LIVRE VII
« je puisse servir Sa Majesté, non en homme né sous le « soleil et affamé d’honneurs, ou né sous Jupiter et avide de « pouvoir, — j’appartiens tout entier à une planète contem- « plative ; mais en homme né sous une reine accomplie et qui « mérite que les talents de tous ses sujets lui soient consacrés.
■ Toutefois je ne suis pas tellement égoïste que je ne réserve « la plus grande partie de mes pensées à ceux que j’aime, et <■ particulièrement à Votre Seigneurie, qui est à la fois l’Atlas « du royaume, l’honneur de ma maison, la protectrice de ma « misère, et à qui je suis obligé par tous les devoirs de bon « citoyen, de parent affectionné et de serviteur reconnaissant.
« Un autre motif m’engage à m’adresser à vous, c’est la mé- « diocrité de ma fortune ; car quoique je ne sois ni prodigue,
« ni dissipateur, ma santé et mon genre de vie ne laissent pas « que d’être dispendieux. Enfin, je l’avoue, mon ambition dans » les matières contemplatives est aussi vaste qu’elle est bor- « née dans l’ordre politique ; j’ai fait de toutes les sciences « mon domaine, et si je parviens à le purger des deux espèces » de brigands qui l’infestent, les uns de disputes frivoles, de « lourds arguments et de sots bavardages, les autres d’expé- « riences mensongères, de traditions populaires et d’impos- « tures, j’introduirai à la place, je l’espère, des observations » bien faites, des vérités bien établies et des inventions utiles. « Cette espérance, soit qu’on l’appelle philanthropie, ce qui « serait un éloge, soit qu’on la qualifie de puérile curiosité, de « vaine gloire ou de passion, a pris racine dans mon esprit à • tel point qu’on ne saurait l’en arracher.
« D’après cela, vousjugez bien que je ne demande pas des « fonctions qui exigent plus d’application que je n’en puis » donner; c’est un point auquel je tiens par-dessus tout. De « votre côté, peut-être vous serait-il impossible de trouver un « homme qui demande moins et qui puisse davantage? Au « surplus, si jamais votre seigneurie me surprend à convoiter « une place qui soit l’objet des recherches de quelqu’un qui
histoire d'élisaceth d’angleteure
« lui tienne de plus près que moi, je consens qu’elle dise que « je suis un malhonnête homme. Enfin, si Votre Seigneurie me « repousse, sans imiter Anaxagore, qui se réduisait à une « pauvreté volontaire pour se livrer plus librement à la con- « templation, je vendrai mon héritage, je prendrai à bail qucl- « que ferme d’un revenu certain, ou j’achèterai quelque office « lucratif que je puisse faire gérer par un tiers, et qui, ne « m’imposant aucun devoir, me permettra de mener la vie « d’un chétif auteur, ou de me faire simple pionnier dans cette « mine de la vérité qu’on dit si profonde. Et ce ne sont pas là « seulement des paroles, c’est ma pensée tout entière, sans art,
« sans déguisement, sans réserve, en quoi j’imagine faire « preuve de confiance dans le jugement et le bon cœur de « Votre Seigneurie.
« I)e mon logement de Gray’s inn.
Toujours éconduit de ce côté, envié et dédaigné à la fois par les Burleigh pour son génie, toujours négligé, repoussé par eux, il s’attacha de plus en plus à Essex.
L’animosité cachée des Burleigh redoubla. Robert Cecil disait à la reine, qui lui demandait son avis sur Bacon : « C’est un spéculatif et non un homme d’action. Votre Majesté n’a rien à espérer de lui en politique. Il faut le laisser à ses chimères de philosophie. »
« C’est un spéculatif. » Mot de mépris jeté de bas en haut, d’un homme d’affaires à un homme de génie! Ce mot juge ces deux hommes et les met à la distance du ciel à la terre.
Walter Raleigh — un connaisseur, celui-là — exprimait une autre opinion. « Le comte de Salisbury (Robert Cecil), disait-il, sait parler, le comte de Northampton sait écrire ; mais sir Francis Bacon sait écrire et parler tour à tour. »
F.sscx, non moins que Raleigh, appréciait l’esprit de Bacon