LIVRE VII
r liante, il raisonne, il éclate, il foudroie. Il met les faibles mortels aux prises avec le destin ; ils luttent et sont broyés. Le théâtre est un champ de bataille, une mêlée comme la vie. Shakspeare songe, médite, retrace. Il sent surtout. Il est ému et il émeut. Il est le dieu du pathétique. Sa poitrine profonde a tous les accents : les prières, les cris, les gémissements, les sanglots. Lui qui a déjà tant créé, il créera encore. Il a prodigué les pièces historiques, les comédies, c’est le tour maintenant des tragédies idéales. A Romeo et Juliette, au prince // mulet, il joint le Roi Lear, Macbeth, Jules César, Antoine et Cléopâtre, Coriolan, Othello. Ce poète est infatigable. Il épanche sans mesure les richesses de la nature, de la société, du village, de la ville et de la cour. Rien ne lui est étranger. Il saisit tout, il vivifie tout. Son âme est un feu où tout entre métal et d’où tout sort médaille et statue. Ces héros de l’imagination sont aussi vrais que les héros de la réalité. Créer pour Shakspeare ou ressusciter, c’est une même chose. Othello ne lui résiste pas plus que Richard III. Il choisit un homme, il lui souffle un esprit, il l’qntraîne dans un courant, il groupe autour de lui les prestiges, les souffrances, il l’oppose au sort, il le jette au milieu des événements, tantôt favorables, tantôt contraires. L’homme est vainqueur ou vaincu, mais c’est toujours en lui et sur lui qu’est l’intérêt. C’est lui qui remplit la scène, lui qu’on désire, *qu’on regrette, qu’on applaudit ou qu’on réprouve, lui qui provoque notre mépris ou notre admiration, que nous ne perdons jamais de vue, qui est tout en un mot, tandis que les faits dans leur infimité accessoire ne sont lien ou presque rien. Voilà l’évolution constante de .Shakspeare, ce que des métaphysiciens appelleraient sa méthode, — merveilleux procédé qui fonde la loi de l’histoire non moins que la loi de la poésie. !
Voilà le poète tragique. Le poète comique n’est pas moins grand. Il eût été dans cet ordre, s’il l’eût voulu. Lorsqu’il regardait en haut, il trouvait dans le ciel de l’art celte légion de
histoire d'élisabetii d'Angleterre
héros qui ne périront pas, puisqu'ils vivent de lui ; s’il eût regardé en bas plus souvent, il aurait trouvé d’autres légions de bandits grotesques. Falslaff' lie lui a pas plus coûté qu'llam- Icl ou Othello. En passant seulement, il a coulé en bronze l’un des trois types les plus étincelants de la raillerie et de la sensualité dans un siècle d’enthousiasme : i'alsla/'f, aussi extraordinaire que Panurge et Sanclio Pança. Et Falstaff n’est qu’une figure de Shakspeare, tandis que Panurge et Sancho Pansa sont presque tout Rabelais et Cervantès.
On a reproché au poète anglais d’être diffus, de n’ètre pas assez pur, assez parfait. 11 était de son temps. 11 était le talent immortel flottant sur le chaos du seizième siècle. Et néanmoins personne n’a été plus que lui de tous les temps. Quel phare au-dessus des ténèbres des âges!
Qui a mieux gravé l’homme et les hommes? 11 n’y aurait qu’à évoquer ses personnages virils. Qui a mieux peint la femme et les femmes? Ophélie, Juliette, Dcsdcrnone et tant d’autres témoignent assez de sa puissance. Qui a mieux esquissé l’enfant? Qu’on se rappelle le jeune Arthur devant Hubert et les fils d’Édouard entrelacés dans la même couche au fond de l’antique et noire forteresse, le plus tragique des monuments tragiques. Et qui a mieux retracé le vieillard! Que l’on songe au roi Lear, à travers les rochers, sur la bruyère, les cheveux et la barbe exposés aux vents d’orage, invoquant sa fille Cordélic, la seule qu’il ait offensée et qui ne l’ait pas trahi, — une Antigone féodale. Amour, jalousie, haine, remords, crime, vertu, gloire, terreur, pitié, poésie, tous les noms ensemble ne nommeraient pas Shakspeare.
La plus grande accusation contre lui, c’est qu’il est une forêt vierge inextricable. Nous ne saurions être complices de cette accusation. Si les héros de Shakspeare participent de leur siècle et se perdent quelquefois dans les labyrinthes d’une science vague, — comme leur action est simple, rapide, formidable! Il y a sous le soleil de Vérone ou sous les brumes