LIVRE VII
devine, les deux adversaires qui par ses soins oublièrent leur haine et furent frères d’armes.
Le roi d'Écosse sollicita la main de la plus jeune fille du roi de Danemark, après avoir échoué, par les intrigues d’Élisabeth, dans les négociations d’un mariage avec la fille aînée de ce prince. Cette fois Jacques VI prit si bien ses précautions qu’il épousa celle qui lui était fiancée. Cette princesse, qui avait été élevée dans le palais et dans les jardins d’IIamlet, fut jetée sur les côtes de Norwége, tandis qu’elle naviguait vers l’Écosse où l’attendait le trône de Marie Stuart. Jacques, ayant appris cette sorte de naufrage, partit d’IIolyrood, rejoignit la princesse de Danemark en Norwége, la ramena à Copenhague, y passa tout l’hiver dans les fêtes et revint en Ecosse, aussi amoureux que pouvait l’être ce singulier roL Ses rapports avec Élisabeth n’étaient pas affectueux. Il ne lui inspirait pas beaucoup d’ombrage ; car il était bon protestant et son parti était celui d’Élisabeth; mais les menées sourdes de Jacques à la cour de Greenwich l’impatientaient. Plusieurs lords parmi les plus grands répondaient par des courtoisies aux avances secrètes de cet héritier probable de la couronne d’Angleterre. Élisabeth se doutait de certains artifices et elle en était importunée. Elle n’avait pourtant pas k sé plaindre. Jacques, dans l’intention de ménager la succession de la reine, avait été inaccessible à toutes les séductions de Philippe II, et il s’était montré contraire k Y Armada. 11 avait dit : « Tout ce que je puis espérer de mieux du roi d’Espagne, s'il réussit k conquérir l’Angleterre, c’est le sort que Polyphénie réservait à Ulysse; je ne serai dévoré que le dernier. » Ce mot plut k Élisabeth ; ce qui lui plut davantage, ce fut de le faire insérer dans le Mercure anglais, afin de se moquer de Jacques, tout en aigrissant contre lui Philippe II.
Ce Jacques, il est vrai, n’était pas sérieux et prêtait aux railleries. C’est un des personnages les plus bouffons de l’histoire, si burlesque, lorsqu’elle n’est pas lugubre. Ce prince de
HISTOIRE D- ÉLISABETH d’aNOLETERRE
comédie est né du sein le plus tragique, le plus sinistrement fascinateur qui fut jamais. Il n’y songe seulement pas. Il s’amuse à l’érudition et aux hommages. Ce pâle fils de Marie Stuart se regardait à la fois comme le représentant et comme l’apôtre du droit divin. Le prosternement universel de ses nobles stipendiés par Élisabeth lui semblait une admiration sincère. Il n’était point offusqué de ces génuflexions souvent ironiques. Dans son cadre ciselé à la mode de Stirling, il enfonce son chapeau orné de plumes blanches au-dessous duquel brille son teint de rose, et blêmissent ses cheveux blonds, ses sourcils d’ambre, sa barbe d’albinos, son petit front ni haut ni large, ses yeux sans rayons, sa physionomie pédantesque et candide, son air puéril indigne de sa mère, la belle reine d’ Écosse, indigne même de son père le faible Darnlcy, qu'il retrace un peu.
Walsingham mourut au printemps de 1590. Ce fut un honnête homme dans la vie privée, mais il eut dans la vie publique peu de scrupules. Il excellait dans les affaires étrangères et dans la police. Il avait une milice d’espions. Il découvrit plusieurs conspirations, et, par la perversité même de ses agents, il suscita peut-être autant de coupables qu’il en réprima. Il fut persécuteur par zèle de son métier autant que par dévouement au bien public. Ce n’était pas seulement un politique, c’était un artiste d’intrigue qui, par les courbes de sa géométrie curieuse jusqu’au crime, pénétra souvent dans les régions les plus reculées du mal. C’était un chasseur d’hommes. Quoique protestant, il se montrait le plus insidieux des casuistes laïques et même sacerdotaux. 11 était plus jésuite que les jésuites, ses ennemis toujours et quelquefois ses victimes.
Élisabeth fut accablée de cette perte. Comment remplacer un tel homme? Essex proposa Davison, mais il fut rejeté. Davison était condamné à une disgrâce éternelle. N’avait-il pas transmis trop vite le warrant de mort de Marie Stuart? Au fond il avait accompli le secret et ardent désir d’Élisabeth.