LIVRE VIII
lui envoyaient l’argent de leur bourse, les mets de leur table. C’était une émulation entre les classes supérieures, les bourgeois, les marchands et les ouvriers. Tout le monde voulait donner à Ferez, et personne ne voulait rieu accepter en retour. Les présents étaient grands ou petits, selon les fortunes, mais tous partaient du cœur.
Philippe II se concerta dans les conciliabules de l’Escurial avec son confesseur et l’Inquisition. Il fut décidé de ravoir et de brûler Ferez comme hérétique. Le grand inquisiteur de Madrid expédia des instructions au tribunal du saint-office qui siégeait ii Saragosse. Ce tribunal, composé de trois inquisiteurs, résidait hors des murs de la cité dans PAIjufcra, l’ancien château des rois mores. C’est là que, d’après les directions de Madrid, les inquisiteurs Medrano, Mendoça et Morejon lancèrent contre Perez un mandat judiciaire confié à l’un des alg-uazils du saint-office, Alonzo de Herrera. La mission de cet agent était de transporter Perez de la prison du grand justicier dans la prison de l’Aljufera, où par les inquisiteurs régnait Philippe II plus hypocrite et plus cruel qu’aucun des rois mores qui avaient habité ce palais.
Le 24 mai 1591, l’alguazil du saint-office, Alonzo de Herrera, déboucha silencieusement avec ses sbires sur le marché et s’introduisit dans la prison d’ Antonio Perez. Il enleva le captif et le conduisit au palais de l’Inquisition. Les lourdes portes de l’Aljufera se refermèrent sur Perez. Il se croyait perdu, mais ses amis veillaient. Deux troupes animées — l’une par Cil de Mesa, — l’autre par don Martin de la Nuza, se précipitèrent à la délivrance de Perez. Une émeute éclata. L’homme du roi et de l’Inquisition à Saragosse, le marquis d’Almcnara, fut massacré, son hôtel pillé. Les révoltés assiègent alors l’Aljufera et menacent d’incendier le palais comme si les rois mores y étaient. Épouvantés, les inquisiteurs se résignent enfin, délivrent leur captif, et Perez, reçu dans les bras de Gil de Mesa, est acclamé par le peuple qui le
réintègre lui-même à la prison du grand justicier, cette forteresse des lois où les accusés sont en sûreté sous la double garde des Aragonais et des fueros.
Gil de Mesa était entré dans la prison avec le captif. Il monte à la fenêtre, y embrasse I’erez, lui verse d’un flacon de xérès un verre plein, s’en verse un autre, et les deux amis boivent au peuple libérateur, au peuple aragonais.
L’émeute alors s’apaisa.