LIVRE VII
d’Elseneur, dans le brouillard ou dans la lumière, une architecture admirable, des caractères magnanimes ou atroces, une harmonie dans les confusions, une âme, une vie, une beauté qui révèlent plus qu’un homme, un grand homme audessus de tous les artistes des passions. Tout cela dit et compris, j’avoue qu'il y a sous ce demi-dieu un barbare, et cela môme ne messied pas à Shakspeare.
Il fit représenter toutes ses pièces sur le théâtre du Globe et sur le théâtre de Blackfriars, dont il obtint môme la direction en 1610. A cette époque, il gagnait deux cents livres sterling par an et il avait fait des économies. Les générosités de lord Southampton et les ladreries d’Élisabeth avaient encore un peu augmenté la fortune du poète. Shakspeare, naturellement libéral, épargna sur son superflu, chaque année, pour atteindre à l’indépendance. 11 eut toujours la pensée de mettre un intervalle entre la vie et la mort. Il lui souriait de quitter Londres où il s'était plongé et replongé, où il avait pris possession de lui-même, d’un peuple et d’une cour. Cependant il souffrait au milieu de ses triomphes. Ses meilleures relations étaient avec Burbage, un plus original comédien que lui, avec Hemynge etCondell, deux autres de ses camarades de Blackfriars, et avec le club de la Sirène, où Shakspeare rencontra Raleigh, Bacon, et où des duels d’esprit s’engageaient entre lui et Ben-Jonson. Les relations du pointe avec lord Southampton et le comte d’Essex, avec Raleigh et Bacon auraient été de l’amitié, sans la barrière infranchissable du rang qui tenait toujours à distance l’auteur de tant de chefs-d’œuvre. Avec Élisabeth, c’était bien autre chose. Quand la reine faisait venir à l’une de ses résidences les acteurs de Blackfriars, sans en excepter Shakspeare, c’était uniquement comme baladins. De cet Olympe où elle trônait, Élisabeth ordonnait de payer les comédiens, leur adressait par moments des paroles banales, les traitait, avec une politesse de l’empyrée, comme les plus chétifs compagnons de son royaume et les congédiait. Lord
iiis'toikf. d'élisabeth d’angletekke
Southampton avait des égards particuliers pour Shakspeare, mais les jeunes et les vieux fats de l’intimité de la reine n’y faisaient pas tant de façons. Et ce n’était pas tout. Shakspeare, le grand Shakspeare, qui se sentait au-dessus des rois, des princes et des lords et qui n’était aperçu d'eux que sous le petit bout de la lunette, Shakspeare n’était pas plus heureux avec les bourgeois de la Cité ou avec la plèbe. Les bourgeois ne l’estimaient pas, la plèbe lui lançait des pommes et le sifflait à l’occasion. Voilà au vrai la situation de Shakspeare à Londres; les bonheurs de son intarissable création la.lui avaient d’abord dérobée; mais elle lui apparaissait de plus en plus à mesure qu’il s’élevait.
Ce prodigieux Shakspeare nous a emporté. Ne nous égarons pas. Nous sommes en 1593, aux soupers d'Elisabeth. Walsingham, Hatton, Leicester ne sont plus; Walter Raleigh va se marier. La reine est un peu ennuyée de Charles Blount, elle est aigrie contre le comte d’Essex. Elle n’a ses habitudes entières qu’avec lord Burleigh, qui s’efforce de lui faire agréer insensiblement, par une adroite lenteur, son fils Robert Cecil. Mais cette famille est une famille de secrétaires d’Etat et le vide de Leicester n’est comblé qu’à demi par Essex, dont la reine est mécontente. On le sent à l’excitation des soupers d’Élisabeth et à la verve des acteurs que l’on y réclame , de Tarlcton souvent, de Burbagc quelquefois, de Shakspeare plus rarement.
Elle ne se doutait pas, la hautaine princesse, que cet amuseur de théâtre, William Shakspeare, do.it lord Southampton lui avait parlé avec timidité et le comte d’Essex avec négligence, était le plus grand nom de son règne. Elle ne se doutait pas non plus que le seul nom qu’oserait prononcer la postérité auprès de celui-là, c’était le nom de François Bacon, le fils de Nicolas Bacon, son garde des sceaux. Elle n’avait jamais perdu tout à fait de vue ce jeune homme qui était aussi cousin de Robert Cecil et neveu de lord Burleigh. Elle lui trouvait de