LIVRE I
d’Oxford. Le tribunal ecclésiastique fut constitué dans l’église de Sainte-Marie. Le président de ce tribunal était l’évêque de Glocester, Brooks, qui siégeait pour le pape. Au-dessus de son fauteuil on avait brodé la tiare sur le velours des tentures où une hostie consacrée était fixée à un fil d’or. Brooks avait pour collègues le docteur Martin et le docteur Story, les délégués de Philippe et de Marie. Cranmer fut amené en grande pompe à ce prétoire exceptionnel. Il était vêtu magnifiquement. Il avait la crosse en main. Escorté de ses gardes, il s’avança jusqu’à l’estrade où se tenait la cour. Il s’inclina profondément devant les deux représentants du roi et de la reine, mais il se couvrit devant Brooks, le légat du souverain pontife. L’interrogatoire fut très-vif et entraina une orageuse discussion sur la présence réelle et sur le pouvoir du pape.
Cranmer ne fléchit ni sur la première de ces questions, ni sur la seconde. Il déclara que la communion était purement symbolique et que le pape n’était que l’évêque de Rome.
« Je ne consentirai jamais, s’écria-t-il, à ce que cet évêque « ait aucun pouvoir en mon pays. »
« L’évêque de Rome, ajouta-t-il, est injurieux à Dieu et « aux saints préceptes. Car Dieu a commandé à tous les hommes « d’être diligents dans la recherche de la loi ; car il a déter- « miné un jour pour être servi et il veut qu’on le serve dans « la langue nationale qui est connue. Le pape veut le con- « traire, puisqu’il exige le service en latin que personne ne « connaît. Autant qu’il est en lui, il aveugle les intelligences « et il attente aux souverainetés. Voilà, pourquoi j’ai protesté « et je proteste contre le pape que je proclame de toute la ■ force de ma conscience l’ennemi de Dieu et des rois. »
Ces paroles furent couvertes d’un grand murmure. Brooks repoussa par des outrages les insultes au chef du catholicisme dont il était le légat. Les théologiens, les docteurs, les soldats même, toute l’assemblée poussa une imprécation formidable
histoire d’élisabeth d’angleterre
contre Cranmer. Des interpellations violentes et des huées précédèrent l’arrêt de la cour.
Cet arrêt fut terrible. Les juges entrèrent dans le naturel de Marie Tudor en revêtant d’une clémence dérisoire une sentence féroce. Par un tour raffiné de flatterie à la reine et de sarcasme à l’accusé, ils accordèrent à cet ardent adversaire du pape quatre-vingts jours pour se rendre à Rome, afin d’obtenir son pardon du pape. Ce terme expiré, Cranmer, qui avait été étroitement gardé en prison pendant ce délai de miséricorde illusoire, fut condamné à. la dégradation et au bûcher.
Des prêtres indiqués par le président de la cour et parmi lesquels on remarquait Donner, évêque de Londres, s’empressèrent d’ effacer en Cranmer la majesté du sacrement. Ils lui ceignirent tous les insignes de l’épiscopat. Ils le parèrent avec soin de la mitre, du rochet, de la crosse, puis ils les lui arrachèrent successivement avec une joie mal contenue. La physionomie habituellement sombre de Bonner s’illumina d’un éclair de vengeance, lorsqu’il dépouilla Cranmer de sa robe de primat. « Les temps sont bien changés, s’écria douloureusement le condamné qui reconnaissait dans ses tourmenteurs acharnés les anciens adulateurs de sa fortune. » A ce souvenir des grandeurs évanouies et d’un passé que ces paroles réveillaient, l’évêque d’Ély, Thirleby, se sentit ému d’une pitié profonde. S’étant retiré dans un coin obscur du cachot, il inclina sa tète dans scs mains et il pfeura.
La dégradation accomplie, on ajourna le supplice. Sous la reine Marie, la science des bourreaux anglais pouvait défier celle des inquisiteurs espagnols.
On était assuré de tuer Cranmer, mais le chef-d’œuvre était de le déshonorer avant de le tuer. On dirigea cette nouvelle manœuvre avec une infernale habileté.
Deux moines, diplomates des agonies, dressés à exploiter les terreurs suprêmes, se glissèrent dans la prison. Ils s’insi-