‹ Histoire d'Élisabeth d'AngleterreChapitre 117 sur 210 · LIVRE VIII · texte numérisé non relu

LIVRE VIII

tieux, il avait cimenté sa fortune de son déshonneur. 11 ignora la passion de la princesse pour Antonio Perez, un jeune et hardi secrétaire qu’il reçut sous son toit, qu’il façonna aux affaires, initia à la grande intrigue et recommanda au roi très-instamment.

Philippe avait été complaisant pour le prince d’Eboli envers qui il se sentait coupable et qu’il croyait sa dupe. Il avait écoulé les éloges sur Perez et cédé au charme infini de ce protégé de Ruy Gômez, que la princesse d’Eboli avec une négligence perfide recommandait aussi, d’autant plus toute-puissante qu’elle paraissait indifférente et presque dédaigneuse.

Perez, sous les auspices du prince et de la princesse d’Eboli, avait fait son chemin. Tl n’avait besoin que d’être présenté du reste. Son génie doué de toutes les finesses, de toutes les ruses, comme de toutes les audaces, devait se suffire plus tard.

En 1577, le roi, qui se flattait jusqu’à la tombe d’avoir trompé Ruy Gomez, exploité Perez et contenté la princesse d’Eboli, avait été bafoué par tous les trois. Ruy Gomez expiré, les ardeurs d’Antonio et de la princesse persistaient avec une intensité nouvelle. A cette époque de 1577, Perez avait trentesix ans et la princesse en avait trente-huit. Pour elle, c’était le dernier amour et il la brûlait d’autant plus. Présents, sacrifices, orgueil, périls, dissimulation, rien ne lui coûtait : elle donnait tout dans ce cantique des cantiques espagnol et croyait ne rien donner. — • « Une perle, s’écrie Perez luimême, une perle de femme enchâssée dans les plus rares perfections de la nature et de la fortune. »

La situation était délicate et pathétique, lorsque, au mois de juillet 1577, Escovedo revint de Flandre, Escovedo, le secrétaire de don Juan. Philippe II avait résolu la mort de ce traître : c’est ainsi qu’il désignait tous ceux qui l’avaient offensé. Antonio Perez, encore l’ami d’Escovedo, eut l’adresse de l’excuser auprès du roi, qui ne renonça point à sa vengence, mais qui l’ajourna.

Escovedo eut le temps de s’orienter. 11 pénétra le mystère transparent des amours de Perez et de la princesse d’Eboli. Ils commettaient imprudence sur imprudence. Les serviteurs de la princesse et d’ Antonio savaient tout. La cour de Philippe, circonspecte et pâle de terreur, osait beaucoup de conjectures à voix basse. L’arrogante famille de la princesse d’Eboli murmurait sourdement contre elle. La veuve hautaine de Ru\ ('■ornez était enivrée et téméraire, Antonio, flatté et reconnaissant ; Philippe était aveugle.

La princesse, une Mendoza, la fille unique du comte de Melito, n’avait pas été assez pliée à la contrainte. Son père l’avait gâtée, son mari aussi, et l’habitude d'être admirée, approuvée en tout, ne l’avait pas disposée aux timidités, aux précautions. Elle les méprisait trop.

Elle provoquait Perez h venir sans cesse chez elle, et, quand il y était, les plus grands seigneurs attendaient. La princesse exigeait qu’ Antonio Perez l’accompagnât au spectacle. Elle lui envoyait sur des mules écussonnées et bâtées des grenades, des oranges et desétolTes précieuses. Les mules transportaient les messages soit du château de Pastrana, soit de l’hôtel de la princesse à la maison de Perez. Elles étaient parées de rubans et leurs grelots étincelants sonnaient cet amour qui aurait dû s’envelopper de ténèbres et de silence.

La princesse avait des moments lucides, et alors pour écarter les médisances, pour motiver les assiduités de Perez, elle insinuait qu'il était un fils naturel de Ruy Gômez. Maladroits mensonges de la passion percés à jour par les malveillances d’une cour et d’une race patricienne !

La famille de la princesse était très-irritée des assiduités de Perez. Ces assiduités étaient dévenues l’entretien des laquais, non moins que des seigneurs. Le prince de Melito, le comte de Cifuentès, le marquis de la Eabara, proches parents de la veuve de Ruy Gomcz, se concertèrent afin de daguer Antonio. Ce n’était pas trop de tout son sang pour laver leur

Page 1