LIVRE VIII
honte. Ce complot avorta par la crainte d’un scandale qu’on eût centuplé en le rendant tragique. Le marquis de la Fabara ne pouvait renoncer à sa vengeance, lui qui avait vu Ferez sortir la nuit de l’hôtel de la princesse et qui avait surpris l’adultère sous les lambris de Ruy Gômez, trahi vivant et oublié mort. Cette tentation de vengeance était si forte sur le marquis exaspéré, que plus d'une fois, et, entre autres jours, un jeudi saint, il s’agenouilla sur les dalles de l’église de Sainte-Marie, se frappant la poitrine et demandant à Dieu de lui ôter la pensée du meurtre.
Les choses én étaient là et personne ne les avait sondées plus à fond qu’Escovedo. Il en parla à Ferez au commencement de l’année 1578 ; il en parla aussi à la princesse, dont la considération lui était chère, prétendait-il, à cause de la piété de cœur qu’il avait gardée à Ruy Cornez de Silva, son bienfaiteur. Il disait à Ferez : « Soyez mon bouclier auprès du roi, ou je lui mettrai dans la main le poignard contre vous. » Il disait à la princesse d’Eboli : « Madame, ne vous compromettez pas davantage. J’ai été élevé dans la maison de votre mari, j’ai mangé son pain et le vôtre. Voilà pourquoi je m’enhardis jusqu’à vous conseiller. * Antonio Ferez, ménageant Escovedo, lui promit ses bons offices auprès de Fhilippc. Mais la princesse d’Eboli, indignée de la présomption d’un homme qui avait porté sa mantille et qui lui tenait l’étrier, répondit avec une froideur majestueuse « que les pages et les écuyers n’étaient pas faits pour enseigner Celles de sa qualité ; ils sont faits, ajouta-t-elle, pour se taire et ne jamais se départir du respect, quoi qu’ils sachent. »’ Après ces altières paroles, elle laissa Escovedo dans le salon de l’hôtel et rentra dans sa chambre.
La princesse triomphait, mais Perez tremblait et il la fit trembler. Ils étaient à la merci d’Escovedo. Ils lui souhaitèrent une prompte mort et Ferez se mit à l’œuvre. Il ne combattit plus la malveillance du roi contre le secrétaire de don
histoire d’élisabeth d'Angleterre
Juan, il la fomenta au contraire et l’attisa, il eut la tortueuse habileté de courber et de dresser à son désir le marquis de Los Velez, un grave seigneur qui acquit dans la conversation de Perez la conviction à laquelle devait se rallumer la colère de Philippe. Cette conviction, c’était la nécessité de frapper pour le bien de l’État Escovedo, le tentateur supposé de don Juan, Escovedo que le roi appelait Verdinegro (vert-noir) à cause de la sombre énergie de ce condottiere politique.
Philippe II, qui avait eu l’initiative de l’attentat, fut ravi de l’adhésion du marquis de Los Velez. 11 écrivit à Perez la seconde semaine de mars 1578 : « Oui, certes, il sera expédient de hâter la mort du Verdinegro, de peur qu’il n’aille de l’avant. Agissez donc et pressez-vous avant qu’il ne nous tue. »
Perez tressaillit à ce nom de Verdinegro (vert-noir), le nom mystérieux d’ Escovedo entre Philippe II et son ministre. L’amant de la princesse d’Eboli, précipité par elle et par le roi, s’enflamma à leur double désir comme à deux torehes diaboliques. Il détermina Diégo Martinez, son majordome, avec qui il eut dans son cabinet une longue conférence. Martinez était un vieil Espagnol sobre et taciturne, dévoué au pape et à la sainte Inquisition, plus dévoué encore à son maître. Ils se comprirent très-bien, et, au sortir de cette sinistre entrevue, Diégo, abordant Enriquez, un page de la maison, lui demanda s’il ne donnerait pas une preuve d’affection à celui dont ils buvaient le vin et qui était si bon pour eux. Enriquez répondit qu’il était tout disposé à montrer son zèle. Alors Diégo lui dévoila ce qu’il y avait à faire. Escovedo était l’ennemi de Perez. Il fallait le tuer à petit bruit, sans qu’il y eût une violence, sans qu’il pût rester une trace du complot. Rien ne serait meilleur pour cela que certaines herbes de Murcie dont le jus était un poison infaillible et qu’il décrivit à Enriquez. Lejeune homme ayant accédé aux propositions de Martinez qui s’assura d’un apothicaire de Molina, l’affreuse chimie s’accomplit, dans l’appartement d’ Enriquez, selon les doses convenues.