LIVRE VIII
Ce fut sous son toit, à sa table, dont Enriquez était l’un des échansons, que Ferez résolut d'empoisonner Escovedo dans la coupe même de l’hospitalité. L’épreuve fut tentée. Enriquez versa deux fois le suc mortel de l’herbe de Murcie dans le verre sacré du convive. Le poison n’opéra pas. Escovedo fut à peine incommodé. Mais Perez était opiniâtre. À quelques jours de là, il attira Escovedo à un second banquet, et Enriquez joignit au suc des herbes une poudre préparée par l’apothicaire de Molina. Cette fois Escovedo se retira dans sa maison et fut très-malade. Enriquez ne le lâcha point. 11 avait un compagnon, Juan de Rubio, qui était fort lié avec le cuisinier d’Escovedo. Ce Rubio, après qu’un potage eût été assaisonné pour le malade, y jeta de la poudre qu’il avait reçue d’ Enriquez. Escovedo fut à l’agonie d’avoir seulement goûté au bouillon. Cependant la force de sa constitution le sauva encore. La poudre fut reconnue et analysée, le poison constaté. On ne remonta pas aux véritables auteurs du crime. Ce fut une pauvre servante, celle qui avait apporté le breuvage, que l’on accusa. Innocente, elle fut jugée, condamnée it pendue pour le forfait d’un roi et d’un ministre, adultères tous deux et tous deux assassins.
L’apothicaire de Molina fut alors renvoyé, et Perez eut une seconde conférence avec son majordome Diego Martinez. Le ministre de Philippe 11 était humilié d’un empoisonnement qui avait manqué la victime désignée et qui avait abouti au supplice d’une femme. Il ordonna contre Escovedo des armes plus nobles que des potions d’apothicaire. Diego se chargea de les acheter. 11 expédia en Murcie Enriquez, lequel ramena l’un de ses frères, Miguel Bosque. Il engagea aussi Juan de Rubio, un officier de la bouche du roi, le même qui avait saupoudré le bouillon d’Escovedo. C.es trois Murciens, ignorants et avides comme les hommes de leur pays, la Béotie de l’Espagne, s’enrôlèrent pour tuer au signal de Diego Martinez. Le majordome avait attiré de l’Aragon deux autres complices. L’un, Insausti,
jiistoiue d'Élisabeth d* Angleterre
avait été de ces terribles bergers de mérinos qui peuplent les croupes de la Vieille-Castille et qui ne sont pas moins redoutés que les brigands des Sierras ; l’autre , né sur les bords de l’Ebre, s’appelait Juan de Mesa. Il fut trompé par Ferez, qui ne lui eût jamais proposé l'empoisonnement, tant il le connaissait. 11 lui colora le meurtre d’une lueur de dévouement. Juan de Mesa crut sauver Ferez on prévenant Escovedo, auquel il attribuait des plans mortels. Je dis ces quelques mots sur Juan de Mesa, pour qu’on ne le confonde pas avec ses compagnons. La langue astucieuse de Ferez lui voila cette attaque, < e guet-apens, sous des prétextes légitimes. Il lui persuada que ce n’était pas une agression, mais une défense naturelle : car si Ferez ne tuait pas Escovedo, Escovedo tuerait Ferez.
Toujours est-il que Juan de Mesa consentit à prêter son bras. Diego Martinez le convoqua en même temps qu’Insausti, Enriqucz, Miguel Bosquc et Bubio. 11 leur distribua à tous des pistolets et des dagues. 11 remit de plus à Insausli une longue épée.
Ainsi équipés, les compagnons allèrent plusieurs soirs sur la place Saint-Jacques épier Escovedo.
Le lundi de Pâques, 51 mars, Juan de Mesa et Enriqucz furent un peu en retard. Diego Martinez se joignit à lnsausti, à Bubio et à Miguel Bosque. Ils se rendaient aux abords de la maison d’Escovedo, lorsqu’ils l’aperçurent enveloppé d’un manteau brun, la ligure altérée encore de scs dernières souffrances, et marchant d’un pas chancelant comme pour essayer ses forces. Sans attendre le signal, lnsausti se précipita l’épée nue, suivi de Martinez, de Bubio et de Bosque, agitant leurs dagues. Escovedo vit l’éclair des lames et sentit soudain la pointe d’Insausti. Il tomba raide d’un coup d’épée. Les dagues ne frappèrent sur le pavé qu’un cadavre, lnsausti avait seul atteint un corps vivant. Ce fut lui seul qui abattit la victime. Les autres, après l’avoir percé à terre, se dispersèrent au