LIVRE I
en généralité, il s’élança tout à coup de son nuage et fondit sur Cranmcr. 11 s’écria «que si l’Église avait pu absoudre l’ancien archevêque, la reine devait le condamner. 11 exhorta les assistants à veiller sur leurs opinions religieuses, les avertissant que la môme main qui frappait un primat n’épargnerait aucun autre qui serait seulement suspect d’hérésie. Il ajouta, en s’adressant à Cranmer, que le clergé d’Oxford et tous les bons catholiques présents ne lui refuseraient pas leurs prières pour le repos de son âme. »
Cranmer fut atterré de ces paroles qui éclairaient d’une lueur sinistre la profondeur du gouffre où il s’était précipité. La haine de ses bourreaux survivait même à son déshonneur, et, malgré tant de serments solennels, le rejetait dans la mort. Le malheureux demeura longtemps immobile et comme foudroyé. Des larmes tombèrent lentement de scs joues que couvrait une pâleur mêlée d’une sueur glacée. Comment il remonta de ces tristes régions de la stupeur et de ces affres du supplice, Dieu seul le sait. Ce fut sans doute par la prière. Car ayant levé les yeux vers le ciel, son visage s’illumina d’une sérénité subite. 11 fit signe qu'il voulait parler. Une résolution énigmatique brillait dans sa physionomie et dans toute son attitude.
A l’exemple du docteur Cole et comme dans ses beaux jours de Cantorbéry, il commença un discours sur le mépris du monde, le respect des rois, l’amour du prochain, puis retombant sur lui-même de tout le poids de son remords, dans une péroraison d’extrême angoisse, mais aussi de sainteté, il reprit d’une voix vibrante et de l’accent de la conscience :
« Maintenant, mes frères, je viens à cette chose qui me « trouble si fort, plus mille fois qu’aucune autre chose, de « toutes celles que j’ai jamais faites ou dites. J'entends par « là le crime d’avoir publié un écrit contraire -à la vérité que « j’aimais pourtant au fond de moi, crime lâche que j’ai * commis par la crainte de la mort, par le désir de la vie ;
histoire d’élisabeth d'Angleterre
« et ce crime comprend tout ce que j’ai signé, tout ce que « j’ai consenti de faux, de mensonger, depuis ma dégrada- « lion.
t Et pour cela que ma main a péché, en affirmant malgré « mon cœur, ma main sera la première punie; car lorsque je
< serai venu au feu, elle sera brûlée la première.
« Quant au pape, je le renie comme l’ennemi du Christ,
< et comme l’Antéchrist avec toute sa mauvaise doctrine. Et « pour le sacrement, je le crois sans la présence réelle; je dis « qu’au jour du jugement dernier, cette doctrine sera ac- « cueillie au tribunal de Dieu, et la doctrine papale hostile à « l’Évangile n’osera pas montrer sa face ! »
Une tempête de cris répondit à Cranmer. Les prêtres animaient la foule en désignant du doigt le blasphémateur. La colère devint une ivresse furieuse. Le docteur Cole, les yeux étincelants, le geste impérieux, ordonna de conduire sans délai l’archevêque maudit au bûcher qui avait été dressé hors de la ville.
Cranmer descendit les degrés de son amphithéâtre. Il traversa le peuple frémissant et vociférant. 11 marchait d’un pas lent et ferme, calme sous les injures, doux au milieu de ces forcenés, buvant les outrages comme l’eau, sans se plaindre, sans gémir, résigné à tout même aux dernières indignités. — Plus mon expiation sera grande, disait-il, plus elle sera juste. »
Arrivé au lieu du supplice, lié au poteau, il essuya la sueur qui ruisselait de son front sur- son visage creusé, puis apercevant près de son échafaud l’évêque d'Ély, le même qui avait versé des larmes au moment de la dégradation, il lui tendit la main timidement. Le prélat feignit de ne rien voir, soit que la passion du peuple l’eût gagné, soit qu’il craignît les menaces du docteur Cole, soit qu’il redoutât les espions de la reine. Quoi qu’il en soit, probablement pour n’être pas accusé de pitié, il se détourna et se perdit dans la foule.