LIVRE VIII
quel soin menaçant il commentait les actes d‘ Antonio Pcrez et de ses autres serviteurs. Giovanni Soranzo, l’ambasssadeur vénitien, est formel. Il cite des exemples.
Voici des cahiers cjui m’ont été communiqués et dont je ne puis détacher mes yeux. Ce sont des traits de plume en vertige et en délire. Laissons passer. Un frisson cependant court dans les veines, à l’aspect de ces hiéroglyphes homicides. On dirait, dans ces lignes saccadées, autant de mailles que de mots, autant de mailles et de nœuds coulants jetés <;à et là et qui doivent étrangler leur homme, rien qu’en les retirant. Une seule de ces pages est un réseau de terreurs.
Le roi d’Espagne avait un double but très-arrêté : agrandir ses territoires et propager le catholicisme par la rigueur ou par l’hypocrisie. Il avait besoin d’instruments divers. 11 était bien aise d’avoir sous la main tantôt les violents à la tête desquels dominait le duc d’Albe, et tantôt les diplomates dont le chef fut toujours Ituy Goinez de Silva.
Il ne faudrait pas croire que l'école politique la plus tolérante de l’Espagne fut très-tolérante. Les modérés, dont Ruy Cornez fut le représentant et le maître, étaient de redoutables hommes. Il suffira de les nommer. C’étaient le marquis de los Yelez, Escovedo, Antonio Perez et d’autres caractères de celte trempe. Us étaient toujours prêts, ces modérés, à se faire agents provocateurs, ou même assassins, au moindre signe de Philippe II, qui, selon les phases changeantes de la nécessité, avait recours soit à l’inexorable parti du duc d’Albe, soit à l’insidieux parti bien assez atroce encore de Ruy- Gomez.
L’un des théologiens les plus estimés du seizième siècle, fray Diego de Chaves, à la fois confesseur de Philippe II et théoricien de meurtre, traçait ainsi pour tous, dans une lettre authentique adressée à Perez, les tables de la loi morale : » Le prince séculier, qui a puissance sur la vie de ses subordonnés et sujets, de même qu’il peut la leur ôter d’après une
HISTOIRE D’ÉLISABETH d' ANGLETERRE
juste cause et par un jugement en forme, peut aussi le faire sans tout cela, puisque le surplus des formes et toute la suite d’un procès ne sont rien comme règles pour lui qui a le droit d’en dispenser. Il n’y a dès lors aucune faute à un sujet qui par ordre souverain donne la mort à un autre sujet. »
Un pareil souffle de crime ne descendait pas du Sinaï, encore moins du Calvaire, il s’échappait par un soupirail d’une cellule de couvent. Or, le couvent touchait au palais. Le moine confessait le roi, et il ne lui imposait pas un évangile trop austère, afin de pouvoir toujours stimuler son zèle par l’absolution.
Tel casuiste, tel roi. Le casuiste était indulgent et le roi féroce. Il n’était pas que féroce, il était dissimulé, avare, voluptueux. Sa cour était peuplée des enfants qu’il avait eus de plusieurs maîtresses. Ses fils étaient classés selon son caprice ou selon le rang de la mère. C’étaient quelquefois de fort grands seigneurs. Parmi eux, on citait tout bas, à l’Escurial et ailleurs, le duc de Pastrana que la princesse d’Eboli avait eu du roi et dont Ruy Gômez de Silva n’était que le père officiel.
Philippe était par-dessus tout soupçonneux, soupçonneux envers sa famille, envers ses maîtresses, envers scs ministres, soupçonneux principalement envers don Juan d’Autriche, son frère illégitime. Il ne l’envoya peut-être en Flandre que pour le perdre.
La cour de l’Escurial était pleine d’écueils, de duplicités et d’ombrages à la fin de 1577.
Ruy Gomez de Silva, prince d’Eboli, avait succombé à la maladie et point au chagrin. Il était mort depuis 1573. Sa femme, la princesse d’Eboli, n’avait pas cessé d’être la maîtresse de Philippe II. Cette liaison était déjà ancienne. Ruy Gomez l’avait connue. Il s’en était réjoui. Il avait redoublé de discrétion envers la cour, de respect pour sa femme, de dévouement pour le roi. En habile homme et en lâche ambi-