LIVRE VII
La reine pardonna enfin et Raleigli épousa Élisabeth Trockmorton, la providence terrestre de sa vie (1593).
Pour tout dire, les adulations n’auraient pas suffi à désarmer Élisabeth Tudor. Mais, pendant l’incarcération de Raleigh, ses navires étaient rentrés dans les ports d’Angleterre avec des prises considérables. La reine n’acheva de se laisser fléchir qu’en exigeant la somme énorme de quatre-vingt mille livres qui appartenaient au captif comme propriétaire de l’escadre. A ce prix, après toutes ses flatteries, Raleigh fut libre.
Il avait beaucoup manqué à Élisabeth durant son emprisonnement. Elle suppléa aux agréments de son commerce en attirant quelquefois à ses soupers les comédiens à la mode, surtout le bouffon Tarleton et le pathétique Rurbage. Shakspeare y fut convoqué aussi. Élisabeth l’avait connu par le comte d'Essex, auquel lord Southampton l’avait vivement recommandé. La reine fit représenter devant elle plusieurs des pièces du grand poète, et c’est pour elle qu’il composa les Joyeuses Commères de Windsor, afin de lui montrer Falstaff amoureux.
Revenons un peu sur nos pas jusqu’aux fêtes de Kenilworth, où nous avons abandonné pour les récits de la politique le jeune Shakspeare tout enivré des éblouissements subits de la cour. Suivons-le depuis cette date merveilleuse (1570).
Il préluda par des succès de hameau à tous les succès qui l’attendaient à Londres, dans le monde entier et dans la postérité.
Dès l’àgc de seize ans, il était le poêle rustique des francs buveurs de Stratford. Il y avait des francs buveurs dans tous les villages. Us ne ressemblaient pas à nos francs buveurs de France qui s’enivrent de vin, et de quel vin ! — d’un vin soit deRourgogne, soit de Champagne, soit de Bordeaux, nectars de la terre qui fortifient les courages, inspirent le patriotisme, l’éloquence, versent l’ enthousiasme, échauffent, colorent Bos-
suet et saint Bernard à Dijon, Yergniaud et les Girondins au midi, la Fontaine et Racine au nord, grands hommes nés pour la gloire près des vignobles généreux. Non, les francs buveurs anglais ne connaissent pas l’olympienne ébriété du vin. La leur est plus morne, plus triste ; c’est celle de la bière. Et pourtant cette liqueur d’or est sacrée aussi. Shakspeare la chanta plus d’une fois dans des défis bachiques de village à village, le plus souvent <\ Stratford ou <t Bidford. On m’a signalé de l’une de ces bourgades à l’autre le pommier sauvage qu’on appelle encore le pommier de Shakspeare, et sous lequel le poète passa la nuit au retour de l’une de ses orgies.
Shakspeare, lè franc buveur, était aussi de la corporation secrète des Braconniers. Ces bons compagnons tuaient les daims du comté de Warwick, à la grande irritation des lords et des gentilshommes. Shakspeare se plaisait à ces expéditions, qu’il célébrait ensuite dans des ballades, notes lointaines et involontaires de la muse.
Au milieu de ces divertissements, il devint amoureux. Il s’éprit d’Anne Hatvvay, une paysanne moins jeune que lui ; car elle avait vingt-six ans et il n’en avait que dixhuit. Elle était fille d’un petit fermier des environs de Stratford et elle avait une dot modique. Shakspeare épousa celle qu’il aimait. Il eut d’abord d’elle une fille qu’il nomma Suzanne, et puis deux jumeaux : une seconde tille et un fils. Père tendre et passionné, Shakspeare se glaça peu à peu comme mari. Il négligea sa femme et se jeta dans de nouvelles dissipations.
Un jour qu’il s’était introduit le fusil à la main dans le parc de Charlecot, il fut pris par les gens de sir Thomas Lucv , qui l’enfermèrent toute une nuit dans une loge de garde. Le lendemain, Shakspeare fut conduit au château et interrogé par le propriétaire de Charlecot. Sir Thomas Lucy se montra fort insolent envers le cardeur de laine, qu’il insulta par sa morgue et qu’il amusa par sa bêtise. Shakspeare, un instant