‹ Histoire d'Élisabeth d'AngleterreChapitre 104 sur 210 · LIVRE VIT · texte numérisé non relu

LIVRE VIT

lai offraient à genoux dans des bourses de soie parfois quarante et cinquante livres, parfois aussi cinq ou dix. Ce qu'elle distribuait en retour était presque toujours d’une valeur moindre. On a besoin de se dire, pour l’absoudre un peu, qu'elle demandait rarement aux communes et qu’elle donnait souvent à ses alliés.

Sir Christophe Hatton, après une longue maladie, expira dans l’automne de 1591. C’était un danseur et un homme d'esprit dont un caprice d’Élisabeth fit un chancelier. La reine le regretta toujours. L’histoire lui doit aussi un souvenir et une bienveillance ; car il comprit les droits de la conscience et il s’opposa plus qu’aucun de ses collègues aux supplices pour la foi. Ce n’est certes pas une médiocre gloire que la tolérance au seizième siècle, et le ministre qui, malgré les mœurs, fut miséricordieux, sous le règne d’une Tudor, mérite la reconnaissance de tous les siècles. *

Il y eut alors deux explosions sublimes du génie anglais : la marine et la poésie.

On se rappelle les exploits, les voyages, les campagnes de Hawkins et de I)rake. Thomas Cavendish, un gentilhomme du Suffolk, pilla les comptoirs espagnols du Pérou, prit plusieurs navires aux escadres de Philippe II, traversa la mer Pacifique et accomplit avec trois frêles bâtiments le tour du monde.

Ces rôdeurs de l’Océan qui ravageaient et qui exploraient effacent par leur audace tout ce que l’antiquité nous a retracé de plus grand. Qui citer près de sir Richard Grenville, capitaine du Revemje? Séparé inévitablement de la flotte de lord Howard, à quelque distance des Açores, il fut enveloppé par une autre flotte de cinquante-six voiles, une flotte de Philippe 1 1. Sommé de se rendre, Grenville plutôt que d’amener son pavillon se résout à mourir. Il harangue ses compagnons et commence un combat désespéré qu’il continue de quatre heures du soir à quatre heures du matin par des

prodiges de courage, d’intelligence stratégique et de science navale. A l’aurore, ce brave vaisseau était criblé, l’équipage mort ou mourant. Le capitaine couvert de blessures, mais invincible, s’écria que le Bevenge allait être pris et qu’il n’y avait d’autre moyen de le sauver que de le couler bas. Il se disposait à exécuter son dessein, lorsque la majorité de ce reste de matelots se prononça. Elle se résigna devant la force, et, malgré le capitaine, elle baissa son glorieux drapeau. Grenville mutilé et ses soldats mutilés furent transportés sur la flotte ennemie. Le capitaine anglais eut pour hôte l'amiral castillan, qui traita son prisonnier avec respect et avec admiration. Tous les soins lui furent prodigués, mais en vain. Il expira le surlendemain avec calme au milieu des Espagnols étonnés et terrifiés. Ce héros de mer qui pendant douze heures résista à toute une flotte et conduisit un seul vaisseau contre cinquante-six voiles, ce magnanime Grenville, par sa vie et par sa mort, est un de ceux qui contribuèrent le plus à créer une âme et une renommée à la marine britannique. Homme supérieur â la fortune et dont la biographie aurait dû être faite sous la dictée de Walter Raleigh, son pareil ! Ce qui est merveilleux, c’est que le Bevenge, un héros aussi, troué et démantelé, s’engouffra une semaine après dans l’Océan , avec deux cents Espagnols, comme si ce généreux vaisseau eût encore obéi à la voix de son capitaine !

Les aventures naissaient des aventures. Les jeunes nobles de tous les comtés se lançaient dans des entreprises fabuleuses. * Ils entraînaient la bourgeoisie et le peuple. Leur idéal était double. Ils mêlaient la déprédation à l’honneur. Les expéditions succédaient aux expéditions.

La première qui atteignit aux Indes orientales par le cap de Bonne-Espérance se composait de trois bâtiments commandés par James Lancastre et George Raymond. Us ouvrirent la route à l’Angleterre en 1591 ; en 1000, une compagnie s’était formée qui établit successivement des comptoirs à Gol-

Page 1