‹ Histoire d'Élisabeth d'AngleterreChapitre 108 sur 210 · LIVRE VII · texte numérisé non relu

LIVRE VII

cour, lorsqu’elle se promenait dans les allées de sable lin de ses parcs ou lorsqu’elle fendait la rivière sur sa barge somptueuse, au battement cadencé des rames et aux sons harmonieux des luths. C’est alors qu’il éprouva pour Elisabeth l’enthousiasme de la multitude. Ce n’est pas une femme pour lui, c’est une déesse de l’Olympe. Il l’appelle : « La belle vestale « assise sur l’un des trônes de l’Occident’; » ou encore : « La « princesse échappée aux atteintes de l’amour, tout absorbée « dans ses pensées virginales. »

Et c’est après avoir erré le jour que, le soir, Shakspeare revenait au théâtre, où les foules bigarrées, les auditoires du poète, se dirigeaient de partout. Les nobles à cheval, les commerçants et le peuple à pied se hâtaient en tumulte. Shakspeare n’était pas exclusif. La nature humaine entière lui était nécessaire, depuis Ibs mendiants en guenilles jusqu’aux lords en manteaux de velours, parmi lesquels lord Southampton, un Mécène futur, était le plus assidu à tous les spectacles.

Ces spectacles dans leur diversité étaient du reste un goût général ; après les guerres civiles des deux Roses, ils étaient une fièvre de curiosité pour toute l’Angleterre, comme ils furent une fièvre de création pour Shakspeare.

La nation était prête lorsque le poète survint, lorsque, proscrit, pauvre et seul, il se logeait, inquiet â la fois et confiant, dans une humble hôtellerie d'un faubourg de Londres. Il ne fut pas impatient, bien qu’attiré par des comédies plus analogues au théâtre de Calderon qu’à celui de Térence et de Molière, comédies intriguées et inspirées plus qu’observées ; il ne fut pas impatient, bien qu’obsédé par ses grandes pièces historiques et par ses tragédies idéales. 11 respirait comme son air vital la flamme des passions. 11 s’initiait aux tortures et aux rugissements du cœur, où l’on souffre une éternité en une minute, où, lorsqu’on aime, on jouit aussi dans des proportions infinies.

Shakspeare mit donc son âme sous la meule. 11 joua comme

histoire d’élisabeth d’anuletehre

acteur; il joua convenablement, sans cette écrasante supériorité qui soulève l’envie. Il n’était ni un Roscius, ni un Garrick, ni un Talma, ni même un Burbage. Il fut à peu près l'égal de ses camarades. 11 retouchait leur ancien répertoire. Il rendait bonnes de mauvaises pièces en y semant des paillettes et de la poudre d’or. Il laissait supposer que, lui aussi, pourrait être un poète dramatique.

Ce n’est qu’ après un rude et long apprentissage qui dura onze ans, de 158ft à 1595, qu’il donna Roméo el Julicltc, — une première gloire non moins qu’un premier amour.

Vient ensuite Hamlet, un drame qui révèle un état nouveau du monde. L’âme a été ébranlée et chancelle sur la base mouvante des traditions. Le doute s’est emparé d’elle et l’a troublée. Après Luther et Calvin, Henri VIII et Cranmer, elle a perdu l’obéissance, l’antique foi ; elle n’a pas encore conquis la sûreté de la conscience, dont l’instinct individuel mène librement et sans intermédiaire au Dieu vivant.

Après Romeo el J illicite, après Hamlet, Shakspeare est en pleine sève. Les œuvres tombent de son génie comme des fruits mûrs. Il tire de lui-même successivement le Roi Jean, Richard II, Henri IV, Henri V, Henri VI, Richard III, Henri Mil, toutes les pièces nationales, puis des comédies charmantes, du groupe desquelles se détachent le Songe d'une nuit d'été et la Tempête, où il exhale tous les parfums de sa jeunesse, toutes les fraîcheurs de la forêt de Charlecot et toutes les brises de l’Avon. Longtemps couvées, ces deux perles sont les dernières de son écrin. Elles n’apparurent qu’en 1611 et en IGlft.

Reposé de temps en temps par le-retour aux impressions de son hameau et par les douces images de la maison paternelle, Shakspeare se rallumait dans Londres. Il redescendait l'abîme des passions. H ne raconte plus l’Angleterre à l'Angleterre, comme dans ses pièces historiques, mais il raconte la nature humaine à la nature humaine. Il peint, il sculpte, il

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