‹ Histoire d'Élisabeth d'AngleterreChapitre 126 sur 210 · LIVRE VIII · texte numérisé non relu

LIVRE VIII

grades, s’il ne se fût attaché à Ferez d’un nœud indissoluble. Au lieu d ‘être un héros de la patrie, il fut un héros de l’amitié. 11 le fut sans regret, sans calcul, avec cet élan du cœur qui trouve sa récompense dans le sentiment intérieur et délicieux de ses pulsations magnanimes.

Les conjurés furent prêts à point. Le 19 avril 1590, Ferez se plaignit plus douloureusement. Ses serviteurs même crurent à un redoublement du mal et ils exprimèrent plus au naturel une inquiétude qu’ils éprouvaient. Doiia Juana seule était dans la confidence de son mari. Elle envoya chercher le médecin de la prison, qui trouva Ferez dans une agitation fiévreuse moitié réelle, moitié feinte. Le captif semblait plus malade. Il se montrait moins résigné. Il exagéra ses souffrances. Il jela plus de soupirs et d’exclamations que de paroles. F«ien n’était plus pathétique et plus vraisemblable que son désespoir. — « Ah ! docteur, disait-il, je suis perclus des deux bras et des deux jambes. Je ne sortirai pas vivant d’ici. » Le médecin fut abusé non moins que les serviteurs.

Le lendemain, 20 avril, Ferez simula les mêmes angoisses. Tous, jusqu’aux soldats et au geôlier, étaient troublés. Cependant dona Juana avait choisi un de ses costumes, comme si elle eût voulu le revêtir. L’hidalgo se promenait à la porte de la prison et Gil de Mesa se tenait à l’écart, à l’endroit convenu, avec les meilleures juments de l’Aragon. Le cheval du Cid, Babieça, n’était pas plus vite que ces juments, et l’épée du Cid, et l’âme du Cid, n’étaient pas mieux trempées que l’àme et que l’épée de Gil de Mesa décidé à mourir ou à sauver le captif torturé de Philippe II.

Voilà quelle était la situation au dedans et au dehors de la prison, le 20 avril au soir, un mercredi saint. Il était à peu près neuf heures, lorsque Perez, qui s’était habillé et muni d’argent, endosse par-dessus son costume le costume de sa femme. 11 se coiffe du chapeau et du voile, il s’enveloppe de la jupe de soie, de la mantille noire de dona Juana, puis s’avance

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par les corridors, salue les gardes, le geôlier, va droit à l’hidalgo et se dirige avec lui vers l’abri d’où Gil de Mesa écoute attentif et recueilli. Une patrouille passe. L’hidalgo l’arrête et lui parle. Pcrez n’est pas reconnu. Il atteint avec son guide Gil de Mesa dont les juments sont sellées et bridées. Après un serrement de main rapide, Perez se dépouille de son costume d’emprunt et apparaît rajeuni, impatient, sous son pourpoint espagnol. Il enjambe une jument, Gil de Mesa s’élance sur l’autre, ils piquent des deux et courent de relai en relai, bride abattue, jusqu’à la ville de Calatayud, à la frontière d’Aragon, sur le sol des fucros.

Cette terre d’Aragon était sacrée. Elle était l’asile de la liberté et de l’équité. Elle honorait ses hôtes et ne les livrait pas. Pcrez devenait l’égal de Philippe II devant la magistrature du grand justicier qui siégeait à Saragosse. Les rois de Castille, avant de ceindre leur front de la couronne d’Aragon, juraient d’observer les fucros. L’insurrection coir 3 l’oppresseur des fucros aurait été en un instant le plus saint des devoirs. Peuple, bourgeois, nobles, se seraient levés comme un seul homme. Charles-Quint dans sa gloire avait respecté la constitution aragonaise. Philippe II cherchait à la miner sourdement. Toutefois il usait de diplomatie et il préférait la ruse à la violence. Lorsqu’il avait prêté serment aux fucros, il avait baissé sa tête nue sous ces paroles du grand justicier : «Nous « qui valons autant que vous et qui pouvons plus que vous, « nous vous faisons notre roi, à condition que vous révérerez « nos privilèges : — sinon, non. »

Philippe II, qui, par instinct de despote, abhorrait la constitution aragonaise, était honteux de la modération que la politique lui imposait. Malgré son ressentiment profond contre les mœurs fières et contre les lois justes du royaume de Ferdinand le Catholique, Philippe s'efforçait de le ménager. 11 évitait de le mécontenter ou de lui déplaire. L’obéissance des hardis montagnards de l’Aragon était en proportion du respect

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