‹ Histoire d'Élisabeth d'AngleterreChapitre 113 sur 210 · LIVRE VII · texte numérisé non relu

LIVRE VII

qui était charmant à l’occasion et qui excellait dans les séductions autant que dans les découvertes.

Le généreux comte avait imploré deux fois déjà de la reine le poste de solliciteur général pour son protégé. Élisabeth avait refusé. Le comte résolut de faire une troisième tentative.

Il donnait une fête à Élisabeth, le 17 novembre 1595, jour anniversaire de l’avénement au trône de cette princesse. Bacon avait composé une allégorie dont les quatre personnages : un secrétaire d'état, un officier de l’armée, un vieil ermite et un jeune écuyer répandaient comme une rosée aux pieds de lu reine les louanges les plus délicates. Toutes les magnificences encadraient cette petite pièce sur le théâtre du comte : la musique, les parfums, les girandoles de bougies. Lui-même avec une expression plus tendre ravit Élisabeth par les assurances passionnées d’un amour égal à son admiration. La reine enchantée sourit au comte et pour lui être agréable loua beaucoup le talent de Bacon. C’était le moment de se prononcer. Essex le saisit et dit : « Madame, veuillez faire de ce lidèle sujet votre solliciteur général. » Ce mot gâta tout.

Soit que la reine eût promis à Robert Cecil de ne pas nommer Bacon, soit plutôt que cette persévérance d’Esscx lui semblât une usurpation de son autorité, elle esquiva le désir du comte et n’y céda pas.

Essex affligé et courroucé arrivait le lendemain matin de Richmond à Twickenham, où il avait'logé Bacon. Il sauta de cheval, prit sous le bras le philosophe qui était accouru à sa rencontre, et, l’entraînant malgré le froid dans les allées du parc : « Mon cher Bacon, lui dit-il, vous n’êtes pas solliciteur général. La reine s’obstine à me désobliger. Mais, par le ciel, son bon plaisir n’est pas le mien, et je vous dédommagerai. » Alors il dit à Bacon qu’il avait fait dresser l’acte de donation d’une terre qu’il le priait d’accepter. Bacon, touché de cette générosité, remercia le comte et devint propriétaire d’un nouveau domaine de trois mille livres sterling.

histoire d'f.lisabeth d'angleterre

Cependant Bacon était fort prodigue. Moins d’une année après cotte libéralité du comte, il écrivait à Thomas Kgerton, garde du grand sceau :

« Mon bien, je le confesse à Votre Seigneurie, est peu de « chose et chargé de dettes; aussi ai-je grand besoin qu’on « vienne à mon secours. Mon père, quoique j’aie lieu de croire « qu’il me préférait à ses autres enfants, m’a cependant traité

* en dernier venu. Moi-meme, j’ai plutôt travaillé à devenir « honnête homme qu’à m’enrichir, et je suis assez sage pour « ne pas m’en repentir. Mais la pauvreté qui, comme dit « Salomon, vient d’abord à nous à pas de voyageur, bientôt, « semblable à un homme armé, s’empare de notre personne « et nous terrasse. Je ne puis le dissimuler, elle est arrivée sur « moi comme le premier de ces hommes, et déjà je la sens « qui me talonne. File n’est pourtant point encore et ne sera «jamais pour moi, je l’espère, l’homme armé auquel il est «impossible de résister; car, après tout, la Providence, en « qui je mets toute confiance, m’ouvre trois voies pour échap- « per à la misère : ma profession d’abord, ensuite le droit que

* mes services auprès de la reine me donnent à un avance-

* ment, puis la charge dont j’ai la survivance, qui est à la « vérité comme le champ de mon voisin, dont la vue est « délicieuse, mais ne remplit pas ma grange.

« Quant à ma profession, elle exige de la santé. Or, si je « jugeais de mon tempérament, comme un homme (pii juge « que la journée de demain sera belle, parce que belle est la « soirée d’aujourd’hui, je dirais qu’il est bon. Mais j’ai la « manie de peu compter sur le présent et d’appréhender « l’avenir.

« D’un autre côté, je ne me fais pas illusion au point de

* ne pas voir ce que vous voyez encore mieux que moi,

« que la jurisprudence n’est pas mon fait, et que je ne m’v « adonne que faute de mieux et pour vivre. Cette carrière

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