‹ Histoire d'Élisabeth d'AngleterreChapitre 107 sur 210 · L1VIIE VII · texte numérisé non relu

L1VIIE VII

humilie, sc releva. Il répondit en poète de génie et de génie comique. Il se moqua de sir Thomas Lucy. Rendu à la liberté, il afficha une satire burlesque h la porte du parc. Le seigneur fut bafoué par le prolétaire.

Alors sir Thomas Lucy entama contre le fier jeune cardeur, plus poëtc que braconnier, une procédure si violente, que Shakspeare s'arracha aux douceurs comme aux amertumes de la famille et partit pour Londres, afin d’y fuir les peines sévères qui le ménaçaient devant la justice féodale et draconienne de la vieille Angleterre.

Tout en cherchant fortune, le poète sc déridait au souvenir de son ennemi arrogant. Pour toute vengeance, il en fit plus tard un personnage de comédie dans la seconde partie de Ilcnri IV et dans les Joyeuses Commères de Windsor. Les gaietés seules du génie, lorsqu’il badine du haut de sa fantaisie, et, même lorsque sa colère est tombée, sont terribles, parce qu’elles infligent l’immortalité du ridicule.

Ainsi Shakspeare apaisé ressuscite sir Thomas avec son blason de trois luces blancs (brochets de l’Avon), il le transforme en ce juge de paix imbécillc Shallow, et il le berne à plaisir.

Pauvre sir Thomas! 11 ne pouvait soupçonner quel démon ou quel archange il avait devant lui dans la grande salle de Charlccot, où il reçut, assis sur son fauteuil comme sur un trône, le braconnier audacieux de Stratford. Ce braconnier s'appelait William Shakspeare ; il devait avoir l’univers pour domaine, une plume d’aigle pour arme et la gloire pour auréole.

En attendant, que fit Shakspeare si brusquement transporté de sa paisible demeure de Stratford dans l’océan tumultueux de Londres? 11 subsista probablement quelques mois des ressources modiques fournies par sa famille. Pendant ces mois laborieux, il s’empressa aux leçons de Green, et c’est sous les auspices de cet ami et de ce compatriote, auteur et acteur

HISTOIRE d'ÉLISABETH D’ANGLETERRE

lui-même à Black friars, que Shakspeare débuta dans un humble rôle. Ce fut en 158/1 qu’il se trouva pour la première fois face à face avec le public.

C’est un moment solennel dans l’histoire de Shakspeare et dans l’histoire de l’art.

Sous la superficie. brillante du comédien, il y avait la profondeur sombre et l’immense génie du poète. Shakspeare sentit cela puissamment dans les représentations où il figura cette année. 11 comprit qu’il ne resterait pas longtemps inconnu.

C’est qu’il avait vu toutes les choses visibles; c’est que toutes les choses invisibles, il les avait devinées. 11 avait recueilli toutes les traditions qui grondent près de Pâtre avec le fuseau des grand’mères à la veillée, qui murmurent avec le Ilot, qui frissonnent avec les branches sous le vent. 11 avait rencontré sur les landes désertes les sorcières venues d’ Écosse. H avait ramassé comme un trésor les légendes des berceaux et des tombes, toutes les légendes des foyers, et il les avait enfouies dans sa mémoire plus nombreuses que les feuilles du parc de Charlecot.

Ce fonds rustique ne lui suffisait pas. Il lui fallait toutes les passions : l’amour, la haine, les jalousies, les fureurs, les ambitions, la terreur, la pitié, les malédictions. Il lui fallait les modèles et les cadres de ses œuvres. Il lui fallait Londres, et il l’avait ; Londres, le résumé brûlant du monde ; et le théâtre, le résumé dramatique de Londres.

Ainsi Shakspeare à Londres était où il devait être, dans la fournaise d’hommes où s'enflamma son génie. Il n’avait que vingt-deux ans. Il se promenait solitaire dans les rues encombrées, il longeait la Tamise, il examinait les matelots, les soldats, les ouvriers, les marchands, les filles de folle vie. Il rôdait autour des hôtels des lords, il remarquait l’air martial des puissants de l’aristocratie, les parures, les physionomies des grandes dames. II s’approchait des palais et des jardins de la reine. Il la regardait quelquefois de loin, entourée de sa

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