‹ Histoire d'Élisabeth d'AngleterreChapitre 124 sur 210 · LIVRE VIII · texte numérisé non relu

LIVRE VIII

ne lui donna aucune marque de pitié filiale et afficha contre elle un mépris que la postérité reverse justement sur ce bâtard dénaturé.

La princesse, autrefois si vaine de ses charmes et de son autorité, l’idole du roi, des ministres et de la cour, des ambassadeurs et des nonces, vécut ses dernières années dans la triste société de ses duègnes, reléguée entre les murs de son château, abandonnée et comme ensevelie. L’administration môme de ses biens lui fut ôtée. Elle ne lisait pas et dormait peu. Sa table était fort simple. Sobre par habitude, elle goûtait surtout de ce miel de Cuença connu sous le nom de miel de romarin à cause de son parfum. Quelques grenades avec des olives, d’autres fruits de son verger, du pain de Pastrana, du vin et des raisins de Malaga en très-petite quantité étaient toute sa nourriture. Elle se promenait sans allégresse au milieu de scs allées où les citronniers, les palmiers nains, les cactus, les arbustes à dards, féroces comme le climat, comme le génie du siècle, du roi et du peuple, jetaient une ombre courte et rare. L’ennui dans ce lieu torride consuma la princesse d’Eboli pour laquelle le trépas fut un affranchissement. Elle s’éteignit morose, farouche, indomptable, en 1592. Après avoir traversé tous les enchantements, elle diminua peu à peu comme une de ces rivières de la Castille qui coulent étincelantes entre les lauriers et les myrtes, sous les balcons des châteaux, pour tarir dans les sables, au pied des roches abruptes et calcinées.

Pcrez, lui, fut détenu douze années, soit dans sa propre maison, soit dans les prisons, soit dans les forteresses de Philippe II. Le roi resserrait ou alongeait la chaîne du captif, selon les caprices de son humeur et de son aversion ; mais il ne lâchait pas sa proie et de temps en temps il lui donnait un coup de griffe comme pour l’avertir d’un dénoûment tragique.

Le plan du roi était profond. Il l’exécutait avec la lenteur et la sûreté de l’inévitable destin.

insToinE d'élisabeth d'Angleterre

Il ne pouvait pas livrer immédiatement Perez à des juges criminels et le poursuivre comme meurtrier. Car Perez aurait produit contre le roi des preuves écrites. Ces preuves étaient évidentes. Tout le monde, à commencer par le tribunal, aurait compris que Philippe II était bien plus l’assassin d’Escovedo que Perez lui-méme.

Il était donc indispensable, avant tout, de ressaisir les lettres et les notes qui démontraient la culpabilité du roi. Une fois Perez dépouillé de ces armes formidables, il serait sacrifié aux ressentiments de la famille d’Escovedo qui obtiendrait infailliblement une sentence de mort.

Philippe, en attendant ce terrible procès ét en le préparant, s'amusait à déshonorer Perez.

II fit informer contre lui par Rodrigo Yasquez de Arce, président du conseil des finances. Il fut démontré que le prisonnier avait été dilapidateur et qu’aucune tentative de corruption ne l’avait trouvé intègre. Son père ne lui avait pas laissé d’héritage. Et cependant il avait dépassé en magnificence tous les grands d’Espagne. Il était logé et meublé comme s’il eût été le roi. Il avait eu vingt-six pages, un peuple d’officiers, de laquais, des chevaux innombrables, des coches, des carrosses, des litières, une table et un train d’empereur. Comment donc avait-il alimenté ce luxe ? Ce n’était pas apparemment avec ses émoluments de ministre. 11 n’avait refusé d’aucune main. Il avait reçu de la princesse d’Eboli des sommes énormes, de la vaisselle plate, des diamants, des bagues précieuses ; il avait reçu de don Juan d’Autriche de l’argent et des présents d’une grande valeur ; il avait reçu de Pierre de Médicis, de Jean-André Doria, des princes étrangers et des seigneurs espagnols des trésors en retour de son crédit. Tout cela, il l’avait presque dissipé au jeu et ailleurs. Quoiqu’il ne fût pas resté très-riche, ses concussions étaient indubitables et elles avaient été immenses.

Le roi divulgua les instructions secrètes indirectement et

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