NOMS DE L EGYPTE. DIVIION POLITIQUE DU PAYS CARACTÈRE DES ÉGYPTIENS
L'Egypte s'appelle dans les textes Kern ou Kemi, mot qui veut dire «le noir» ou «la terre noire.» Les anciens ont déjà remarqué que le sol de l'Egypte se distingue par sa couleur foncée, et certainement cette particularité n'avait pas échappé aux yeux des Égyptiens. D'un autre côté, et contrairement à la couleur de leur propre terre, ils désignaient les pays libyquesparlenom l'eserondw pays rouge. C'est à mille reprises que les inscriptions des monuments nous rappellent les victoires de tel pharaon et la grandeur de sa domination . en se servant de la phrase : « il est maître du pays noir et du pays rouge , » en d'autres termes que son empire embrasse TÉgypte et la Libye. En dehors de l'appellation Kern ou Kemi il y a une série d'autres noms ayant tous un sens significatif qui servent à nommer l'Egypte. C'est ainsi que le mot Bak se rencontre dans les textes : sa traduction littérale a le double sens du pays «de l'oeil sacré» et du pays «de l'olivier.» Le mot Nahet désigne d'une autre façon l'Égypte comme le pays «du sycomore.» Tandis que ces expressions sont d'une origine relativement moderne, un autre mot T amer a est déjà employé aux époques antiques et avec une certaine préférence pour appeler l'Egypte comme le pays de l'inondation. On s'apercevra facilement que tous ces mots et bien (Vautres encore contiennent plutôt des épithètes que de véritables noms, et effectivement leur emploi sous ce rapport est vérifié partout. Malgré tous les efforts qu'oïl *
faits pour expliquer l'origine égyptienne des noms Mizrajim d'où l'arabe Misr, au singulier) chez les Hébreux, Musur et Mudrmja dans les cunéiformes etc. pour l'Egypte , aucun savant n'a réussi jusqu'à présent à en démontrer le prototype égyptien.
L'Egypte antique, était soumise à une division en deux grandes parties l'une portant le nom «du pays du Sud,» l'autre celui «du pays du Nord.» La première est celle que nous appelons la haute Egypte, suivant la coutume des Grecs, et qui correspond à l'expression Saïd donnée par les Arabes à la môme contrée. Le pays «lu Sud commençait par la ville iïAbou ou Eléphantine, située sur 1 île en face de la ville moderne (VAssouan, et sa frontière au nord touchait au district memphitiquc. L'Egypte du Nord comprenait le reste du pays, le Delta ou la basse Egypte, le pays Beheirc des Arabes. Cette division, qui existe de nos jours aussi bien comme elle a existé aux temps anciens, n'est ni fortuite ni arbitraire. Elle est fondée non-seulement sur la différence du caractère des habitants, mais aussi sur celle du dialecte de la langue parlée. Pour en citer un exemple, la différence en question est manifestée très - clairement dans un papyrus du musée britannique dont la science doit l'interprétation à la sagacité de M. Chabas de Chalon, où l'auteur, dans un passage, compare le langage d'un homme de la liasse Egypte avec le dialecte d'un habitant de la haute Egypte, pour caractériser la difficulté et l'obscurité du style d'une composition littéraire.
La division principale de l'Égypte dans les deux parties du Sud et du Nord qui, selon la doctrine théologique des prêtres égyptiens, remonte jusqu'aux temps des dieux, expliquera le nom du « double pays» qui dans les inscriptions désigne l'Egypte, principalement dans les titres si fréquents des pharaons comme « maîtres du double pays.» Car il faut remarquer que la souveraineté des rois d'Egypte se composait des deux royaumes du Sud, l'ancien domaine du dieu Set, et du nord, le domaine d'Horus fils d'Osiris, de manière que le pharaon le jour de son intronisation , devait être décoré de la couronne blanche de la haute Egypte et de la couronne rouge de la basse Égypte.
La division du pays ne s'arrêtait pas là, les deux grandes parties ayant encore des subdivisions , des espèces de départements que les Grecs désignaient par le mot Nomoi. D'après la plupart des listes datant de l'époque Ptolémaïque, la haute Egypte se composait de vingt - deux départements , tandis que la basse Égypte en contenait vingt. A part le chiffre total de 42, cette division en districts, que les textes égyptiens désignent par les mots hesep ou tas, remonte à la plus haute antiquité ; elle est même plus ancienne que ne rassurent les Grecs qui en attribuent l'origine au roi Sésostris. Dans les tombeaux de l'ancien empire et dans les chapelles funéraires autour des pyramides, on rencontre des textes géographiques qui parfois font mention d'un , de deux ou de plusieurs de ces départements. Leurs limites étaient tracées très-exactement et marquées par des pierres qui indiquaient leurs extrémités vers le midi et vers le nord. Chaque département avait son chef-lieu, la résidence du gouverneur qui, d'après la loi de succession en usage chez les Égyptiens , léguait sa dignité au fils aîné de sa fille aînée , et jouissait de la protection et du culte d'une divinité spéciale dont le sanctuaire formait le centre du service religieux dans le district en question.
Les monuments de 1 époque des Ptolémées et des Romains (surtout les temples de Dendérah, d'Edfou et de l'île de Philae) sont extrêmement riches en indications à l'égard de cette matière ; ils nous fournissent des tableaux complets dans lesquels sont notés par ordre géographique les nomes, leurs chefs-lieux, leurs terrains, leurs canaux et leurs lacs, leurs divinités et tout ce qui a rapport au culte local. D'après ces précieuses listes monumentales nous avons dressé un tableau qui contient les quarante-deux districts avec leurs chefs-lieux, leurs divinités, et avec d'autres indications (voir l'Appendice N° I). Le lecteur y trouvera tous les renseignements nécessaires pour comprendre les notions géographiques qui regardent l'Egypte et qui reparaîtront dans le courant de notre ouvrage.
L'histoire d'Egypte basée sur les monuments qui ont échappé à l'oubli éternel, nous montre que chaque département formait
en quelque sorte un gouvernement à part. Il arrivait assez souvent que les habitants de L'an, pour cause religieuse ou politique, inquiétaient les habitants de l'autre. Ces hostilités dégénéraient parfois en véritables guerres et il fallait finalement la force militaire pour étouffer les révoltes excitées par l'ambition des prêtres ou des gouverneurs. C'est ainsi qu'on s'expliquera le mieux dans la liste des dynasties égyptiennes composées par Manéthon le brusque changement des familles royales et la différence des nomes dont elles étaient originaires. Ce sont surtout trois districts qui . dans l'histoire de l'Egypte, jouent un rôle très-important. Dans la liasse Egypte c'étaient les nomes de Memphis et d'Héliopolis , dans La haute Egypte celui de Thèbes.
Les anciens Égyptiens, de même que leurs descendants qui de nos jours habitent cette «terre noire.» étaient laboureurs. La richesse du pays était fondée sur l'agriculture et sur L'éducation des bestiaux. La* première était favorisée par le sol fertile du pays et réglée par les inondations périodiques du Nil. La nourriture du bétail et les soins qu'on lui donnait sont prouvés par le témoignage des monuments. Les parois des chapelles funéraires sont couvertes de milliers de scènes et remplies de textes explicatifs qui nous l'ouï connaître tous les travaux des champs et la nourriture des bestiaux. La navigation, comme moyen de transport, y joue encore un rôle important. Anciennement, comme de nos jours, les relations commerciales avaient lieu par la voie du Nil et des canaux. Les pharaons aux plus grandes fêtes de l'année égyptienne naviguaient sur le Nil. et célébraient des cérémonies en l'honneur du labourage. Les prêtres regardaient les instruments aratoires comme des symboles très-mystérieux et, dans leur croyance, ils professaient la conviction que la plus haute félicité après La mort serait celle de labourer les champsélysées d'Osiris, de s'occuper de son bétail et de naviguer sur les eaux de L'autre monde. Le laboureur, le pasteur et le batelier, voilà les premiers pionniers de la civilisation égyptienne.
Nous ne pouvons terminer ce chapitre sans dire quelques mots sur le caractère des anciens Égytiens jugés d'après les indications des monuments. [1 y a des personnes très-instruites et même versées
dans les sciences historiques qui dépeignent les Égyptiens comme un peuple grave, sérieux, morne, exclusif, religieux, toujours occupé de l'autre monde et ne faisant nul cas de la vie . en un mot comme les trappistes de l'antiquité. Mais est-il possible que cette terre fertile, que ce fleuve majestueux qui la parcourt, que le ciel pur , que le beau soleil d'Égypte ait pu produire une nation de momies vivantes, un peuple de tristes philosophes , qui ne regardait cette vie que comme un fardeau à s'en débarrasser bientôt ? Parcourez l'Égypte. examinez les scènes sculptées ou peintes suites murailles des chapelles funéraires , consultez les inscriptions gravées sur la pierre ou tracées à l'encre sur le papyrus, et vous serez obligés de modifier votre fausse opinion sur vos philosophes égyptiens. Rien de plus gai, de plus amusant, de plus naïf que ce bon peuple égyptien qui aimait la vie et qui se réjouissait profondément de son existence. Loin de désirer la mort on adressait des prières aux dieux pour conserver la vie et pour accorder une heureuse vieillesse, si possible «jusqu'à l'âge parfait de 1 1 0 ans.» On s'adonnait aux plaisirs de toute espèce , on chantait, on buvait, on dansait , on aimait les excursions à la campagne , où la chasse et la pêche étaient des distractions réservées particulièrement à la noblesse. Conforme à ce penchant pour le plaisir, les gais propos, la plaisanterie un peu libre, les bons-mots , la raillerie et le goût moqueur étaient en vogue et les badinages entraient jusque dans les tombeaux. Les maîtres des grandes écoles avaient leur peine à dresser la jeunesse et à supprimer la passion des plaisirs. Le bâton jouait vertement son rôle, si l'exhortation verbale n'avait pas eu de succès, car les sages du pays disaient: «les oreilles d'un jeune homme sont sur son dos.»
La classe inférieure de la population , la foule , comme les textes la désignent, s'occupait du labourage, de l'éducation des bestiaux, de la navigation, de la pêche et des divers métiers. Ou travaillait de bonne heure et d'après les règles du métier, la pierre, les métaux, (l'or, l'argent, le cuivre le bois, la cuir, on fondait le verre, on filait le lin, on faisait des cordes, on tressait des paniers, on fabriquait de la poterie. Le sculpteur et le peintre exer
çaient chacun son propre métier. Mais tous ces métiers «puaient,» ils étaient jugés indignes d un homme comme il faut.
Les domestiques à la cour du pharaon et dans les maisons des grands personnages formaient une classe à part parmi «la foule.» Protégés par leurs maîtres et habitués à l'aspect du luxe et de la vie aisée chez les grands qu'ils servaient, ils se distinguaient favorablement de leur vivant comme après leur mort , les artistes réservant toujours une place au souvenir des domestiques dans les tombeaux de leurs anciens maîtres. Exécuteurs des ordres de ces derniers, ils traitaient dédaigneusement les ouvriers «puants, de la foule, les gens «misérables» de la société.
Il faut citer en cet endroit encore les esclaves , pour la plupart sortis du nombre des prisonniers de guerre . qui formaient un élément très-important de la population et qui se rangeaient , suivant leur position sociale, avec « la foule » des « misérables » ou avec les domestiques des grandes maisons. Nous les voyons labourer le champ avec les pauvres fellahs ou faire partie du cortège des personnes de distinction. Remarquons encore que les traditions monumentales rendent hommage aux Nègres « porteurs des bâtons » qui faisaient l'office des cawasses d'aujourd'hui et qui accompagnaient les autorités à leur sortie.
La noblesse, la classe supérieure du peuple égyptien , n avait rien de commun avec la foule. Elle se composait surtout des membres de la famille du pharaon, dont les plus proches portaient le titre honorifique de mten-re% ou «parent du roi.» Ce sont eux qui occupaient les plus hauts emplois dans l'administration pharaonique et que le souverain s'attachait par des récompenses de toute espèce. Leur fortune se composait de propriétés, de villages et de campagnes, de bestiaux et de domestiques. (Test à eux que les splendides tombeaux solidement construits sur le plateau du désert ou taillés dans le roc de la montagne , doivent leur origine.
L'ambition et la fierté est un trait remarquable dans le caractère des anciens Égyptiens. L'ouvrier rivalisait avec l'ouvrier , le laboureur avec le laboureur, l'employé avec l'employé pour se mériter la satisfaction et les éloges des supérieurs. Dans les écoles
où le pauvre garçon était admis aussi bien que le fils du riche, les professeurs aiment à s'adresser à l'ambition de leurs élèves pour les pousser au travail en leur montrant les honneurs qui un jour attendront le lauréat. Et en effet, aucun obstacle n'empêchait le fils du pauvre d'arriver aux plus hautes places de l'administration, si ses capacités et ses connaissances le distinguaient parmi ses collègues. Dans ce sens la caste n'existait pas, ni descendance ni famille n'entravait la carrière des jeunes gens.
Il faut dire que l'éducation et l'instruction des enfants intéressait les Égyptiens au plus haut degré. Ils y reconnaissaient le seul moyen de faire prospérer le peuple et de remplir la tâche civilisatrice que le destin leur avait réservée. La justice était pour eux au-dessus de tout , et la vertu avait un grand prix à leurs yeux. La loi qui ordonnait « d'adorer les dieux, de vénérer les morts , de donner du pain à l'affamé , de l'eau à celui qui a soif, des vêtements à celui qui en est privé » nous révèle une des plus belles qualités du caractère égyptien , celle de la pitié envers le malheureux. Les 42 lois de la religion égyptienne que renferme le chapitre 125 du «livre des morts» ne le cèdent en rien aux doctrines chrétiennes, et il faut croire, en étudiant les textes des monuments, que le législateur juif, Moïse , a rédigé ses lois morales sur le modèle des préceptes religieux des Egyptiens. Dans le courant de cette histoire, nous aurons encore l'occasion de revenir à ces nobles qualités qui ont distingué le caractère égyptien. Mais la médaille avait son revers.
Tout excellent que l'esprit égyptien se présente d'après la peinture que les monuments nous ont laissée , il s'y cache cependant quelques traits vicieux que nous ne pouvons passer sous silence sans nous exposer au reproche d'être flatteur aux dépens de la vérité. Nous ne parlerons pas de ces vices qui proviennent d'un excès des passions, ceux-là sont communs au genre humain Nous nous adressons plutôt à ces véritables défauts qui tiennent au caractère et qui, chez les anciens Égyptiens , ne manquaient pas de produire leurs effets. La haine, l'envie, l'intrigue, l'orgueil, l'esprit de révolte et de contradiction. La cruauté . l'avarice . voilà
Brugsch, Histoire d'Egypte. I. %
la longue série des défauts que les recherches historiques font reconnaître dans le caractère des anciens habitants de la vallée du Nil. Qu'on se garde bien de croire que le gouvernement pharaonique avait ouvert les portes du paradis terrestre à ses sujets : les habitants y souffraient sous les coups de leurs oppresseurs . et le bâton réglait les affaires entre le fellah et le percepteur de l'impôt. Regardez les masses gigantesques des pyramides . elles vous racontent les pleurs, les douleurs, les souffrances , les misères de toute une population qui a été condamnée à ériger ces monuments de la vanité pharaonique. Trois mille ans n'avaient pu effacer le souvenir des exécrations : lorsque vers l'an 450 avant Jésus-Christ. Hérodote visita les pyramides de Gizèh . les Egyptiens lui rappelèrent encore les malédictions de leurs malheureux ancêtres . en sobstinant à ne vouloir pas même prononcer le nom des rois constructeurs des deux pyramides de yvfu et de yjifru.