‹ Histoire d'Élisabeth d'AngleterreChapitre 123 sur 210 · LIVRE VIII · texte numérisé non relu

LIVRE VIII

Ferez fut prisonnier dans sa propre maison sous la garde d’Alvaro Garcia de Toledo.

La princesse ne devait pas être soufferte à Madrid. Son hôtel fut forcé, plusieurs de ses femmes écartées; surprise de cette irruption soudaine jusque dans sa chambre, elle demanda d’un grand air dédaigneux de la part de qui on venait la déranger à une telle heure. — « De la part du roi, répondit l’alcade. — Alors faites votre devoir, • reprit-elle, et elle se mit en mesure de suivre l’officier de police, plus embarrassé que la princesse. Le roi avait perdu son masque glacial. 11 avait une physionomie bouleversée. Il avait quitté son appartement. Il s’était glissé par le labyrinthe des rues étroites et solitaires jusqu’à l’église de Sainte-Maric-Majeure. Cette église était située en face de l’hôtel de la princesse d’Eboli. Le roi fut témoin de tout. 11 assista du portique de l’église à l’entrée de l’alcade chez la princesse. 11 vit la voiture de poste, les lumières passant et repassant aux fenêtres et teignant les vitres d’une lueur, il aperçut la princesse debout sur son seuil avant de monter dans ce carrosse de police accompagné de sbires et de soldats. Il entendit le hennissement des mules, le tintement de leurs grelots, les cris des postillons, la vitesse des roues qui entraînaient vers la citadelle de Pinto la femme qu’il avait tant aimée et qui en aimait un autre. Quelles furent les pensées de ce moine, de ce tyran, de ce débauché et de cet hypocrite ? L’histoire l’ignore. Elles ne furent certainement pas toutes de triomphe. Si ce despote éprouva les joies de la vengeance, elles furent mêlées de souvenirs, de blessures et d’angoisses. Car après qu’il fut rentré dans son palais vers minuit, il ne se coucha pas ; il continua de marcher, au milieu des secousses de son âme, l’esprit éperdu cette nuit-là, loin des calculs de la politique et plongé au plus profond des émotions humaines.

La princesse d'Eboli n’était pas d’une beauté éblouissante. lTil seul de ses yeux avait la flamme du regard; l’autre ne

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voyait pas, sans qu’elle fût moins séduisante pour cela. Le visage était hautain, fier, grave et d’autant plus fascinateur, quand il s’éclairait d’un sourire. Ce qui faisait l’originalité de cette femme altière, c'est qu’elle cachait la passion la plus brûlante sous le calme d’un marbre de ses carrières d’Aragon, et que, dans sa vie d’intrigue et de diplomatie privée soit avec le roi, soit avec la cour, soit avec son mari, soit avec l’Inquisition, — elle ne fut jamais un roseau. Elle rompit enfin et ne fléchit pas.

Elle eut d’abord, dans sa forteresse, la consolation de correspondre avec Perez par des serviteurs qui peu â peu lui furent enlevés. La soupçonneuse jalousie du roi lui suscita mille douleurs cruelles. La police de la cour la priva de toute communication au dehors et fit le vide moral autour d’elle, comme le désert poudreux fait le vide physique dans les Castilles autour des palais et des châteaux de la noblesse, dont les parcs rares et rabougris sont presque la seule végétation de la nature desséchée. La princesse d’Eboli haïssait le tyran de son cœur et du monde, Philippe II , autant qu’elle aimait Perez. Ces deux passions précipitaient son sang dans ses veines. Le roi lui ayant proposé d’adoucir sa prison, si elle voulait renoncer à tout commerce avec Perez, elle refusa. Son implacabilité acheva de bronzer Philippe, et l’isolement de la princesse fut absolu.

Elle tomba dangereusement malade et toucha plusieurs fois à l’agonie. Sous l'obsession de son illustre famille, elle fut enfin transférée dans son château de Pastrana. Mais lâ encore, à dix-huit lieues de Madrid, elle ne trouva que l’exil. Elle ne put rendre ni recevoir de visites. L’intérêt pour elle eût été un crime d’État. Les courtisans ne franchirent jamais cet espace de réprobation. Ils furent retenus par leur propre lâcheté, autant que par la crainte d’un ressentiment royal. Le propre enfant de la princesse, le duc de Pastrana, dont le père était Philippe II, se prononça contre sa mère persécutée. Il

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