LIVRE VI
aux Espagnols? de la même façon que la Grèce échappa aux Perses.
La prêtresse de Delphes, inspirée par le génie de Thémistocle comme par un dieu, avait répondu au peuple d’Athènes : « Tout est perdu, si Jupiter ne vous persuade de quitter vos villes de pierre pour des villes de bois. » Thémistocle, qui avait dicté l’oracle, l’interpréta. 11 fit construire des vaisseaux et il vainquit le grand roi dans les parages de Salamine.
Un oracle non moins sublime jaillit de l’intelligence d’Élisabeth. Elle suscita une marine qui anéantit la flotte gigantesque de l’Espagne et qui lui survécut. Cette marine toujours croissante s’emparera successivement de l’Amérique septentrionale, de l’Inde et de la Chine.
La reine Élisabeth fut en cette mémorable conjoncture la fondatrice de l’Angleterre et la sibylle couronnée de [ Occident. Elle eut son Thémistocle, l’intrépide Drake. Elle créa, elle aida du moins le mouvement fécond, le souffle naval qui devait faire de son île une bien colossale nation. Rien n’eût manqué à Élisabeth, si Shakspeare, son Eschyle, eût célébré comme le poète antique la victoire de l’héroïsme contre le nombre.
En même temps, avec son admirable bon sens, Élisabeth comprit que les Pays-Bas étaient l’avant-garde de l’Angleterre et qu’il fallait persévérer à les soutenir contre l’Espagne. Car si elle eût été d’abord seulement spectatrice de la guerre féroce de Philippe II contre la Hollande, elle en aurait été plus tard la victime. Elle continua donc de prendre une part active et prévoyante à cette lutte terrible, et ce fut son propre royaume qu’elle défendit dans les Flandres des arrière-desseins du roi catholique.
Cette grande année de 1588, l’année de l’Armada, qui avait été pour Élisabeth une année de triomphe, fut aussi pour elle une année de douleur. Le comte de Leicester mourut. Très-peu de semaines après que la reine eut quitté le camp
do Tilbury, Leicester le licencia. Il partit avec une brillante suite pour son château de Kenilworth. Le comte avait eu beaucoup de fatigues. Il était las, non d’avoir combattu, mais d’avoir attendu ; il avait eu la promesse, au milieu des ovations de Tilbury, qu'il serait nommé lord lieutenant d’Angleterre et d’Irlande, c’est-à-dire presque roi. Élisabeth, qui récompensait avec des paroles, quelques pensions et quelques titres, le lord amiral, Drake, Hawkins, Erobisher et toute cette élite de marins les sauveurs de son trône, allait investir d’une sorte de dictature Leicester qui n’avait rien fait. Lord Burleigli et lord Hatton détournèrent la reine de cette faute. Leicester fut fort irrité. 11 fut obligé de s’arrêter sur la route de Kenilworth, à Cornbury-Park, dans le comté d’Oxford. Une violente et rapide maladie l’emporta. Succomba-t-il au poison, comme plusieurs l’ont prétendu, ou à l’ambition déçue, ou, ce qui est plus probable, à une fièvre subite? Il serait difficile d’affirmer. Ce qu’il y a de plus vraisemblable, c’est qu’il expira d'une maladie inflammatoire à laquelle la récente rigueur de la reine ne fut pas étrangère.
Élisabeth eut une vive affliction. Quoi qu’on ait pu dire, sa peine fut sincère et profonde. Elle sentit un vide se creuser dans sa vie. Leicester était une habitude enracinée. 11 était le plus ancien ami, non de la reine peut-être, mais, ce qui est mille fois davantage, — de la femme. Elle aimait la grâce de scs manières, l’élégance de ses costumes, l’éclat de ses fêtes, le tour de sa conversation, l’ardeur et la constance de ses flatteries qui lui rappelaient leur longue jeunesse et qui lui en donnaient l’illusion. Il est bien vrai qu’à travers ses larmes elle ordonna de vendre le mobilier du comte à l’encan pour acquitter certaines sommes qu’il lui devait, mais ne connaît-on pas Élisabeth? Le pouvoir, l’argent lui étaient chers, et elle conciliait cette double passion avec sa passion pour ses favoris. l)e tous ceux qu’elle eut, Leicester fut indubitablement celui qui lui était le plus nécessaire et qu’elle regretta le plus.
t.IVRE VI
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S’il fallait choisir parmi tous les noms un nom pour le joindre à celui de cette princesse, on ne dirait pas : Elisabeth et Seymour ou Élisabeth et Courtney, on ne dirait ni Simier, ni le duc d’-Anjou, ni Hatton, ni Oxford, ni Charles Blount qui fut lord Mountjoy, ni Raleigh, ni même Essex, on dirait et l’on dit : Élisabeth et Leicester. Voilà le mot de l’énigme, et cette énigme est plus que de la légende, elle est de l’histoire.
Leicester était beau, fin et fourbe , maître de lui et des autres dans la sphère des intrigues de femmes et de cour. (I était mauvais général, homme d’État médiocre, mais bon négociateur. Sa vie tout entière ne fut qu’une diplomatie. L’hypocrisie était sa tactique et son plaisir. Ce favori astucieux de Kenilworth était le protecteur des puritains, puritain luimême par le masque. Lorsqu’il se coucha, pour ne plus se relever, dans' l’hôtellerie de Cornbury-Park, il avait des crimes sur la conscience, du poison aux doigts, des furies an cœur. 11 n’eut qu’un bon sentiment incontestable, sa ten dresse pour Philippe Sidney, le héros le plus parfait de l’Angleterre : et il n’eut qu’une bonne action, l’établissement d’un hôpital pour lequel il avait amassé un trésor. Je ne sonderai pas toutefois les motifs de cette fondation, car je craindrais de trouver, au lieu de la charité, — le remords, ou ce qui serait pire encore, la peur.
Leicester avait duré plusieurs générations. C’était un chêne magnifique au dehors, quoique vermoulu au dedans. Le sol trembla sous sa chute soudaine. Les grands arbres croissent lentement; il faut des années, quelquefois des siècles, afin qu’ils s’élèvent majestueusement dans les airs. Une heure et quelques coups de hache suffisent pour les abattre sur la bruyère.
Le comte d’Arundel, qui avait été emprisonné étroitement, fut mandé à la chambre des pairs sous l’inculpation d’avoir fait dire une messe au Saint-Esprit pour obtenir du ciel le succès de Y Armatla (avril 1589). Condamné à mort, sa
histoire d'élisabeth d’anoleterre
peine fut commuée par Élisabeth en une réclusion perpétuelle. Les catholiques furent alors persécutés autant qu’ils avaient été ménagés jusque-là. Depuis l’expédition gigantesque de Philippe II (1588) jusqu’en 1603, soixante et un prêtres, quarante-sept laïques et deux femmes subirent pour délits religieux le dernier supplice. Le pardon, sous la condition . d’un changement de culte, était offert aux condamnés. Atténuation sacrilège ! Clémence barbare , puisqu’elle tuait l’âme au lieu de tuer le corps en substituant à l’échafaud l’apostasie !