LIVRE VIII
des rois pour les f'ueros. La colère de Philippe II, lorsqu’il fut instruit de l’évasion de Perez, éclata terrible, et s’accrut de la prévision prompte des difficultés qu’allait lui susciter la retraite de son captif en Aragon.
11 se montra sans pitié. Le geôlier fut chassé, les gardes battus de lanières, leur chef destitué. La femme de Perez, enceinte de huit mois, fut retenue durement en prison. On y poussa près d’elle toute sa petite famille. Le roi se fit bourreau non plus seulement de la conscience, mais de la fidélité nuptiale et du berceau. Une femme fut punie pour avoir sauvé son mari. Bien plus, des enfants innocents furent châtiés, non pour aucun acte, ni même pour aucune pensée, mais uniquement pour ce hasard d’être les enfants de leur père.
En même temps que Philippe II se livrait à ces indignités, il dépêchait contre Perez don Manuel Zapata et son fiscal d’Aragon avec ordre de s’emparer du fugitif vivant ou mort. Heureusement, don Juan de Luna, l’un des députés du royaume, avait conduit Perez sous bonne escorte dans son château, puis il avait passé l’Èbre et il avait installé l’hôte de l’Aragon dans la prison du fucro à Saragossc, sous les auspices du grand justicier.
Réduit au rôle d’accusateur, Philippe II porta trois plaintes contre Perez devant le souverain magistrat de l’Aragon. Perez avait fait assassiner Escovedo en abusant du nom du roi ; il était un faussaire de dépêches et de papiers d’Etat ; il s’était soustrait iniquement à la justice, en s’échappant de sa prison.
Le tribunal suprême de Saragosse examina sérieusement ces plaintes, avant d’y faire droit avec indépendance. Philippe II qui s’impatientait dicta, en attendant, aux juges qui avaient torturé Perez une sentence capitale. Ces juges complaisants condamnèrent Antonio Perez à être traîné sur une claie par les rues de Madrid, à être ensuite pendu au gibet ; sa tète devait être, après l’exécution, coupée avec un couteau d’acier
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et exposée à l’une des portes de la ville. Ses biens seraient confisqués au profit du roi, selon l’usage.
Celte sentence fut rendue le 1er juillet 1590.
Perez, dont les avances soit au confesseur du roi, soit au roi lui-même avaient été dédaignées, se décida courageusement à répondre dans un mémoire qu’il adressa au tribunal du grand justicier. Il racontait tous les détails du meurtre d’Escovedo, et les ordres du roi. L’authenticité de ces ordres était prouvée par des billets originaux de Sa Majesté et par les lettres du confesseur de Philippe II. Ce récit, plus intéressant et plus inattaquable par les pièces que Perez avait habilement cousues dans scs habits et soustraites à fray Diego de Chaves, ce récit pathétique indigna l’ Aragon et contrista le roi. Dans la crainte d’un acquittement de Perez, Philippe se désista de ses poursuites, en réservant tous ses droits sur le prisonnier.
Ce fut un jour néfaste pour le fils de Charles-Quint. Un vassal triomphait de lui. Harcelé par un roi, Perez allait être absous par un peuple. Il le fut aux applaudissements universels.
Philippe II, que cette faveur publique irrita jusqu’à la rage, essaya de reconquérir Perez en le plaçant sous l’une de ses juridictions royales. 11 échoua toujours, et Perez demeura dans la prison du grand justicier sous la sauvegarde de la population enthousiaste à laquelle il était obligé de se montrer souvent pour la convaincre qu’on n’avait pas attenté à sa personne. La foule applaudissait le captif, et, pendant qu’il la saluait d’une petite fenêtre, elle lui criait : « Sois tranquille, « Antonio ; tu es notre hôte et pas un cheveu ne tombera de « ta tête. »
Perez était le demi-dieu de la multitude et le bienvenu de la plus haute noblesse. Les comtes d’Aranda et de Morata, le baron de Barboles, frère du comte de Fuentès, don Martin de la Nuza, don Iban Coscon, don Pedro de Bolea et cent autres de l’aristocratie visitaient Perez, lui demandaient son amitié.