté au Salon de 1859. Il est peint d'une manière plus franche et plus personnelle.
En somme c'était une œuvre où se montraient déjà les traits particuliers de l'artiste. Cependant cette même originalité, qui devait bientôt après, développée tout à fait, soulever de si violentes tempêtes, n'en n'occasionna point à cette première apparition. Le tableau était peint dans une gamme de tons gris et noirs, qui ne heurtait pas trop l'œil des spectateurs. Quoique conçu dans la donnée réaliste qu'on abhorrait alors, il demeurait hors de la réalité ambiante, puisque le modèle, en sa qualité d'Espagnol, portait un costume à part, qu'on jjouvait juger fantaisiste, si bien que l'œuvre du débutant, sans attirer particulièrement les regards du public, fut remarquée des peintres et de certains critiques. Le jury lui décerna une mention honorable et Théophile Gautier put conclure, en en parlant : « Il y a beaucoup de talent dans cette figure de grandeur naturelle, peinte en pleine pâte, d'une brosse vaillante et d'une couleur vraie. »
En 18G2 il ne devait pas y avoir de Salon et ce n'est qu'en 1863 que Manet put se présenter de nouveau, pour être encore une fois refusé. Mais n'anticipons pas. Avant d'arriver à cette péripétie, qui devait
être décisive dans sa vie et le lancer en pleine carrière, il nous faut jeter un dernier regard sur ses œuvres de début. Parmi, se remarque la Musique (Uix Tuileries de l'année 1861. A cette époque le château des Tuileries, où l'Empereur tenait sa cour, était un centre de vie luxueuse, qui s'étendait au jardin. La musique qu'on y faisait deux fois par semaine attirait une foule mondaine et élégante. Le tableau de Manet a donc pour nous l'avantage de représenter les mœurs et les costumes d'une époque disparue. Il est encore rendu plus intéressant par les portraits qu'on y voit, le sien et ceux de contemporains, connus ou célèbres, tels que Raudelaire et Théophile Gautier. Manet après avoir peint un sujet mondain dans la Musique aux Tuileries, en peignait un de l'ordre populaire dans la Chanteuse des rues. Le tableau est exécuté dans une tonalité générale de gris, où le gris de la robe forme la note dominante. La chanteuse debout tient sa guitare sous le bras et mange des cerises. L'ensemble aurait pu rester vulgaire, mais l'artiste a su l'embellir par la qualité de la peinture en soi.
Il peignit encore à ce moment VEnfant à l'épée. Un jeune garçon, debout el en marche, tient dans ses bras une lourde épée. Cette toile, dans une gamme sobre, devait être une des premières qui serait goûtée. Elle a pris place au Metropolitan Muséum de Ne\v-York. Avant de peindre VEnfant à l'épée, il avait peint le Gamin au chien, un tableau très réussi, où un jeune garçon est également le personnage.
De l'année 1862 est le Vieux musicien, l'œuvre la plus importante, par les dimensions, de sa période des débuts. Le vieux musicien, au centre de la toile, sert de raison première à l'existence de l'ensemble. Il est assis en plein air, son violon d'une main, l'archet de l'autre, prêt à jouer. Les personnages autour attendent pour l'écouter. D'abord, à gauche, une petite fdle debout et de profil, un poupon dans ses bras. Manet aimait beaucoup cette figure, il l'a reproduite à part, en eauforte. A côté sont placés deux jeunes garçons, de face. Puis, dans le fond, ajiparaîl repris le Buveur d'absinthe. Enfin, à droite, à moitié coupé par le cadre, se voit un Oriental, avec turban et longue robe. La réunion de ces personnages surprend d'abord par sa fantaisie. Je ne sache pas que Manet ait eu d'autre intention, en peignant ce tableau, que d'y mettre des êtres divers, qui lui plaisaient et dont il voulait conserver l'image.
En cherchant à dégager l'idée qu'on peut se former de Manet pendant ces années de début, on voit un homme qui, porté d'instinct vers des voies originales, se soustrait à l'esthétique dominante et aux règles fixes, observées dans les ateliers. Il cherche à dégager sa personnalité, alors, l'esprit en éveil et les yeux ouverts, il multiplie les études et regarde de divers côtés. Dans ses vovages, il va vers les vieux maîtres, pour lesquels il se sent de l'affinité, Franz Hais en Hollande, les Vénitiens en Italie. Il étudie Velasquez et Goya d'après les tableaux qui s'offrent d'eux en France. Dans ces conditions, ses premières œuvres portent la marque d'in-
lluences el de reflets divers. Il y a celles du tout jeune homme qui, produites dans l'alelier de Couture ou aussitôt après la sortie, se rapprochent du premier maître. D'autres laissent voir la fréquentation des Vénitiens ou une manière de parenté avec les maîtres espagnols. Cependant les formes d'emprunt ne sont, en définitive, que de surface. Elles ne pénètrent pas suffisamment les œuvres pour qu'on puisse trouver entre elles de caractères réellement dissemblables. Au contraire, en les rangeant chronologiquement, on voit une personnalité bien caractérisée, qui se montre dès la première, se retrouve ensuite dans toutes les autres et se développe d'une manière constante.
On se sent surtout tout de suite en présence d'un homme que la nature a doué, dans le grand sens du mot. L'instinct qui avait poussé Manet à vouloir être peintre ne l'avait pas trompé. En y cédant, il ne faisait qu'obéir à la voix mystérieuse de la nature qui, en créant certains êtres pour accomplir certaines besognes, leur donne la faculté de se reconnaître el la force de vaincre les résistances à rencontrer. Tout ce que Manet a exécuté, du jour où il a mis de la couleur sur une toile, était œuvre de peintre. Ses productions du début ont déjà l'intensité de vie, la valeur de facture, le mérite de matière, l'éclat de lumière, qui constituent les qualités picturales et permettent seules de réaliser, par le pinceau, des créations puissantes et durables.