‹ Histoire d'Élisabeth d'AngleterreChapitre 122 sur 210 · LIVRE VIII · texte numérisé non relu

LIVRE VIII

« accompli, en vous parlant comme je le fais, ce que je « dois à ce que je suis. »

Philippe 11 écouta et lut soit les plaintes, soit les justifications, soit les protestations de la princesse d'Eboli et de Pcrez. Il temporisait, méditant et savourant ses vengeances.

11 expédia plusieurs courriers à Granvclle qui s’était retiré à Rome, après avoir servi Philippe II en Espagne, dans les Pays-Bas et en Franche-Comtc, — ces deux Espagncs du Nord. Maintenant (1578-1579), il vivait paisiblement dans la ville étemelle, étudiant plus Machiavel que saint Paul, du reste très-riche, très-considéré, tout illuminé du reflet des bjùchers castillans et du prestige des faveurs de l’Escurial. Ouand il reçut de Philippe II la prière et l’ordre de venir former un ministère à Madrid, le cauteleux cardinal prit conseil de Grégoire XIII et se laissa persuader sans peine. — « Rien n’est plus utile que. d’accepter, dit le pontife, car vous serez, dans les hautes fonctions qui vous sont imposées, le ministre du pape non moins que du roi catholique et la providence politique de l’Église universelle. » Granvelle, qui n’avait pas besoin d’être convaincu, fit semblant de l’être par le saint-père. Il célébra la douceur de ses loisirs devant ses amis et la grandeur de son sacrifice en y renonçant. 11 exprima tout son dévouement à Philippe, tout son effroi du pouvoir, et en même temps il obéit. 11 s’embarqua vers le milieu de mai 1579 à Civita-Vecchia sur la galère de Jean-André Doria qui le conduisit dans le port de Carthagènc. Granvelle se hâta vers Madrid où il arriva le 28 juillet.

Le roi fut fort aise. Il fit de ce vieux prélat son ministre principal, songeant à lui adjoindre don Juan Idiaqucz, Christoval de Moura, et don Diego Fernandez de Cabrera, comte de Chinchon. Voilà les politiques étroits et violents qui devaient remplacer Ru y Gomcz, le marquis de los Yelez, tous deux morts, et leur disciple vivant Antonio Perez. Cette administration, moins éclairée que celle du prince d’Eboli, plus

histoire d’élisabeth d’angleterke

flottante que celle du duc d'Albe et presque aussi cruelle, mettra la tête de Guillaume d’Orange à prix, déchaînera des assassins contre Élisabeth et Henri IV, fomentera la sainte ligue et remplira d’horreurs sans nom les vingt dernières années du règne de Philippe II. Granvelle mourra avant le roi catholique, mais sa politique semblable à celle du fils de Charles-Quint survivra.

Quoi qu’il en soit, Philippe, en apercevant Granvelle accouru de Rome, ne cacha point son plaisir. Ce n’était pas qu’il eût beaucoup d’affection pour Granvelle, non; mais son gouvernement ne serait pas désorganisé et il allait enfin se venger.

11 avait longtemps tardé. Sa patience était à bout. Il ne différa pas davantage. Le jour même où il reçut le cardinal, il foudroya Perez et la princesse d’Eboli. C’était le 28 juillet 1579, quinze mois après le meurtre d’Escovedo.

Philippe s’enveloppait toujours d’un prétexte honnête. Cette fois, c’était à regret qu’il recourait à la rigueur; mais cette rigueur était commandée envers Perez qui persistait dans une haine farouche contre Mathco Yasquez, son prétendu calomniateur; cette rigueur était commandée aussi envers la princesse d’Eboli qui attisait cette haine. Rien n’était plus préjudiciable au bien du service. Le roi était le père de scs sujets; — il leur devait l’arrestation d’Antonio Perez et de la princesse d’Eboli. Voilà les raisons qu’il donnait de ses sévérités.

L’agitation de Philippe II dans cette pathétique circonstance disait assez que ce n’était pas le souverain, mais l’homme qui était atteint. La politique est plus calme; il n’y a que la nature qui ait de ces crises et de ces accents.

La voix du roi tremblait, dit-on, d’une vibration sourde, son visage astucieux et morne se colora, lorsqu’il donna l’ordre à deux des alcades de la cour d’attenter à la liberté d’Antonio Perez et de la princesse d’Eboli. Cet ordre fut exécuté selon la prescription royale à onze heures du soir.

Page 1