‹ Histoire d'Élisabeth d'AngleterreChapitre 105 sur 210 · LIVRE Vil · texte numérisé non relu

LIVRE Vil

conde, à Surate, à Siam, au bord des îles et des continents. Il n'y avait pas là pour l’Angleterre qu’une toison d’or, il y en avait des centaines de mille. La compagnie des Indes orientales, dont les membres furent riches comme des nababs et absolus comme des rois, se rattache à Élisabeth par sa première charte. Ce sera une autre reine, la reine Victoria, qui substituera son propre gouvernement à la tyrannie usurpatrice et scélérate de ces marchands cupides. L’émancipation des Indes sera ainsi ajournée; elle arrivera cependant. L’Angleterre est une colossale puissance, mais elle est une puissance maritime, et ces puissances-là ont moins de durée que les puissances continentales. Toute Rome survivra toujours à toute Carthage.

En 1592, Raleigh, qui depuis deux ans se livrait à l’amélioration de ses propriétés d’Irlande, équipa une escadre dont il se disposait à prendre la direction. Son dessein était d’attaquer les établissements espagnols en Amérique et de scruter ce grand hémisphère. Il avait introduit le premier le bienfait de la pomme de terre en Europe. Il n’était plus question de cela pour lui, ni de la culture du tabac, ni de celle du thé. Il rêvait de voyages, de découvertes, de combats, de navigations sans repos ni trêve. Au moment où il allait s’embarquer sur le vaste Océan, Élisabeth désigna comme amiral de cette escadre privée Frobisher et rappela Walter Raleigh à la cour. La reine était triste de tant de morts, celle de Leicester, celle de Ilatton, celle de Walsingham, elle était encorê sourdement irritée du mariage d’Essex. Charles Blount, un intrépide officier, n’était pas de plus comme Raleigh un esprit inépuisable. Elisabeth donc, qui avait besoin d’être divertie et intéressée, sentit se réveiller son goût pour Raleigh et le manda sans retard auprès d’elle. Mais rien, ni la cour, ni la reine, rien ne pouvait distraire Raleigh de l'Océan, si ce n’est l’amour, — un autre océan.

Élisabeth avait alors parmi scs filles d’honneur miss Trock-

histoire d’èlisadeth d’anolf.teuue

inorton, une personne d’une beauté admirable. Elle avait une taille languissante, une ligure chaste, un teint délicat, des cheveux blonds à grandes ondes, une bouche d’un sérieux sourire et des yeux d’une suavité pénétrante. Raleigh l’aima dès qu’il la vit.

Quoique beaucoup moins jeune qu’elle, le prestige de sa renommée, les enchantements de sa conversation, les ardeurs de son âme, la subjuguèrent. Elle se donna sans calcul, sans réserve, à celui quelle admirait et qu'elle chérissait le plus entre les hommes. Trockmorton découvrit cet abandon de sa fille à Walter Raleigh. 11 ne balança pas à dénoncer le séducteur à la reine. Furieuse, Élisabeth condamna les deux coupables à la Tour.

Raleigh ne se justifia pas. Il avait un sentiment profond. 11 proposa de réparer sa faute. Au bout de plusieurs mois, il sortit de prison. Il n’avait pas fallu moins à la reine pour se calmer. Le mariage des deux amants s’accomplit. Raleigh ne se repentit jamais.

Ce qui décida la clémence d’Elisabeth, ce furent les lettres de son favori à Robert Cecil, lettres de courtisan où se confondent dans une respiration païenne et chrétienne les souffles de la renaissance et de la réforme.

« Comment supporter, écrivait Raleigh, le désespoir de « son absence, moi sous les regards de qui elle conduisait « un cheval comme Alexandre, une chasse comme Diane? Sa « démarche était colle de Vénus ou d’une nymphe à la cheve- « lure légère et aux joues virginales. Hélas! je l’entendais « chanter semblable aux anges. Elle faisait résonner, comme « Orphée une lyre, son épinette sous ses doigts mélodieux. » Il parlait ainsi de la reine.

il lui écrivait à elle-même : « .le suis absorbé dans le sou- « venir de vos célestes beautés, dont la contemplation m’est « interdite. Quand la vie me sera-t-elle rendue avec votre « présence? »

Page 1