LIVRE VIII
traître Ferez et la mère du jeune homme l’exaltait de plus en plus en s’exaltafit elle-même. Leur demeure était un conciliabule. On allait, on venait, on regrettait, on gémissait et on parlait. Les souvenirs ne tarissaient pas. On se rappelait de rares, mais acerbes sarcasmes d’Escovedo sur Ferez. — « Il a été heureux, disait-il avec amertume, il a détrôné dans le cœur de la princesse d’Eboli Ruy Gomez de Silva et le roi lui-même. Il a été le vainqueur de tous deux. La princesse, comme il arrive quelquefois aux femmes, a préféré le valet aux maîtres. » — « Je ne me tairai pas toujours, » disait-il encore, faisant allusion aux amours de Perez et de la princesse. Ces propos menaçants d’Escovedo, redits par sa veuve et reportés par ses amis çà et là, grossissaient dans leur cours comme des eaux qui, tombées goutte à goutte, deviennent source, puis torrent à mesure qu’elles reçoivent des pluies et des affluents. Ainsi s’amoncelèrent les bruits de l’amour de Perez et de la princesse d’Eboli. Les espions du roi recueillirent ces bruits de toutes parts. Ils les confièrent à Matheo Yasquez, un ennemi de Perez, un ministre aussi, mais d’autant plus acharné. 11 accusa hardiment son collègue de concussion ; puis, préparant lentement Philippe II par mille détours, par des ouvertures incomplètes mêlées de réticences, il se déchargea tout à coup de son secret. Il apprit au roi la trahison de Perez et de la princesse d’Eboli, leur liaison ancienne et intime, connue de la cour et de la ville. Cette confidence fut une épouvante de plus dans cet Escurial, le palais et le cloître des épouvantes. Philippe fut transpercé, ses cheveux blanchirent un peu plus et son visage parut désormais plus sinistre, même aux inquisiteurs et aux nonces pour qui d’ordinaire il réservait ses sourires. Il eut des explosions terribles. Les orages se multiplièrent partout où était le roi ; la cause de ces orages n'était ignorée de personne et ils recélaient la foudre. Philippe II se dévorait comme dans un autoda-fé intérieur. C’est lui qui avait réchauffé ce serpent de
Perez que lui vantait la princesse d’Eboli. Après avoir dérobé cette femme à. Ruy Cornez, Philippe n’avait plus redouté de rival. Lui, le roi, avait donc été trompé, moqué par Perez et par la princesse! Et non-seulement il était leur dupe, mais il était la dupe de sa propre imbécillité! N’était-ce pas lui qui avait eu l’initiative, saisie et envenimée par Perez, il est vrai, du meurtre d'Escovedo? N”était-ce pas lui-même, Philippe II, qui avait pour un complot imaginaire fait égorger le témoin d’un complot réel, du complot que Perez et la princesse d’Eboli avaient tramé contre son honneur? Comme ils avaient dû rire de sa bonhomie ! Mais aussi comme ils pleureraient !
Toutes les tortures s'offrirent sans doute à l'imagination de Philippe II. Mais il se contint. Il avait à ménager les apparences. Il ne devait point paraître jaloux. Par ses artifices avec Perez, il lui fallait reconquérir ses lettres, et par sa modération avec la princesse d'Éboli recouvrer sa considération. Peut-être croirait-on qu'il n’avait jamais eu de faiblesse pour elle, puisqu’il laissait vivre cette impudique et son amant. Il lui suffirait, à lui, de les tenir en prison et de les faire mourir à petit feu.
Telles furent certainement les intentions de Philippe II.
Perez se défendait de son mieux contre les attaques présumées de Matheo Vasquez. Il usait de tous les subterfuges. La princesse d’Eboli, plus fière, écrivait au roi avec l’orgueil de sa naissance et l’audace de son caractère. Elle lui demandait justice de ses calomniateurs. « Puisque ces gens-là, s’écric- « t-clle, sont si osés, puisqu’ils en sont venus à un tel point « d’irrévérence, Votre Majesté est obligée, en sa qualité de « roi et de gentilhomme, à faire un tel exemple qu’il reten- « tisse partout où l’injure aura éclaté. Si Votre Majesté ne « l’entendait pas ainsi, et voulait que le crédit de ma maison « se perdit avec la fortune de mes aïeux et la faveur bien • gagnée du prince mon mari ; si elle payait leurs services • « d’un tel retour et d’une telle récompense, j’aurais du moins