LIVRE I
nuèrent dans l’âme bouleversée de Cranmer. Ils surexcitèrent son imagination, accrurent ses peurs, évoquèrent les esprits du feu, les fantômes du supplice prochain et du monde inconnu, puis ils assoupirent ses scrupules et ne lui montrèrent qu’une issue à ce labyrinthe inextricable où il était muré. Et cette issue, c’était l’abjuration. Cranmer s’étant récrié à ce mot affreux, les moines lui dirent qu’elle serait tenue secrète. Et comme Cranmer écoutait leurs promesses avec une sorte de vertige, affaibli qu’il était par sa longue captivité, par les humiliations, par un régime débilitant et calculé pour rendre sa défaite plus facile, les moines, au lieu du brasier ardent, firent briller à ses yeux tous les honneurs, toutes les prérogatives de primat qui lui seraient rendues et qui lui permettraient môme de favoriser dans l’ombre ses anciens amis.
Le malheureux succomba à cette astuce profonde et à ces obsessions de tous les moments. Il se démentit sans conviction et il écrivit sous la dictée de ses tentateurs la rétractation suivante :
« Moi, Thomas Cranmer, jusqu’à ce jour archevêque de « Cantorbéry, je renonce, j’abhorre et je déteste toutes espèces « d’hérésies et d’erreurs de Luther, de Zuinglius et de tous « autres qui seraient contraires aux bonnes et vraies doctrines ; « et je crois très-fermement dans mon cœur, et avec ma « bouche je confesse la catholique Église visible, hors de « laquelle il n’y a pas de salut ; et je reconnais l’évôque de « Rome comme son chef suprême sur la terre, lequel est le « très-grand évêque et pape, vicaire de Jésus-Christ, auquel « tous les chrétiens doivent obéissance et soumission.
« Thomas Cranmer. »
Le premier usage que l’on fit de cette abjuration, ce fut de la livrer à une publicité européenne. Les moines avaient
histoire d’ éusabeth d'angi.eterrf.
promis le contraire, mais ils se parjurèrent saintement. Ils furent absous et félicités par leurs supérieurs. Quelques historiens racontent que la reine Marie fut très-atïligée d’abord d’une abjuration qui .allait peut-être lui enlever un supplice. Ses confesseurs furent obligés, disent-ils, de dissiper ses inquiétudes en lui démontrant que les engagements avec les hérétiques ne lient pas. C’est calomnier, selon moi, Marie Tudor que de lui attribuer une telle candeur. Certes elle ne craignit pas une minute que sa proie lui échappât. Elle s’entendit d’un mot avec ses confesseurs, mais ils n’eurent pas besoin soit de la rassurer, soit de l’éclairer. Son génie sanguinaire valait toute la science des casuistes les plus consommés.
Elle signa le n arrant pour l’exécution, le 2â février. Ce ne fut néanmoins que le 21 mars que Cranmer fut mandé à Sainte- Marie, dans la même église où il avait été jugé. Cette fois on y avait élevé un amphithéâtre en face de la chaire. Cranmer y fut conduit et on le plaça à cette hauteur pour qu’il fût mieux exposé aux regards avises de la foule qui encombrait la nef et qui refluait jusqu’au chœur.
L’embarras de Cranmer était grand. Qu’avait-il à augurer de la cérémonie qui se préparait? Il ne prévoyait pas une condamnation, après ses actes de faiblesse et l’engagement des deux moines envers lui. Sa pensée n’était pas exempte pourtant de tristes pressentiments. Mais ce qui le préoccupait surtout, au milieu de sa honte et de ses remords, c’était l’alternative d’une simple grâce ou d’une réintégration, sinon dans les fonctions actives, au moins dans les dignités de l’épiscopat. Il s’était appuyé le front contre une des colonnes auxquelles l’amphithéâtre était adossé, afin de fuir l’attention curieuse de la multitude et de mieux sonder le destin, lorsqu'un murmure du peuple lui annonça un incident nouveau. II sortit de sa rêverie et il vit en chaire un de ses plus violents adversaires, le docteur Cole. Ce persécuteur fit d’abord de longs détours théologiques, mais revenant sur ses pas, de généralité